L’étude de l’histoire du texte biblique peut s’ouvrir sans inconvénient par l’étymologie du nom de la Bible, très souvent reprise, mais si riche de sens qu’elle est incontournable.
Βιβλίον, ου (τό), c’est le livre, et si l’on remonte encore, βίβλος, ου (ἡ) c’est l’écorce intérieure du papyrus, sur laquelle on copie des textes. Ce livre par excellence, révérée comme une entité bien établie, ce monument de la littérature mondiale, est aux débuts de son histoire une parole fragile, un texte fluctuant, morcelé, soumis à des feuilles de roseaux et aux variations de copistes qui travaillent souvent sans concertation.
Mais le nom du Livre dit aussi qu’il est à lui seul une… bibliothèque : le substantif singulier latin, biblia, ae (f), d’où provient directement le mot « Bible », est en effet issu d’un pluriel neutre grec, τὰ βιβλία, les livres. De fait la Bible est un ensemble de livres distincts, dont la liste, le « canon », varie selon les époques, les lieux et les confessions, du judaïsme au christianisme, mais aussi à l’intérieur même du christianisme. Sa pluralité ne s’arrête pas là : rédigés sur une période de plus de mille ans, à partir d’une tradition en partie orale, de sources manuscrites différentes, avec des auteurs différents, parfois plusieurs pour un même livre, les écrits qui la composent ont souvent une allure de patchwork ; ils relèvent de genres littéraires très variés, de l’épopée au poème, en passant par les récits historiques, les discours ; ils ont été écrits aussi dans des langues différentes – hébreu, araméen, grec –, conservés sur des supports différents – papyrus, codex –. L’origine de ce texte qui va devenir une référence universelle est un véritable foisonnement.
L’objectif de cette page est de démêler l’écheveau dans l’émergence des textes bibliques : y seront retracées les grandes lignes de la transmission du texte biblique jusqu’à l’époque patristique. Il existe des ouvrages de vulgarisation présentant les manuscrits de la Bible, les canons, et pour chaque question, des ouvrages spécialisés permettront un approfondissement. Mais notre perspective spécifique ici est de donner des outils pour comprendre à quels textes scripturaires les auteurs anciens avaient accès, et comment la réception par eux de ces textes a pu façonner l’histoire de ces derniers.
Ce sont les langues utilisées qui dessineront le plan de cet exposé : d’abord le texte hébreu, puis le texte grec, puis le texte latin.
Pourquoi ce choix ? Commencer par l’hébreu s’impose naturellement, puisqu’il s’agit de la langue originelle de rédaction des plus anciens textes de la Bible. Le grec est également langue de rédaction originelle d’une partie des textes de ce que les chrétiens appellent l’Ancien Testament, et de l’ensemble du Nouveau Testament ; mais nous le considérerons surtout ici en tant que langue de version, à partir de l’hébreu, car la traduction dite des LXX est sans doute la plus ancienne des versions bibliques, et en tout cas celle appelée à la plus grande postérité. Quant au latin, langue de version elle aussi, à partir du grec ou de l’hébreu, c’est à la fois en raison de sa valeur pour notre connaissance du texte grec et en raison de son influence sur la culture occidentale, spécialement patristique, qu’elle a été retenue aussi, au détriment des versions syriaque, copte, éthiopienne, arménienne, arabe, etc.
S’il s’agit bien sûr d’un classement chronologique, il conviendra de garder en mémoire que les périodes de constitution des corpus de ces langues se chevauchent, et que bien souvent il y a interaction entre leurs traditions textuelles. C’est vrai pour la Bible des LXX, qui naît alors que le canon hébreu n’est pas encore clos, que le texte hébreu fluctue encore : pendant six siècles, Bibles en hébreu et en grec ont coexisté dans le judaïsme, elles « ont vécu d’une vie jumelle, parallèle, interactive (M. Harl, Avant-propos de La Bible des LXX, p. 9) » ; c’est vrai pour les versions latines, qui naissent de textes grecs non unifiés. De même, la Bible hébraïque continue à exister après la fermeture de son canon, parallèlement au développement des versions. Nous verrons tout au long de cette étude à quel point il faut se garder de tout schématisme et de toute rigidité en matière d’ecdotique biblique !
Une remarque enfin : nous accorderons très peu de place au Nouveau Testament en tant que tel, puisque nous nous concentrons ici sur le texte issu de l’hébreu, dont l’histoire commence environ mille ans avant notre ère ; le Nouveau Testament, dont la tradition textuelle, en grec et seulement bien sûr à partir du Ier siècle de notre ère, faisant pour ainsi dire « accessoirement » partie, dans notre optique, des grands onciaux de la LXX ou des versions latines que nous évoquerons. Nous renvoyons, pour une initiation à l’étude spécifique de l’histoire textuelle du Nouveau Testament, à l’excellent ouvrage de Philippe Mercier et Roselyne Dupont-Roc, Les Manuscrits de la Bible et la critique textuelle, Cahiers Évangile 102, 1997.
Notre point de départ sera l’histoire du texte hébreu, qui a abouti aux éditions modernes de référence que sont la Biblia Hebraica K, la Biblia Hebraica Stuttgartensia et la Biblia Hebraica Quinta.
Ces éditions donnent ce que l’on appelle le texte massorétique (sigle : TM), ou textus receptus des 928 chapitres, répartis en 24 livres, du TaNaK, acronyme pour Torah-Neviim-Ketouvim, du nom des trois grandes parties que les juifs distinguent dans la Bible.
C’est le cœur même de la Bible juive : son nom, que le grec rend de façon un peu restrictive par νόμος, « la Loi », vient de la racine yârâh, qui signifie « enseigner, instruire ». Elle comporte 5 livres, et pour cette raison a été appelée « Pentateuque », ἡ πεντάτευχος (βίβλος), « le livre composé de 5 rouleaux » : Genèse, Exode, Lévitique, Nombres, Deutéronome, qui retracent les origines de l’humanité puis du peuple hébreu et indiquent les 613 préceptes constituant la Loi divine.
L’ensemble de ces textes est attribué à Moïse ; en fait, leur rédaction écrite, après une longue période de transmission orale, a sans doute commencé beaucoup plus tard, à l'époque monarchique, vers -1000 ; après la mort de Salomon, des traditions différentes se sont développées dans le Royaume du Nord (élohiste) et le Royaume du Sud (yahviste). Pendant et après l’Exil, après la chute du Royaume du Sud en -587, le besoin d’unifier les écrits s’est fait sentir. Vers 450, les documents fusionnent grâce aux scribes comme Esdras, et la Torah est constituée.
b. Les Neviim ou Prophètes (8 livres)
Avec la monarchie apparaissent les prophètes, porte-parole de Dieu, contre-pouvoir face aux rois avec lesquels ils forment de véritables couples antithétiques : Samuel/Saül ; Nathan/David ; Jérémie/Josias, etc. La Bible hébraïque distinguent deux groupes de textes :
les Prophètes antérieurs: les livres de Josué, des Juges, les deux livres de Samuel et les deux livres des Rois, qui retracent l’histoire du peuple hébreu de son installation en Terre Promise jusqu'à la chute de Jérusalem en 587 et l'Exil à Babylone. Ces livres sont dits prophétiques car les interventions des prophètes comme Nathan, Elie, Elisée, auprès des Juges et des Rois, y sont narrées. La tradition chrétienne appellera ces livres « historiques » et non « prophétiques ».
les Prophètes postérieurs : les livres d’Isaïe, Jérémie, Ezéchiel, et des douze « petits » prophètes, qui illustrent la lutte des prophètes envoyés par Dieu pour dénoncer les injustices, la corruption, l’immoralité en Israël et après le retour d’exil, lutter contre le syncrétisme religieux. Cette fois ce sont les paroles mêmes des prophètes qui sont transcrites, sans doute par des disciples plutôt que par eux-mêmes.
Vers -300, c’est la fin de la prophétie : la crise macchabéenne ne suscite aucun prophète.
c. Les Ketouvim ou Ecrits (9 ou 11)
Jusque vers -100, peut-être même plus tard, se développent des écrits de genres variés :
- les Psaumes, attribués à David mais liés à la liturgie du premier et du second Temple
- des œuvres de sagesse, attribuées à Salomon : les Proverbes, composés sans doute avant -400 ; plus tard le Cantique des Cantiques ; l’Ecclésiaste.
- les livres de Job, Esther, Ruth, les Lamentations
- une apocalypse, le livre de Daniel
Autour de la crise macchabéenne de 167, une littérature de combat, riche en récits codés, voit le jour . La littérature prophétique a cédé la place à une littérature apocalyptique, avec ses visions complexes et obscures, qui ne sera représentée dans le corpus biblique que par le livre de Daniel, rédigé en araméen vers 160 ; le thème du messianisme se développe tardivement.
2. la fermeture du canon
a. Etablissement de la division tripartite
Cette distinction tripartite est attestée dans différents documents anciens, que nous présentons ici en remontant dans le temps :
a. Dans le chapitre 24 de l’Evangile de Luc, rédigé au Ier siècle de notre ère, elle est reprise par le Christ s’adressant aux disciples d’Emmaüs :
« 25Alors il leur dit: ‘Esprits sans intelligence, lents à croire tout ce qu'ont annoncé les Prophètes! 26Ne fallait-il pas que le Christ endurât ces souffrances pour entrer dans sa gloire?’ 27Et commençant par Moïse [ἀπὸ Μωϋσέως,Torâh] et parcourant tous les Prophètes [ἀπὸ πάντων τῶν προφητῶν, Nevvîîm], il leur interpréta dans tous les Ecrits [ἐν πάσαις ταῖς γραφαῖς, Ketûvîm] ce qui le concernait. »
« 44Il leur dit : ‘Telles sont bien les paroles que je vous ai dites quand j'étais encore avec vous: il faut que s'accomplisse tout ce qui est écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes [ἐν τῷ νόμῳ Μωϋσέως καὶ τοῖς προφήταις καὶ ψαλμοῖς]’. »
b. Dans le Prologue du Siracide, écrit entre 132 et 117avant notre ère par le traducteur grec de ce livre, on peut lire :
« 1Puisque la Loi (διὰ τοῦ νόμου), les Prophètes (καὶ τῶν προφητῶν) 2et les autres écrivains qui leur ont succédé (καὶ τῶν ἄλλων τῶν κατ᾿αὐτοὺς ἠκολουθηκότων) nous ont transmis tant de grandes leçons (…) 7mon aïeul Jésus, après s'être appliqué avec persévérance à la lecture 8de la Loi, 9des Prophètes et 10des autres livres des ancêtres (…) 12en est venu, lui aussi, à écrire quelque chose sur des sujets d'enseignement et de sagesse (…) 24Si l'on considère la Loi elle-même, les Prophètes 25et les autres livres (καὶ τὰ λοιπὰ τῶν βιβλίων), leur traduction diffère considérablement de ce qu'exprime le texte original. (traduction BJ) »
c. Les chapitres 48-49 du Siracide lui-même, œuvre du grand-père du traducteur suscité, qu’on pourrait dater de 180 avant notre ère, attestent qu’il existe déjà un canon des prophètes avec les 3 grands et les 12 petits ; Sir 49, 6-7 contient même une citation de Jérémie.
Notons enfin que l’existence même de la traduction grecque des LXX, au IIIe siècle avant notre ère, montre que la Torah était déjà à cette époque un ensemble bien délimité.
L’état actuel des études bibliques nous permet d’élaborer ce schéma approximatif de l’histoire rédactionnelle des grands ensembles du texte biblique.
b. Fixation du texte et fermeture du canon
Après la destruction du Temple en 70 par les troupes romaines de Titus, la plupart des groupes juifs messianiques sont anéantis ; il ne reste que les Pharisiens, les hommes de l'Ecriture, des synagogues, seuls capables de survivre sans Temple : la nécessité d'une réinterprétation de tout le judaïsme en terme d'écritures se fait sentir.
La discussion au sujet de la liste des livres de la Bible hébraïque s’étend sur une génération, approximativement entre 70 et 130.
Le noyau constitué par la Torah et les Prophètes est bien établi (cf. paragraphe précédent) ; pour les Ecrits, demeurent quelques fluctuations. C’est seulement lors d’une réunion des responsables du peuple juif à Jabneh, au sud de Jaffa, en 90, que les deux derniers livres contestés font leur entrée définitive dans le canon ; ils ne sont de fait jamais cités dans le Nouveau Testament : le Cantique des Cantiques, jugé trop érotique, et l’Ecclésiaste, jugé trop nihiliste, ont fait l’objet de discussions, mais à Jabneh Rabbi Aqiba déclare officiellement qu’ils sont tous deux des livres « qui souillent les mains », c’est-à-dire sacrés.
Les règles qui ont présidé à l’établissement du canon sont simples :
refus des livres extérieurs, c’est-à-dire non reçus comme canoniques en Palestine. Tout le canon est en hébreu (DN commence et finit en hébreu). Suppression de presque tout l'araméen (litt apocalyptique) et de tout le grec (cf. suite), parce que principe de l'ancienneté nécessaire des écrits.
refus de toute influence de l’apocalyptique et du christianisme
cf. Talmud de Babylone, Baba Batra, 14b-15a : liste de 24 livres reprise
Intéressons-nous maintenant à la façon dont ces livres sont arrivés jusqu’à nous. Un petit préliminaire explicatif de l’adjectif « massorétique » nous permettra de comprendre comment se présente un manuscrit biblique en hébreu.
Il dérive du nom des massorètes, savants juifs du Moyen Age qui ont introduit dans et autour du texte biblique des indications pour le rendre à la fois plus fixe et plus compréhensible.
a. La massore
Aujourd’hui, comme dans les manuscrits anciens dont nous disposons, le texte biblique hébreu se présente entouré, comme par « une haie protectrice » (Rabbi Aqiba), d’annotations en araméen, introduites par les massorètes, qu’on appelle la massore. Ce terme vient de la racine du verbe massar qui signifie « transmettre » : d’emblée le texte biblique s’affirme donc comme transmis et reçu, et non donné une fois pour toute par une intervention divine unique. On peut distinguer la grande massore, qui entoure véritablement le texte sur les bords extérieurs de la page, ensemble de commentaires portant sur le sens, qui fonctionne comme un filtre entre le lecteur et le texte sacré puisque l’hébreu se lit de droite à gauche, et la petite massore, dans les marges qui séparent les colonnes, qui donne plutôt des informations d’ordre technique sur l’orthographe, la grammaire, le nombre de mots ou de versets.
b. Les signes massorétiques
Mais les massorètes sont aussi intervenus sur le texte lui-même, en lui ajoutant les signes massorétiques.
Sur les manuscrits les plus anciens en effet, seules les consonnes étaient notées : l’hébreu, langue sémitique, dans laquelle le sens lexical est porté par des racines, généralement de 3 lettres, constituées à partir des 22 consonnes de l’alphabet, ne recourait aux voyelles qu’oralement. On imagine sans peine les ambiguïtés engendrées par l’absence de vocalisation.
En voici un exemple : la racine DBR - daleth-beth-resh - (cf. ci-dessous)
N.B. La traduction grecque des LXX, faite à partir de manuscrits non vocalisés, fourmille d’exemples d’interprétation erronée liée à l’absence de voyelles ; nous n’en citerons que deux ici :
Osée 11, 4 : ’ol (joug), que la LXX comprend ’oul et traduit par nourrisson
1 Règnes 11, 5 : BaQaR (gros bétail), que la LXX comprend BoQeR et traduit par πρωΐ, le matin
Les copistes, soucieux de garantir la compréhension et la transmission fidèle du texte hébreu, recherchèrent donc des solutions.
Une première aide fut apportée par les matres lectionis (litt. « mères de lecture »), des consonnes utilisées comme supports vocaliques pour aider la lecture : Aleph, a pour a, Hê, h pour a, é, o, Wav, w pour ou et o, Yod, y pour i et é, d’où, dans les manuscrits, une orthographe dite pleine (plene) ou défective (defectum) selon qu’ils comportent ou non les matres lectionis.
A partir du 7e ou du 8e siècle de notre ère, les massorètes introduisirent la vocalisation dite « massorétique » : différents petits signes, traits ou points, au-dessus et en dessous des consonnes, pour noter les voyelles, accompagnés de signes de ponctuation, de cantilation, etc. Notons également que les massorètes ont introduit une division en versets numérotés dans les livres, qui a pour l’essentiel servi de base à la division en versets des Bibles chrétiennes.
On peut comparer le texte massorétique avec des manuscrits non vocalisés, car on en a retrouvé à Qumrân : ainsi cet exemple de l’incipit du livre d’Isaïe, dans le ms.1Qba.
vision d’Isaïe, fils d’Amoç, qu’il a vue au sujet de Juda et de Jérusalem
2. Les témoins du texte protomassorétique connus avant 1947
Remontons maintenant des éditions modernes aux témoins de leur texte source, communément appelé texte protomassorétique.
Avant les découvertes de Qumran en 1947, si l’on excepte le célèbre et très parcellaire papyrus Nash découvert en 1902 et conservé à Cambridge, considéré comme le plus ancien témoin du texte protomassorétique puisqu’il date d’environ 150 avant notre ère, les sources du texte protomassorétique sont des manuscrits médiévaux datant au plus tôt du IXe siècle. Ils sont plusieurs milliers, nous ne retiendrons ici que les quatre codices les plus importants.
Deux codices partiels :
1. Le Codex du Caire (C), copié et vocalisé par Moïse ben Asher en 896, appelé également Codex des Prophètes car il contient les Prophètes antérieurs et postérieurs.
2. Le Codex des Prophètes de Saint-Pétersbourg (P), daté de 916, qui contient les Prophètes d'Isaïe à Malachie
Deux codices complets :
1. Le Codex d'Alep(A), daté de 910-930, qui contenait le texte intégral, mais qui a été gravement endommagé par un incendie en 1947 à Alep : sur 380 folios, il n’en reste plus que 294.
2. Le Codex de Saint-Pétersbourg (L), ex-Léningrad, bonne copie du codex d’Alep, faite au Caire sur des exemplaires d’Aaron ben Moïse ben Asher en 1008/1009 , reste depuis 1947 le seul manuscrit complet du texte massorétique. Il constitue la base de l'édition de la BHK, de la BHS et de la BHQ.
On dispose également de plusieurs milliers de manuscrits médiévaux, complets ou incomplets, de la Bible hébraïque. Dans la seconde moitié du XVIIIe s, deux savants ont entrepris de les collationner : entre 1776 et 1780, Benjamin Kennicott (602 manuscrits) ; entre 1784 et 1788, J.B. de Rossi (1793 témoins, manuscrits ou imprimés). Leur travail titanesque a abouti à des conclusions à la fois frustrantes pour le chercheur et essentielles : ces manuscrits ne comportent que très peu de variantes, ce phénomène s’expliquant en partie par le fait que les rouleaux des synagogues ne devaient comporter aucune rature ; les variantes cependant relevées proviennent de fautes de copistes ; tous ces textes représentent donc une unique recension et dérivent d’un unique archétype, le texte protomassorétique.
Jusqu’en 1947, on pouvait donc supposer qu’il n’y avait jamais eu d’autre état du texte hébreu que celui dont témoigne le texte massorétique.
Dans ce contexte, on comprend mieux pourquoi les découvertes faites dans le désert de Juda, sur la rive occidentale de la Mer Morte, constituèrent une véritable révolution dans le domaine des études bibliques. D’un seul coup, il s’agissait d’une remontée d’un millénaire dans l’histoire du texte, puisque les manuscrits découverts à Qumran en 1947-1956 ont pu être datés entre le troisième siècle avant notre ère et 68, moment où les Esséniens menacés par les légions de Titus et Vespasien doivent quitter précipitamment leurs grottes, et que ceux découverts ensuite à Murabaat en 1951-52, à Nahal Hever en 1960-61, à Massada en 1964, sont tous antérieurs au Iie siècle de notre ère.
a. La bibliothèque biblique de Qumran
Il n’est pas question ici d’entrer dans le détail du corpus qumranien et de ses problèmes spécifiques : on pourra se reporter aux ouvrages cités sur ce sujet dans la bibliographie. Soulignons simplement, avant de nous intéresser à la bibliothèque spécifiquement biblique des Esséniens, la variété des textes retrouvés : manuscrits de textes non bibliques connus par ailleurs, comme le Livre des Jubilés, le Livre d'Hénok ; maunscrits spécifiques de la communauté essénienne de Qumrân, comme la Règle de la communauté, la Règle de la guerre des fils de lumière et des fils de ténèbres, indépendamment des textes bibliques.
En ce qui concerne les textes bibliques, on a retrouvé des fragments d’environ 200 manuscrits distincts : la plupart sont de tout petits fragments, à l’exception notable de deux rouleaux complets d'Isaïe découverts dans la première grotte, Psautier de la Grotte 11 et les nombreux phylactères ; mais tous les livres bibliques, sauf celui d'Esther et Qohelet, sont représentés. La plupart des manuscrits sont en hébreu, dans l’écriture carrée actuellement utilisée ou en écriture paléohébraïque ; mais certains sont aussi en araméen – plusieurs manuscrits de Tobie par ex. -, en grec, ainsi quelques fragments des LXX.
Représentation des livres bibliques dans les manuscrits de Qumran
Le Pentateuque, les Prophètes postérieurs et en particulier Isaïe, les Psaumes, soit les textes les plus cités par le Nouveau Testament, ainsi que Daniel, sont bien représentés ; ce n’est pas le cas des Prophètes antérieurs et des écrits de sagesse.
Pentateuque
Nombre de témoins
Prophètes
Nombre de témoins
Ecrits
Nombre de témoins
Genèse
16 à 19
Josué
qq
Psaumes
40
Exode
16
Juges
qq
Job
4+ 1 targ. araméen
Lévitique
12
I Samuel
qq
Proverbes
2
Nombres
7
II Samuel
qq
Ruth
qq
Deutéronome
28
I Rois
qq
Cantique
qq
II Rois
qq
Ecclésiaste
qq
Isaïe
21
Lamentations
qq
Jérémie
6
Esther
-
Ezéchiel
6
Daniel
8
Petits prophètes
8
Esdras Néhémie
qq
Chroniques I et II
qq
Source : E. Tov, Collectif sous la direction de E.M. LAPERROUSAZ : Qoumrân et les Manuscrits de la mer Morte, Un cinquantenaire., Ed. du Cerf, Paris, 1997, à consulter pour plus de détails.
Si l’on reprend l’hypothèse de répartition d’E. Tov, les manuscrits bibliques peuvent être répartis selon le schéma suivant :
b. Ses enseignements pour l’histoire du texte hébreu
L’étude des manuscrits de Qumran a donc permis de tirer deux conclusions essentielles :
le texte protomassorétique s’est trouvé confirmé : malgré une remontée d’un millénaire dans la traduction manuscrite, le texte des codices d’Alep et de Saint-Pétersbourg a été validé par la comparaison avec les 40% de manuscrits protomassorétiques de Qumran.
Unification dès 70 / Dès le début du IIe siècle, le texte consonantique hébreu est quasient fixé, ce que confirment les manuscrits de Murabat et Nahal Hever datés de 132-135 ap. JC.
- mais il existait d’autres sources, ce qu’on ne pouvait prouver jusqu’alors : le texte dont dérivent les grands manuscrits médiévaux n’était pas le seul en circulation avant la destruction du Temple de Jérusalem. On trouve par exemple des versions longues de certains textes.
après 70 on assiste à une unification du texte
Conclusion
Les processus de fixation du texte et de fermeture du canon juif des Ecritures se sont faits conjointemement, dans le désir du judaïsme d’affirmer fortement son identité face au développement du christianisme notamment. Des formes textuelles divergentes subsistent jusqu’à la fin du 1er siècle avt JC/ milieu du IIe s après JC, puis le texte protomassorétique s’impose au moment même où la liste des livres reconnus comme saints se ferme également.
Abandonnons ici le texte hébreu de la Bible : il va continuer à vivre, au cœur de la liturgie et de l’étude du judaïsme, il va s’enrichir de nouveaux commentaires, être copié de multiples fois ; il deviendra aussi l’Ancien Testament des Eglises de la Réforme ; mais l’histoire de sa lettre s’arrête ici, à l’aube du IIe siècle de notre ère. Celle de ses versions en revanche, qui s’est ouverte avant qu’il ne soit figé, ne fait que commencer, et va contribuer, indirectement, à ranimer des traditions textuelles qu’il avait définitivement occultées.
texte du 2e siècle avant JC dont l’auteur, qui se présente comme un païen, est en fait juif. Sans doute le plus ancien témoignage de l’Antiquité sur la LXX.
[1] « Étant donné, Philocrate,tout l’intérêt que présente la relation de notre ambassade auprès d’Éléazar, le grand prêtre des Juifs, comme tu attaches beaucoup de prix à entendre rappeler dans le détail l’occasion et l’objet de notre mission, j’ai tâché de te faire un exposé clair, car je connais bien ta curiosité d’esprit. » (p. 100-101)
Démétrios de Phalère, fondateur de la bibliothèque d'Alexandrie, suggère au roi lagide Ptolémée II Philadelphe (285-246) de demander au grand-prêtre de Jérusalem "des Anciens compétents dans la science de leur Loi" pour la traduire en langue grecque. Les savants juifs doivent être six de chacune des tribus d'Israël, au total 72, d'où le nom de LXX. Le narrateur raconte comment il a été envoyé pour ramener la Torah et les 72 traducteurs de Jérusalem à Alexandrie.
N. B.: incohérence historique, puisque Démétrios de Phalère était en disgrâce à l'avènement de Philadelphe, mais en activité plutôt sous Ptolémée I Sôter, son prédécesseur de 325 à 285. D’où difficulté pour tirer de ce récit une datation exacte de l’entreprise. Cf. Bible des LXX p. 56-58 et G. Dorival, p. 77: « Aristée savait que la traduction avait été faite à l’initiative de Démétrios pour enrichir la bibliothèque de Ptolémée I Lagos, avant la mort de ce dernier en 282. Il savait aussi que Philadelphe avait intégré la Torah dans son système judiciaire vers 275. Comme ces deux entreprises étaient très voisines dans le temps, il les a volontairement confondues. »
« [301] Trois jours après, Démétrios, venu les prendre, leur fit franchir la jetée de sept stades qui conduit à l’île, passa le pont, s’avança vers le nord, les réunit dans un local préparé près de la plage, magnifique séjour entouré de silence, et les invita à exécuter le travail de la traduction, tout le nécessaire leur étant d’ailleurs assuré. [302] Ils procédèrent au travail en se mettant d’accord entre eux sur chaque point par confrontation. Du texte résultant de leur accord, Démétrios faisait alors dresser une copie en bonne et due forme. [303] Jusqu’à la neuvième heure se tenait leur session, après quoi ils étaient libres de vaquer aux soins du corps, largement pourvus de tout ce qu’ils pouvaient désirer. [304] En outre, chaque jour, tous les mets qu’on préparait pour le roi, Dorothée les faisait confectionner pour eux aussi, car le roi le lui avait ordonné. Dès la première heure, ils se présentaient à la Cour, chaque jour, et quand ils s’étaient acquittés du salut au roi, ils se retiraient dans leur résidence particulière. [305] Après s’être lavé les mains dans la mer, suivant l’usage de tous les Juifs, et aussitôt terminée leur prière à Dieu, ils se mettaient au travail de la lecture et de la traduction de chaque passage. [306] J’ai posé aussi cette question : « Pourquoi se lavent-ils toujours les mains au moment de prier ? » Ils m’ont expliqué que c’était un témoignage qu’ils n’avaient commis aucune mauvaise action, car toute action se fait par les mains ; ils mettaient ainsi beaucoup de goût et de piété à tout rapporter à la justice et à la vérité. [307] Tous les jours, comme je l’ai déjà dit, ils s’assemblaient dans leur quartier si agréable par sa tranquillité et sa lumière, et ils exécutaient l’ouvrage prescrit. Or il advint que le travail de la traduction fut achevé en soixante-douze jours, comme si pareille chose était due à quelque dessein prémédité. [308] Le travail terminé, Démétrios réunit la communauté des Juifs à l’endroit où s’était accomplie l’œuvre de la traduction, et il en fit lecture à toute l’assemblée, en présence des traducteurs, qui furent d’ailleurs accueillis avec enthousiasme par la foule, pour leur contribution à un bien considérable. [309] Ils firent une ovation pareille à Démétrios, et lui demandèrent de communiquer à leurs chefs une copie de toute la Loi. [310] Après la lecture des rouleaux, debout, les prêtres, les Anciens du groupe des traducteurs et des délégués du « politeuma », ainsi que les chefs du peuple, firent cette déclaration : « Maintenant que la traduction a été faite correctement, avec piété et avec une exactitude rigoureuse, il est bon que cette œuvre reste comme elle est, sans la moindre retouche. » [311] A ces mots ce fut une acclamation générale ; alors ils les invitèrent à prononcer une malédiction, selon leur usage, contre quiconque retoucherait la lettre du texte soit en l’allongeant, soit en l’altérant si peu que ce fût, soit en y retranchant : excellente mesure pour le garder à jamais immuable. »
Récit repris par Philon dans la Vie de Moïse II, 25-44 :
« Ils prophétisèrent comme si Dieu avait pris possession de leur esprit, non pas chacun avec des mots différents, mais tous avec les mêmes mots et les mêmes tournures, chacun comme sous la dictée d’un invisible souffleur. (…) Toutes les fois que des Chaldéens sachant le grec ou des Grecs sachant le chaldéen se trouvent devant les deux versions simultanément, la chaldéenne et sa traduction, ils les regardent avec admiration et respect comme deux sœurs, ou mieux, comme une seule et même œuvre, tant pour le fond que pour la forme, et ils appellent leurs auteurs non pas des traducteurs mais des hiérophantes et des prophètes (…)»
Noter l'enthousiasme de départ pour cette traduction dans les mileux du judaïsme, par opposition à la défiance dont témoigne par ex. le Prologue du Siracide (cf. supra) ou par ex., dans le cadre de la polémique anti-chrétienne :
Sefer Torah I, 8 (3e siècle): les Écritures « ne doivent pas être écrites […] en langue grecque. 70 anciens écrivirent la Torah pour le roi Ptolémée en grec, et ce jour fut aussi mauvais pour Israël que le jour où le veau d’or fut fabriqué, puisque la Torah ne pouvait être traduite adéquatement. »
b. les motifs de la traduction en grec
Pourquoi cette traduction? Cf. Bible des LXX p.66-78
Hypothèse longtemps dominante : besoins liturgiques d'une communauté juive dont la langue vernaculaire était le grec, et qui n’était plus en mesure de comprendre l'hébreu. Opinion des spécialistes aujourd’hui : « l’initiative a répondu à des besoins latents de la communauté juive (besoins cultuels, d’instruction et d’apologie) » (Dorival, p. 78), mais n’est pas venue de la communauté juive.
Plutôt, en suivant la Lettre d'Aristée et de nombreux témoignages patristiques postérieurs, initiative du 1er magistrat de l'état lagide et des savants de la bibliothèque d'Alexandrie : politique culturelle universaliste (enrichissement de la bibliothèque) ; souci de connaître de façon précise la Loi des juifs de la communauté alexandrine.
- A proprement parler, à l'origine, LXX = Pentateuque, traduction grecque de la seule Torah: he pentateuchos (biblos), "le livre composé de 5 rouleaux". Sens du terme « LXX » dans la tradition juive hellénophone.
- Plus tard, extension de l'appellation à traduction de tous les livres bibliques, mais même à d'autres, compositions originales. Chez Justin, Origène, Eusèbe par ex.
La LXX apparaît alors qu’il existe encore une « fluidité rédactionnelle » (D. Barthélémy) du texte hébreu : canon des Ecritures non clos, transmission du texte et commentaire du texte pas encore nettement séparés. D’où des différences dans le corpus, son organisation, et dans le détail du texte également.
a. Corpus
1. traductions de tous les textes dont l’original est en hébreu ou en araméen et qui appartiennent au corpus du futur TM
2. traductions de textes dont l’original est en hébreu ou en araméen mais qui ne seront pas retenus par le canon hébraïque: mis à part pour le Siracide ou Ecclésiastique dont on a retrouvé une partie du texte hébreu dans la Génizah du Caire en 1890, on ne dispose pas de l’original hébreu ou araméen.
- traduit de l’hébreu :
* livres : Esdras I, Premier Livre des Maccabées, Siracide, Judith, Tobie 13, Psaumes de Salomon
* additions : aux Psaumes (151 ?, Prière de Manassé ?), à Jérémie (Baruch 1, 1-3 et 8), à Daniel (Prière d’Azarias, Histoire des 3 jeunes gens, Cantique des 3 jeunes gens)
* additions : à Esther, à Daniel (Suzanne ?, Bel et le Dragon)
3. compositions originales en grec :
* livres : Sagesse de Salomon, Deuxième Livre des Maccabées (à partir de 2, 19), Maccabées III et IV
* additions : aux Psaumes (Ct 9, 13 et 14), à Esther, à Jérémie (Baruch de 3,9 à la fin, Lettre de Jérémie)
Parmi ces deux dernières catégories, des apocryphes ou pseudépigraphes, non reçus dans le canon par l’Eglise chrétienne, mais utilisés par les Pères ou les anciens écrivains ecclésiastiques : Esdras I, Odes, Maccabées III et IV, Psaumes de Salomon
Bible hébraïque
Ancien Testament grec
Œuvres attribuées à Salomon
Qohelet
Cantique des Cantiques
+ Sagesse
Œuvres attribuées à Jérémie
+ Lamentations
+ Baruch (1-5)
+ Lettre de Jérémie (Bar 6)
Livres historiques
+ Chroniques
+ Esdras-Néhémie
+ Maccabées
Histoires romancées
+ Ruth
+ Jonas
+ Tobie
+ Judith
- - Siracide
En fait, la logique de constitution de la LXX est la même que celle du canon hébraïque, mais avec un effet d’amplification :
aucun ajout à la Torah ou au Psautier
pas d’inflation apocalyptique : une seule apocalypse admise, le livre de Daniel ; pas acceptation du livre d’Hénoch
amplifications (cf. tableau)
La Bible catholique (46 livres) suit la tradition du judaïsme alexandrin, intègre ces 7 comme "deutérocanoniques". Bible protestante les considère comme "apocryphes" (svt en annexe)
b. Organisation
Des différences notables par rapport à la Bible hébraïque :
- Octateuque + Règnes
- 4 livres des Règnes au lieu de Samuel-Rois (division du livre de Samuel en deux livres des Règnes, sans doute parce que comme le grec note les voyelles, le texte ne peut pas tenir dans un seul rouleau)
- Daniel suit Isaïe, Jérémie et Ezéchiel
[plus tard, *prophètes placés en finale comme préparation à l'Evangile]
N.B. L’ordre des livres variee selon les grands codices. Le contenu des codices et les listes d’ouvrages canoniques donnés par les Pères ne coïncident pas : divergences selon les régions. Pourquoi ces variations ?
- la LXX n’a pas connu de délimitation canonique (sauf tardivement dans l’Eglise d’Orient)
- les manuscrits circulent sous forme de rouleaux jusqu’aux IIIe-IVe siècles, donc les livres sont séparés
N.B. tableau présenté suit l’ordre de l’édition de référence actuelle, Rahlfs.
Variantes, omissions, additions dans traduction en grec du texte hébreu. Assez peu pour la Torah, mais bcp plus pour les autres livres
a. absence de vocalisation
les problèmes de passage de l’hébreu au grec : fautes de copistes, ambiguïtés liées à l’écriture hébraïque non vocalisée
b. sources autres que celles du TM
Ex. 1 : de 1 Rg 2, 20-28 : B et 4Q Sm a
souvent accord entre LXX et 4Q Sama.
Dans les 11 cas où le texte du manuscrit B (Vaticanus) de la LXX s'écarte du TM et où le texte de 4Q Sama est conservé, ce dernier s'accorde toujours avec la LXX contre le TM. Sur l'ensemble 1-2 R, la proportion d'accord est de 8/9.
Le texte grec de 1R transmis par le manuscrit B a donc été traduit sur un modèle hébreu relativement proche de 4Q Sama et différent du texte protomassorétique qui finira par s'imposer.
Extrait de la Bible d’Alexandrie 9. 1
20 et l’homme partit [ils partirent TM] chez lui. 21 Et le Seigneur visita Anna et elle [+ conçut et elle TM] enfanta encore [> TM] trois fils et deux filles. Et le garçon Samuel, grandit devant [avecTM] le Seigneur. 22 Et Éli était très vieux [+ il était âgé de quatre-vingt-dix ans 4Q]. Et il apprit [+ tout TM] ce que faisaient ses fils aux fils d'Israël [à tout Israël, et qu'ils couchaient avec les femmes faisant le service à l'entrée de la tente du rendez-vous TM] 23 et il leur dit : « Pourquoi agissez-vous comme le disent ces propos que j'entends, moi, de la bouche de tout le peuple du Seigneur ? 24 Cessez, mes enfants, car elle n'est pas bonne la rumeur que j'entends, moi ; cessez d'agir ainsi car elles ne sont pas bonnes les rumeurs que j'entends, moi [> TM] : le peuple ne sert pas Dieu. 25 Si un homme pèche gravement [> TM] envers un homme, on priera pour lui le Seigneur ; mais si c'est contre le Seigneur qu'il pèche, qui priera pour lui ? » Et ils n'écoutaient pas la voix de leur père […] 27 Et un homme de Dieu vint vers Éli et il (+ lui TM] dit : « Voici ce que dit le Seigneur : "Assurément, je me suis révélé à la maison de ton père quand ils étaient, au pays d'Égypte, esclaves [>TM] de la maison de Pharaon 28 et j’ai choisi la maison de ton père parmi tous les sceptres d'Israël pour être mon prêtre, monter à mon autel, faire fumer l'encens et porter en main l'éphoud [+ devant moi TM ]." »
Ex. 2 : texte de 1 R 17-18
Texte long (ms. A) et texte court (ms. B) de la LXX en 1 Rg 18
(1 R 18, 1) Et il arriva, lorsqu'il eut achevé de parler à Saül, que l'âme de Jonathan s'attacha à l'âme de David, et Jonathan l'aima comme son âme, (2) et Saül le prit en ce jour-là et il ne le laissa pas revenir à la maison de son père. (3) Et Jonathan et David conclurent une alliance parce qu'il l'aimait comme son âme (4) Et Jonathan se dépouilla du manteau qu'il avait sur lui et il le donna à David ainsi que sa capote, et jusqu'à son épée si jusqu'à son arc et jusqu'à sa ceinture. (S) Et David partait en campagne. Toutes les fois que Saül l'envoya il fut avisé, et Saül l'établit à la tête des combattants, et il plût aux yeux de tout le peuple et même aux yeux des serviteurs de Saül.
(6) Et il arriva, quand ils rentraient, quand David revenait d'avoir frappé l'Étranger, que les chœurs de femmes sortirent de toutes les villes d'Israël à la rencontre de David avec des tambourins, avec des cris de joie et avec des cymbales. (7) Et les femmes entonnaient un chant et elles disaient :
Saül a frappé ses mille,
Et David ses dix mille.
(8) Et la chose parut mauvaise aux yeux de Saül pour ce qui est de cette parole, et il dit : « A David elles ont donné les dix mille, et à moi elles ont donné les mille. Et qu'a-t-il si ce n'est la royauté ? » (9) Et Saül regardait David, par en dessous à partir de ce jour-là et par la suite.
(l0) Et il arriva, à partir du lendemain, qu'un souffle mouvais de Dieu tomba sur Saül , et il se mit à prophétiser au milieu de sa maison. Et David pinçait de sa main les cordes comme chaque jour, et Saül avait la lance à la main. (11) Et Saül leva la lance et il dit : « Je vais frapper David au mur. » Et David se détourna de devant lui par deux fois.
(12) Et Saül eut peur de David - car le Seigneur était avec lui, et de Saül il s'était écarté - (13) et il l'écarta de lui et il l'établit pour lui chef de mille, et il sortait et il rentrait à la tête du peuple. (14) Et David, dans toutes ses expéditions, était averti, et le Seigneur était avec lui.
(15) Et Saül vie qu'il était très avisé, et il le redoutait. (16) Et tout Israël et Juda aimaient David, car c'était lui qui rentrait et sortait devant le peuple.
(17) Et Saül dit A David : » Voici ma fille aînée Mérob. C'est elle que je te donnerai pour femme. Seulement, soit pour moi un brave et combat les combats du Seigneur. » Et Saül s'était dit : « Que ma main ne soit pas sur lui ; la main des Étrangers sera contre lui. » (18) Et David dit à Saül : « Qui suis-je ? et quelle vie mène la famille de mon père en Israël pour que je sois le gendre du roi ?» (19) Et il arriva, au moment où Mérob, fils de Saül, devait être donnée à David, qu'elle fut donnée d Esriêl le Moulathite pour femme.
(20) Et Melkhol, fille de Sedi, aima David, et l’on en informa Saül, et cela convint à ses yeux. (21) Et Saül se dit : « Je la lui donnerai, et elle sera pour lui un piège. » Or la main des Étrangers était contre Saül . – Ainsi Saül dit à David à propos des deux filles : « Tu deviendras mon gendre aujourd'hui. » (22) Et Sedi donna un ordre à ses serviteurs en disant : « Parlez, vous, discrètement à David en disant : ‘Voici que le roi te veut du bien, et tous ses serviteurs t'aiment. Deviens, roi, le gendre du roi !’ » (23) Et les serviteurs de Saül dirent aux oreilles de David ces paroles. Et David dit : « Est-il insignifiant à vos yeux de devenir le gendre du roi ? moi, un homme d'humble condition et sans renom ! » (24) Et les serviteurs de Saul l'informèrent, dans les termes mêmes qu'avait employés David. (25) Et Saül dit : » Voici ce que vous direz à David : 'Le roi ne veut pas de don, mais cent prépuces d'étrangers pour tirer vengeance des ennemis du roi. » Et Saül avait calculé de le faire tomber aux mains des Étrangers. (26) Et les serviteurs de Saul font connaître à David ces paroles, et la proposition convint aux yeux de David : devenir le gendre du roi. Et les jours n'étaient pas accomplis, que (27) David se leva et il alla, lui et ses hommes, et il frappa parmi les Étrangers cent hommes et il apporta leurs prépuces, en nombre complet, au roi. Et il devint le gendre du roi, et Saül lui donne sa fille Melkhol pour qu'elle soit sa femme.
(28) Et Saül vit et comprit que le Seigneur était avec David et que tout Israël l'aimait, (29) et il continua encore à redouter David. Et Saül devint l'ennemi de David à jamais. (30) Et les chefs des Étrangers sortirent en campagne. Et il arriva à chacune de leurs sorties, que David se montra avisé, plus que tous les serviteurs de Saül et son nom fut en grand honneur.
Les « plus » du texte long sont en italique.
* groupe BNy+ : offrent un texte court, avec des "moins" par rapport au TM
37 versets du TM sont entièrement absents du ms B et 10 présentent des lacunes importantes
Au total, 402 mots du TM de 1 R 17-18 ne sont pas rendus en B
* d'autres manuscrits Aboc 2e 2+ offrent un texte long, à peu près identique au TM
* d'autres: formes intermédiaires
sans doute le copiste du manuscrit hébreu qui sert de source à la LXX qui a fait des coupes dans son modèle protomassorétique
Intéressant pour différences des sources, mais aussi pour montrer la grande diversité de textes de la LXX, liée à l’absence de reconnaissance canonique : différences considérables d'un manuscrit à l'autre, contrairement au TM, qui ne se ramènent pas à des fautes de copistes mais sont de véritables variantes.
c. modifications théologiques délibérées
Sujet d’étude immense, à apporter spécifiquement. Ici, juste quelques exemples pour donner des pistes :
- Gn 4, 1 : TM Or Adam avait connu Ève (avant la faute) / LXX Or Adam connut Ève (après l’expulsion)
- introduction de vocabulaire philosophique : tohou wa bohou : invisible et inorganisée
- Ex 3, 14 : «LXX « Je suis celui qui est, l’existant » / TM « Je suis qui je suis » : « entrée par effraction de l’ontologie grecque » (A. Le Boulluec et P. Sandevoir)
- Ex 4, 24 : Le Seigneur (YHWH) vint à sa rencontre (hébreu) / Vint à sa rencontre l’ange (LXX) du Seigneur : gommer anthropomorphismes, préserver la transcendance de la divinité
- Jb 5, 11 : Il exalte ceux qui sont abaissés et les affligés retrouvent le bonheur / exalte les humbles et ressuscite les morts (grec)
- ajouts : ex. Job 42, 17 : Job mourut vieux et rassasié de jours. Il est écrit qu’il ressuscita de nouveau avec ceux que le Seigneur ressuscite
- messianisme : almah jf devient παρθένος (Isaïe 7, 14)
Mais aussi des causes qui tiennent à l’histoire du texte grec lui-même, extrêmement complexe.
La rédaction de la LXX a duré beaucoup plus longtemps que 72 jours :
4 témoignages, non concluants, sur l’éventuelle existence de traductions de la Bible en grec avant la LXX. Citons le plus intéressant, mais motivé par le thème du « larcin des Grecs ».
Si l’on en croit Aristobule, exégète judéo-hellénistique sous Ptolémée VI Philométor (180-145) qui veut montrer la dépendance de la culture hellénique par rapport à Moïse, dont Eusèbe nous rapporte quelques lignes dans la Préparation Evangélique (XIII, 12, 1-2), une traduction partielle de la Loi aurait été faite avant la conquête de l’Egypte par Alexandre (en 332) et par les Perses (en 341) :
« On voit bien que Platon a suivi notre Loi, et l’on voit aussi qu’il en a scruté les moindres détails. Ont été traduits par d’autres, en effet, avant Démétrios de Phalère, donc avant la conquête d’Alexandre et des Perses : la sortie d’Égypte des Hébreux nos compatriotes, le récit glorieux de toutes leurs prouesses, leur mainmise sur le pays et l’explication de la Loi toute entière ; ainsi il est clair que le philosophe en question y a pris beaucoup, vu sa grande érudition, tout comme Pythagore transposa beaucoup de nos dogmes et les fit passer dans sa doctrine. Or toute la traduction de l’ensemble de la Loi s’est faite sous le roi du nom de Philadelphe, ton ancêtre, qui s’en fit un point d’honneur, quand Démétrios eut pris l’affaire en main. »
Des études très complexes, toujours en évolution, pour essayer de dater les traductions des différents livres ou parties de livres : critères externes des citations chez les auteurs anciens ; critères internes (vocabulaire, allusions historiques, techniques de traduction) : cf. Bible des LXX p. 83-111. Aboutissement au tableau suivant :
cf. tableau chronologique.
Extrait de M. Harl, G. Dorival, O. Munnich, La Bible grecque des Septante, Paris 1988, p. 110-111.
en italiques, livres écrits directement en grec
* origine palestinienne certaine ou très probable (par opposition aux autres d'origine sans doute alexandrine)
Vraisemblablement,
traduction de la Torah fixée aux alentours du IIIe siècle,
la plupart des autres au cours du IIe siècle.
Motivations pour les autres livres ne sont plus officielles : besoins liturgiques peut-être pour les Prophètes, « besoins d’instruction et de sagesse de la diaspora hellénophone soucieuse de vivre en conformité avec la loi (Dorival, 109). »
Spécialistes d’accord depuis les travaux de P. A. de Lagarde sur l’existence d’une proto-LXX dont dériveraient tous les manuscrits actuellement disponibles, mais difficile de la reconstituer.
a. Les témoins directs dont on dispose (du IIe s. av J.C au XVIe s.)
1. les papyri et rouleaux de cuir (sigles : numéros)
Quelques papyri fragmentaires du IIe siècle, surtout d’Égypte : Papyrus Rylands gr. 458 (1e moitié du IIe s avt notre ère, le plus ancien, très lacunaire) ; Papyrus Fouad (Ier s. avt JC) ; fragments de Qumrân (antérieurs à l’ère chrétienne) ; plus tardifs, Oxyr. 3522, Bodmer 24, Chester Beatty VI
2. les manuscrits en onciales (sigles majuscules latines)
Environ 30 manuscrits en onciales (IVe – Xe s) dont les trois plus anciens:
* Codex Vaticanus (B) = Vat gr. 1209, 4 e s.
LXX et NT, presque complet, texte préhexaplaire le plus souvent
* Codex Sinaïticus (S ou a) = British Library
milieu du IVe siècle. Découvert au monastère Ste-Catherine du Sinaï. Lacunaire
* Codex Alexandrinus (A) = Londres Br. Museum Royal
du 5 e s, peu de lacunes, texte éclectique
Citons également les Codex Colberto-Sarravianus (G, 4e-5e s.), codex Coislinianus (M, 7e s) avec en marge leçons des réviseurs juifs et signes critiques de la recension origénienne, codex Marchalianus (Q, Égypte 6e s.) avec des formes textuelles pures, variantes en marge
3. les manuscrits en minuscule (sigles : minuscules latines ou numéros)
Environ 1600 manuscrits en minuscules, IXe – XVIe s, avec parfois éléments textuels très anciens et notes marginales
Pour détail, cf. catalogue de Rahlfs, Verzeichnis…, 1914.
b. les témoins indirects
On a aussi les sources indirectes, les versions (cf. VL) et les citations patristiques, à manier avec précaution :
- manuscrits souvent très postérieurs à la rédaction du texte, d’où corrections des citations bibliques sur d’autres modèles
- flou de la frontière entre allusion et citation biblique
par comparaison à des exemplaires du texte hébreu autres que celui qui a été traduit dans le manuscrit considéré : révisions juives, recensions chrétiennes
Avant la copie des grands onciaux, beaucoup de remaniements du texte de la LXX :
révisions juives : corrections, démarcations par rapport à la LXX que les chrétiens ont adopté
recensions chrétiennes : objectif, fixer un texte utilisable
Une idée sous-jacente commune, même si les motivations divergent : volonté de revenir à l’original reçu ou en cours de réception, protomassorétique, à la veritas hebraïca.
Révise la LXX en la traduisant : traduit systématiquement le wav conjonctif par καί et la particule gam par καί γε , d’où le nom de « versions kaigé » données aux textes dérivant de Théodotion.
Très utilisé en milieu chrétien.
b. Aquila: Mer Noire, sous Hadrien (117-138)
Prosélyte juif, disciple de rabbi Aqiba.
Extrême littéralisme. Traduit le « èt » du COD par sun (avec)
c. Symmaque : Samaritain, vers 170 ap JC
Traduction non littéraliste, appréciée des juifs et des chrétiens
La principale demeure celle d’Origène (mort vers 250), dans les Hexaples.
Les Hexaples
Extrait de P. Nautin, Origène, sa vie et son œuvre, p. 304, Beauchesne.
1. présentation
Œuvre majeure d'Origène, unique en son genre. Présentation sur 6 colonnes :
1. texte en caractères hébreux (selon le témoignage d’Eusèbe, H. E. VI, 16, cette colonne n’existait pas)
2. translittération en grec
3. traduction très littérale d'Aquila (A)
4. traduction de Symmaque ( S)
5. LXX : texte courant de la LXX ou recension rendue conforme au texte hébreu
6. traduction de Theodotion: état de la traduction grecque de la Bible en cours chez les Juifs de son époque ( Q)
Problème de l'édition hexaplaire : signes diacritiques
Origène signale les "plus" de la LXX par un obèle, et comble les "moins" de la LXX par le texte d'une autre colonne (Théodotion) qu'il signale par un astérisque.
Pourquoi cette entreprise d’Origène :
pour rendre possible la discussion avec les Juifs et défendre l’Eglise contre eux
pour trancher en cas de désaccord entre les manuscrits de la LXX, dans un désir de retour à la veritas hebraïca, atteindre le texte original de la Bible.
2. les traces conservées des Hexaples
œuvre dont on ne sait malheureusement presque rien, sans doute l’une des pertes les plus regrettables de textes de l’Antiquité; à reconstituer d'après ses influences
- 4 fragments de synopse conservés, et postérieurs de 5 à 10 siècles à la rédaction
- des colophons, petites notices de copistes en fin ou début de documents : l’emprunt aux Hexaples est souvent mentionné par les copistes.
- des documents ponctuels dans des manuscrits de la Bible grecque
- des citations patristiques (par ex. Theodoret)
- peut-être le Qo de la LXX (Aquila): Field et éd de Göttingen
On a accès à peut-être 5% des Hexaples.
b. la recension origénienne = 5 e colonne des Hexaples
Réduction des Hexaples à la 5 e colonne par les copistes:
Syro-Hexaplaire : traduction en syriaque de la colonne LXX par Paul de Tella en 616/617, très littérale, avec signes critiques à la bonne place. Partiellement conservée dans un manuscrit du 8 e s. (cf Frédéric Field)
Dans l’histoire de la Bible latine, on peut schématiquement distinguer deux grandes périodes, auxquelles correspondent deux appellations du texte :
la période patristique, jusqu’à la fin du ive siècle, où les Pères latins, y compris Jérôme, utilisent des livres bibliques traduits du grec à partir de la Septante et du Nouveau Testament : ces textes sont communément appelée uetus latina, mais ce terme recouvre en réalité une pluralité de ueteres latinae, « Vieilles Latines » ;
la période médiévale, à partir de l’ère carolingienne, où l’œuvre de Jérôme, essentiellement mais non uniquement constituée de traductions sur l’hébreu, s’impose. Elle sera tardivement caractérisée comme uulgata, au sens d’édition de référence communément répandue. Mais la Vulgate comme Bible latine constituée, nous le verrons, est en réalité un mélange de uulgata hiéronymienne et de Vieilles Latines.
Les études sur le texte biblique portent en premier lieu sur ses langues originelles de rédaction, l’hébreu, l’araméen et le grec ; il est toutefois très éclairant, du point de vue de la critique textuelle, de considérer également les versions latines. Bible grecque et Bible latine ne sont pas à penser dans un strict rapport de succession chronologique : les traductions latines s’élaborent à partir de manuscrits grecs non unifiés, elles reflètent des états du texte parfois plus anciens que les grands onciaux de la Septante ; elles peuvent donc aussi porter la trace d’états non protomassorétiques du texte hébreu ( Il existe probablement une filiation entre les Vieilles Latines et certains manuscrits de Qumran : voir E. Ulrich, The Dead Sea Scrolls and the Origin of the Bible, Grand Rapids 1999, p. 233-275.). De par leur ancienneté – certains textes datent de la seconde moitié du deuxième siècle – ; de par leur caractère très littéral, qu’il s’agisse du texte africain ou du texte européen ; de par la qualité de leur modèle de texte grec, apparenté aux meilleurs témoins du texte « occidental » pour le Nouveau Testament, souvent issu de recensions lucianiques pour l’Ancien Testament, les Vieilles Latines sont des témoins indirects particulièrement précieux (Les Vieilles Latines donnent en particulier des informations sur trois livres : elles attestent presque seules la forme brève originale du livre de Job ; elles donnent la disposition originale du Siracide, et pour Esther un type de texte entièrement perdu en grec.). Quant à la coexistence, après les travaux de Jérôme, de traductions sur le grec et d’autres sur l’hébreu, elle constitue une situation originale sur laquelle se tisse toute l’histoire de la Bible chrétienne occidentale, dont le canon et le texte ne se fixeront qu’au xvie siècle.
Cf. tout particulièrement P. M. Bogaert, La Bible latine des origines au Moyen Age, Revue théologique de Louvain 19, 1988, p. 137-159, 276-314.
Quand le christianisme se répand dans le courant des premiers siècles, la langue courante du monde méditerranéen est le grec. Les chrétiens utilisent donc la LXX pour l'AT et le Nouveau Testament en grec, sa langue d'origine.
Le besoin de recourir à une traduction latine se fait cependant sentir dès le milieu du iie siècle dans les milieux chrétiens, en premier lieu dans les provinces occidentales de l’Empire romain, où le grec n’était connu que des lettrés et où le latin servait de langue véhiculaire : en Afrique du Nord ; dans la Gaule méridionale. Un peu plus tard, car la communauté chrétienne de Rome ne se latinisera qu’à l’époque du pape Damase (366-384), le texte latin se répand en Italie, où il subira des modifications.
L’attestation la plus ancienne d´une traduction latine d´une partie du Nouveau Testament se trouve dans les Actes des douze Martyrs de Scillium, en Numidie : lors de leur procès, le 17 juillet 180 à Carthage, Speratus déclare être en possession des libri et epistulae Pauli, uiri iusti (Passio sanctorum Scillitanorum, éd. H. Musurillo, The Acts of the Christian Martyrs, Oxford 1972, p. 86-88.). Nous disposons ensuite des témoignages de Tertullien (155-220), qui connaissait le grec et utilise au moins deux versions latines du Nouveau Testament. On sait qu’à son époque existe en Afrique un Psautier latin traduit de la LXX, scrupuleusement fidèle au texte grec, mais dont la rudesse fait sentir le besoin de réaménagements. Cyprien (200-258) cite abondamment l'Écriture dans ses écrits, en particulier dans ses recueils de citations bibliques, l’Ad Fortunatum et l’Ad Quirinum(Testimonia), qui nous livrent environ 480 versets bibliques et utilisent une numérotation nouvelle des Psaumes. A l’époque de Cyprien, on peut penser que pratiquement tous les livres de la Bible avaient fait l’objet d’une traduction en latin. Le texte africain constitue le premier grand type de texte VL : il estattesté dans le Codex Bobbiensis (ive ou ve siècle), le plus ancien manuscrit africain des Évangiles, et dans les écrits de Cyprien, Priscillien, Tyconius.
Par les écrits de Novatien, nous savons que l´Église de Rome disposait vers 250 d´une version latine de l´Écriture, sans doute dans la dépendance d’une version africaine ayant subi des révisions. Le texte italien, dit « européen », constitue le deuxième grand type de texte VL, issu du texte africain et révisé. Il est attesté par le Codex Vercellensis (ive siècle). Très proche du grec des LXX, il s’appuie sans doute sur une recension lucianique très ancienne. Deux tendances s’opposent sur la péninsule italienne : la révision du texte latin d’après le grec, que pratique un Ambroise, ou au contraire la conservation du texte latin au nom du maintien des habitudes de la communauté, tendance illustrée par Rufin.
Certaines particularités linguistiques permettent de distinguer les deux types : ainsi, le texte africain emploie cenapura, sermo, sacramentum, itaque là où le texte européen écrit parasceve, verbum, mysterium, ergo et igitur. Par ailleurs, on y lit des leçons propres dont l´origine doit être cherchée dans le texte grec utilisé pour les révisions, quand elles ne sont pas à mettre au compte des copistes.
L’appellation géographique est commode, cependant le texte européen reviendra très rapidement en Afrique : Augustin par exemple le cite ( L’Itala qu’il mentionne comme ayant sa préférence dans le De Doctrina christiana II, XV, 22 (BA 11/2, p. 168) est vraisemblablement une révision du texte africain revenue d’Italie. Voir la note complémentaire 11, p. 521-522. ). Le singulier est également commode, mais il s’agit de familles de textes, non pas tant du fait d’une grande diversité de traducteurs initiaux - Même si elle est réelle, chaque communauté ayant eu des besoins pour la liturgie, les lectures publiques. Voir là encore Augustin, De Doctrina christiana II, XI, 16 (BA 11/2, p. 159) : « De fait, ceux qui ont traduit les Écritures de l’hébreu en grec peuvent se compter, mais les traducteurs latins en aucune façon. Cela tient à ce que, aux premiers temps de la foi, quiconque a eu en mains un exemplaire grec, et se figurait posséder tant soit peu les deux langues, a pris sur lui de le traduire. »- qu’à cause des multiples révisions, sur des manuscrits grecs différents ; des corrections, notamment lexicales, dans le latin ; des interférences entre manuscrits. Augustin, tout comme Jérôme, déploreront cette uitiosissima uarietas (Prologus Iudith 1, in Jérôme, Préfaces), due aussi au fait que les Vieilles Latines se fondent souvent sur des manuscrits de la LXX antérieurs aux grands onciaux.
L’édition de la Vetus Latina par l’abbaye de Beuron distingue quatre grands types de textes :
Les textes africains anciens : Tertullien (X) ; Cyprien (K)
Le texte africain plus récent, notamment celui des donatistes (C)
Le texte européen ancien (D), par ex. Lucifer de Cagliari
Le texte européen plus récent (E) qui regroupe différentes catégories (I, M, A)
Les types africain et européen se caractérisent tous deux par une grande littéralité, notamment due à la pratique de la traduction interlinéaire initiale, avant la diffusion des codices portant le seul texte latin, mais liée aussi au caractère populaire de la langue latine, qui ne possède pas encore le vocabulaire nécessaire pour rendre les textes bibliques. Les Vieilles Latines procèdent donc d’abord par latinisation de mots grecs, puis par suffixation. Quant à leur syntaxe, elle est fortement influencée par celle du grec : un exemple en est le recours aux complétives introduites par une conjonction, sur le modèle du ὅτι grec, à la place des infinitives. On connaît les réticences de Jérôme cicéronien face au sermo humilis appliqué à l’Ecriture sainte, ou la déception du jeune Augustin, pétri de culture littéraire, lors de sa première découverte des Écritures en latin (Confessiones III, V, 9 (BA 13, p. 377) : « [Les Écritures] m’ont paru indignes d’entrer en comparaison avec la dignité cicéronienne. ») ; mais peu à peu, comme le défendait déjà Lactance (250-325), éloquence et Écritures sacrées ne s’opposeront plus : la voie sera ouverte pour une traduction littéraire.
La reconstitution de la Vetus Latina est une tâche particulièrement délicate, à partir de trois sortes de sources : les manuscrits bibliques ; les citations patristiques ; les textes liturgiques.
La tradition des manuscrits VL, du iie au viiie siècle inclus, est très parcellaire et fragmentée, spécialement pour l’Ancien Testament, y compris le Psautier. Parmi les témoins les plus célèbres, on peut citer le Codex Lyon B. Mun. 403 (fin vie s.), le Palimpseste de Wurtzbourg (vie s.), les manuscrits de Constance (ve s.) et de Saint-Gall (ixe s.) pour les Prophètes. On ne possède aucun manuscrit de la Bible latine sur papyrus, aucun rouleau, mais uniquement des codices.
A partir du ixe siècle, les manuscrits bibliques ont été unifiés et mis en conformité avec ce qui allait devenir la Vulgate : de nombreux témoins ont ainsi disparu. Toutefois, les Bibles carolingiennes et médiévales, jusqu’au xiiie siècle, peuvent conserver tel ou tel livre dans une version Vieille Latine, au milieu de textes par ailleurs conformes à la Vulgate. C’est le cas en particulier pour les livres d’Esther, Tobie, Judith, 1-2 Maccabées, Baruch, et les Actes des Apôtres. Des gloses et additions VL se glissent aussi dans les traductions hiéronymiennes, en particulier lorsque Jérôme a suivi un texte hébreu court là où la Septante a un texte long, comme dans 1 Samuel.
La source principale pour une reconstitution est donc la tradition indirecte des citations patristiques : les œuvres de Cyprien, Lucifer de Cagliari († 371), Tyconius, les Florilèges sont particulièrement dignes d’intérêt. A partir de la seconde moitié du ive siècle se développent les commentaires suivis de livres bibliques : Hilaire de Poitiers (315-367), Marius Victorinus († 362), Ambroise de Milan (339-397), Jérôme (347-420), Augustin (354-430), qui conservent dans le corps de leur texte – plus que dans leurs lemmes souvent corrigés au fil des siècles sur la Vulgate –, de nombreuses citations VL. Jusqu’au xiie siècle, chez les auteurs cisterciens par exemple, on peut trouver des citations VL issus de ces textes patristiques, lus au Moyen Age, ou encore des manuscrits bibliques VL encore en circulation. A cela s’ajoutent les sources liturgiques : lectures ; cantiques ; rituels romain, milanais, franc ou gallican, wisigothique ou mozarabe. Les citations du Nouveau Testament et des Psaumes se comptent par milliers ; le reste de la Bible est en revanche beaucoup moins représenté.
Deux outils de travail existent aujourd’hui pour s’y retrouver dans les méandres des versions latines.
En 1743, Pierre Sabatier, bénédictin de la Congrégation de Saint-Maur, a publié à Reims une compilation en 3 volumes des citations de la Bible par les Pères. Cette édition, première version imprimée de la VL, a fait date, et porte parfois la trace de sources qu’on a perdues depuis ; mais aujourd’hui, après de nombreuses découvertes de manuscrits, elle n’est plus suffisante.
En 1850, les moines bénédictins de l'abbaye de Beuron, à partir du travail des mauristes coordonné par Pierre Sabatier, ont entrepris de recenser toutes les traces manuscrites et les citations de la Vetus Latina dans les écrits des huit premiers siècles : ce travail a donné naissance à un immense répertoire de fiches manuscrites, coordonné par l’abbé Joseph Denk (1849-1927). Depuis 1949, cette entreprise se poursuit à l’Institut de la Vetus Latina, sous le nom de Vetus Latina, Die Reste der Altlateinischen Bibel, selon des principes scientifiques très rigoureux. De nombreux volumes sont déjà parus ; les fiches correspondant aux volumes non publiés sont disponibles au format image sur le site des éditions Brepols ; l’accès se fait sur abonnement payant. Parallèlement, les bénédictines de Mariendonk préparent une concordance latin-grec, grec-latin, outil indispensable car les différences de versions rendent souvent le recours aux concordances de la Vulgate très peu fructueux (Voir B. Fischer, Novae ConcordantiaeBibliorum Sacrorum IuxtaVulgatam, Stuttgart-Bad Cannstatt 1977 ou la version en ligne de la Vulgate dans le LLT-A.)
Jérôme suit la démarche d’Origène de retour à ce qu’il appellera à de très nombreuses reprises l’hebraica ueritas. Il nie le caractère inspiré de la Septante, s’appuyant sur les passages présents dans le texte hébreu et absents du texte grec :
« Ce qui a provoqué mon audace, c’est le zèle d’Origène qui a inséré dans l’ancienne édition la traduction de Théodotion , en marquant l’ensemble de l’œuvre au moyen de l’astérisque et de l’obèle , c’est-à-dire de l’étoile et de la broche, en mettant en lumière ce qui n’y était pas auparavant ou bien en pointant et en perçant tous les éléments adventices ; mais c’est surtout l’autorité des Évangélistes et des Apôtres chez qui nous lisons bien des passages de l’Ancien Testament qui ne se trouvent pas dans nos manuscrits, (…) Demandons-leur 19 donc où ces textes sont écrits et, faute de réponse, produisons-les à partir des livres hébreux ! (…)bien des ignorants en la matière suivent les divagations des apocryphes et aux livres authentiques préfèrent les balivernes de l’Ibérie. (…) Et je ne sais qui, en premier, a eu l’idée d’échafauder le mensonge des soixante-dix cellules à Alexandrie, dans lesquelles, isolés, ils ont présenté le même texte, alors qu’Aristée, le garde du corps de ce même Ptolémée, et, longtemps après, <Flavius> Josèphe, n’ont rien raconté de tel, mais écrivent que, rassemblés dans une même basilique, ils ont confronté <leur traduction> et non prophétisé. De fait, c’est une chose d’être devin, c’en est une autre d’être traducteur : dans le premier cas, c’est l’Esprit qui prédit l’avenir, dans le second, ce sont l’érudition et la richesse du vocabulaire qui rendent ce qui est compris (…) Si en quelque endroit je te donne l’impression de me tromper dans ma traduction, interroge les Hébreux, consulte des maîtres de différentes villes : ce qu’eux, ils ont au sujet du Christ, tes propres manuscrits ne l’ont pas ! » (Prologus in Pentateucho 2-3, in Jérôme, Préfaces, éd. A. Canellis, à paraître).
Mais il ne s’agit pas là d’une position immuable qu’il aurait eue dès le début de son activité d’exégète et de traducteur. La décision de revenir à l’hébreu est le résultat d’une lente maturation, la troisième et dernière étape de ses travaux bibliques.
Mais ce n’est pas une position immuable qu’il aurait eu dès le début de son activité d’exégète et de traducteur.
a. A Rome (382-385)
Vers 382-383, peut-être sous l'impulsion du pape Damase dont il est devenu le conseiller (Cette question est aujourd’hui controversée. Damase est le destinataire de la dédicace de Jérôme, mais c’était peut-être un moyen pour ce dernier de se prémunir contre les critiques.), il entreprend de réviser une version européenne peu altérée de la Vetus Latina des Évangiles (Il s’agit de la version des Codex Veronensis et Codex Corbeiensis II.), d’après des manuscrits grecs de type Koinè (Voir B. Fischer, Beiträge zur Geschichte der lateinischen Bibeltexte (AGLB 12), Freiburg 1986, p. 237-238.), en essayant de revenir au sens initial du grec sans trop perturber pour autant les habitudes liturgiques. Il achève ce travail en 384, comme il l’indique dans sa Lettre à Damase. Il révise également un Psautier vieux latin qui n’a pas laissé de traces connues, puis le reste de l’Ancien Testament sur un texte de la Septante dérivé du Vaticanus. Il pratique la uariatio, c’est-à-dire qu’il reprend le texte VL en changeant des mots.
« Tu me contrains à faire un travail nouveau sur de l’ancien : tu veux que, une fois les exemplaires des Écritures dispersés dans le monde entier, je siège comme arbitre et que, dans la mesure où ils varient entre eux, je décide quels sont ceux qui s’accordent avec la vérité grecque. (…) S’il convient en effet d’ajouter foi aux exemplaires latins, qu’ils me disent auxquels ! Il y en a presque autant que de manuscrits. Mais s’il convient de rechercher la vérité sur la base de plusieurs textes, pourquoi ne pas retourner à l’original grec afin de corriger ce qui, soit a été mal rendu par de mauvais traducteurs, soit plus mal encore corrigé par des présomptueux sans compétence, soit ajouté ou modifié par des copistes somnolents ? (…)la courte préface que voici propose seulement quatre évangiles dont l’ordre est Matthieu, Marc, Luc et Jean, amendés par collation de manuscrits grecs, pourvu qu’ils soient anciens. Mais pour éviter qu’ils ne divergent trop du texte latin habituel, nous avons retenu notre main de façon à ne corriger que les lieux où le sens était affecté, et à laisser le reste en l’état. » (Praefatio in Euangelio 1, lettre écrite au pape Damase, in Jérôme, Préfaces.)
A Bethléem (387-389)
Jérôme arrive à Bethléem en 385/386 : il visite les sites bibliques ; il a accès, à la bibliothèque de Césarée de Palestine, aux Hexaples d’Origène. Il commence alors une traduction en latin de la version hexaplaire des Septante, à partir d’un exemplaire qui comporte encore les astérisques et obèles indiqués par Origène. Il publie un nouveau Psautier Latin, qui deviendra celui de la version liturgique latine actuelle, et traduit Job, les Proverbes, le Cantique, Qohélet, les Chronique.
C’est seulement à partir de 390 qu’il commence à traduire l’Ancien Testament en latin à partir du texte hébreu, et non plus du grec hexaplaire. Il étudie l’hébreu auprès des rabbins, recopie (ou fait recopier) les manuscrits de la synagogue de Bethléem. En s’appuyant sur les versions d’Aquila et de Symmaque (Voir Bogaert, « Bible latine », p. 158, n. 76. ), il traduit successivement tous les livres du canon hébraïque : les Psaumes entre 390 et 392, Samuel-Rois entre 391 et 392, les Prophètes dont Daniel avant 393, Job avant 394, puis Esdras-Néhémie en 394-395, les Chroniques entre 396 et 398, les livres de Salomon (Proverbes, Qohélet, Cantique) en 398, le Pentateuque avant 400, Esther et ses suppléments en 404-405, et enfin Josué, Juges et Ruth à la même période (Les datations ici présentées sont celles proposées par Yves-Marie Duval, qui seront reprises dans Jérôme, Préfaces.)
Le travail de Jérôme n’est pas uniforme, la diversité de ses prologues en témoigne. Notons qu’il traduit particulièrement bien les livres historiques. Il tente de conjuguer respect liturgique de la LXX dans les passages les plus utilisés, prises de position dans les controverses théologiques, et principe du retour à l’hebraica ueritas. Le décalage entre sa position restrictive sur le canon – il exclut tous les futurs « deutérocanoniques », qui n’ont pas été écrits en hébreu – et la réalité de son travail de traducteur est à cet égard révélatrice : il traduit les additions grecques au livre de Daniel ; en 399, il traduit de l’araméen, ou peut-être révise simplement sur la VL, les livres de Tobie et Judith pourtant exclus du canon. Il s’en explique dans ses prologues : pour Tobie, il a cédé à la demande des évêques Chromace et Héliodore ; pour Judith, il en réfère à l’autorité du concile de Nicée, et rappelle les vertus pastorales du livre :
« Accueillez la veuve Judith, modèle de chasteté, et qu’à jamais vos louanges proclament sa gloire triomphale ! Car ce n’est pas seulement aux femmes, mais aussi aux hommes, que l’a donnée à imiter Celui qui, rémunérateur de sa chasteté, lui a octroyé un courage capable de vaincre celui que personne n’avait vaincu, de surpasser celui que personne ne pouvait surpasser. »(Prologus Iudith 2, in Jérôme, Préfaces.)
Jérôme n’a jamais cherché à diffuser sa traduction sur l’hébreu comme un tout. Son travail a d’abord été transmis livre par livre, au fil de son travail et conformément à l’usage de son époque. Ses traductions se répandent donc dans toute la chrétienté occidentale en ordre dispersé, en premier lieu en Gaule – ainsi Cassien cite les Prophètes selon la traduction de Jérôme sur l’hébreu, mais les Écrits de sagesse selon sa version hexaplaire –, mais aussi en Espagne, en Angleterre. L’Afrique garde plus longtemps l’Itala d’Augustin. A Rome, Grégoire le Grand recourt à la traduction de Jérôme sur l’hébreu dans ses Morales sur Job.
Pour que l’on puisse parler de « bible », il faut un support matériel qui en regroupe les livres. Dans un premier temps, les codices, sont regroupés dans des bibliothecae (une dizaine de codices pour la Bible) : on en a une première attestation dans la Stichométrie de Mommsen, qui date du milieu du ive siècle. Des groupes récurrents de livres commencent à se former, mais il n’y a pas d’ordre fixe ni de contenu absolument délimité aux ive-ve s.. Assurément à partir de Cassiodore (485-580), au milieu du vie siècle, peut-être plus tôt, apparaissent les pandectes, édition des livres bibliques en un seul codex. Cassiodore possède la révision hexaplaire de Jérôme et ses traductions de l’hébreu ; un peu plus tard, Isidore de Séville († 636) et Bède le Vénérable (637-735) témoignent également de la réception large des travaux de Jérôme.
Cependant, les traductions sur l’hébreu ne s’imposent pas tout de suite ; des révisions, même tardives, se font encore sur le texte VL. Par ailleurs, il faut garder en mémoire que Jérôme s’est limité au canon hébraïque, or la tradition ecclésiastique maintient l’usage des livres qui deviendront « deutérocanoniques » : Sagesse, Siracide, 1-2 Maccabées, Baruch 1-6. Les traductions de ces livres par les cercles pélagiens de Rome et Rufin se diffusent. Le souci de ne pas perdre les spécificités du texte grec, dans la lignée doctrinale d’Augustin, est encore visible dans bon nombre de manuscrits antérieurs à l’époque carolingienne : compléments au texte court de Samuel, gloses marginales, etc.
Les traductions de Jérôme ne deviendront uulgata editio , au sens littéral, qu’aux premiers temps de l’ère carolingienne. Les éditions luxueuses de pandectes se sont développées. Sous l’impulsion de Charlemagne, qui souhaite unifier les textes bibliques circulant dans son royaume, Alcuin, abbé de Saint-Martin de Tours, entreprend de 799 à 801 une révision de la Bible latine destinée à améliorer sa correction littéraire et grammaticale, à harmoniser sa ponctuation. Il travaille sur des manuscrits irlandais de très bonne qualité, dont le Codex Amiatinus. Il avalise l’usage liturgique du Psautier gallican. Par ailleurs, Théodulfe, évêque d’Orléans (760-821), procède à une autre révision, dans l’optique quelque peu illusoire d’un retour au véritable texte de Jérôme. Il recourt à l’hébreu, retient logiquement le Psautier iuxta Hebraeos au détriment du Psautier gallican. Son travail, quoique sans doute plus intéressant sur le plan de l’édition critique que celui d’Alcuin, aura une postérité moins grande. Les bibles alcuiniennes se répandent dans tout le Moyen Age ; seuls les Évangiles et le Psautier peuvent désormais faire l’objet de copies séparées.
D’autres révisions se succèderont : mentionnons le travail de deux cisterciens, Étienne Harding (1109-1134), qui effectue un véritable travail critique et reprend le principe du recours à l’hébreu par la collaboration de juifs hébraïsants, mais n’exercera pas de réelle influence sur le texte diffusé ; et celui de Nicolas Maniacoria († 1145). Au xiiie siècle, les études bibliques quittent les monastères pour se faire dans les écoles ; on rédige des correctoires, listes de variantes du texte biblique.
Par leur contenu, les pandectes alcuiniennes préludent déjà à ce qui deviendra la Vulgate sixto-clémentine :
Les livres du canon hébraïque dans une traduction hiéronymienne sur l’hébreu, à l’exception du Psautier
Le Psautier gallican, traduit sur le grec hexaplaire
Sagesse, Siracide, 1-2 Maccabées dans un texte VL qui ne doit rien à Jérôme
Tobie, Judith, traduits sur l’araméen et les suppléments grecs de Daniel dans la traduction de Jérôme sur Théodotion et d’Esther dans la traduction de Jérôme sur la LXX
Les Évangiles révisés par Jérôme
Le reste du Nouveau Testament dans une VL issue des cercles pélagiens ou de Rufin
Les Biblia Parisiensia du xiiie siècle complètent les bibles alcuiniennes par des VL non hiéronymiennes, l’Oratio Manasse,3 Esdras (l’Esdras A de la LXX) et l’Apocalypse juive d’Esdras (4 Esdras) ; Baruch et la Lettre de Jérémie (Ba 6) sont aussi réintégrés ; mais la Lettre aux Laodicéens disparaît. Il s’agit donc d’un ensemble composite, qui ne saurait être simplement identifié avec le travail de Jérôme.
Les controverses théologiques du xvie s. rendent indispensable l’établissement d’un texte biblique de référence : on retrouve chez les Pères conciliaires de Trente (1545-1563) des préoccupations similaires à celles d’Origène et de Jérôme. Le résultat de leurs discussions sera un compromis entre Vetus Latina et hebraica ueritas : adoption du canon large reconnu par les Pères, mais maintien du principe de la traduction sur l’hébreu initié par Jérôme.
La fixation du canon
En réaction contre la Réforme qui a exclu du canon les textes de l’Ancien Testament rédigés en grec,
« (…) la vieille édition de la Vulgate (haec ipsa uetus et uulgata editio), approuvée dans l’Église même par un long usage de tant de siècles, doit être tenue pour authentique dans les leçons publiques, les discussions, les prédications et les explications (…). »
Le canon promulgué dans le décret précédent, Sacrosancta, compte 73 livres : 46 dans l’Ancien Testament, dont 39 issus du canon hébraïque et 7 « deutérocanoniques » (Sg, Si, 1-2 Ma, Tb, Jdt, Baruch) ; 27 dans le Nouveau. Ont prévalu dans ce choix des critères traditionnels, et non des motivations littéraires ou de critique textuelle. La confusion dans les éditions bibliques qui s’ensuivront montre que le débat n’était pas tout à fait clos : la Bible promulguée par Sixte V en 1590 est cohérente avec le décret, puisqu’elle exclut 3-4 Esdras et la Prière de Manassé. Mais la Vulgate Sixto-Clémentine, promulguée en 1592 par Clément VIII (1592-1605), les réintègre en appendice comme apocryphes, s’appuyant sur la tradition manuscrite et l’usage des citations patristiques. En 1979, Jean-Paul II les supprimera de la Nova Vulgata.
La fixation du texte
Restait à trancher la question du texte lui-même : convenait-il de réviser le texte latin sur le grec et l’hébreu, pour obtenir le texte le plus proche possible des langues originales ? Ou bien de reprendre en la corrigeant une édition solide de la Vulgate, dont on connaissait les inexactitudes linguistiques, mais qui faisait foi par sa valeur traditionnelle ?
C’est la seconde option qui prévaudra. Dans la lignée de la déclaration conciliaire commence un lent travail critique. La Bible de Sixte V se fonde sur l’édition de Robert Etienne imprimée à Genève en 1555, corrigée sur le grec ; mais l’impression est faite en hâte et le texte est truffé d’erreurs. La Vulgate Sixto-Clémentine, sous la houlette entre autres du Cardinal Bellarmin, est plus fiable. C’est sa deuxième réédition, en 1598, qui s’impose : elle restera jusqu’en 1979 l’édition critique officielle des Églises catholiques d’Occident. Elle servira de base aux traductions françaises catholiques, en particulier au xviie s. à celle de Lemaistre de Sacy ; et même aux traductions protestantes.
Peu d’éditions critiques de la Vulgate seront réalisées ensuite, si l’on excepte l’édition corrigée de Vallarsi en 1734. Au xixe siècle, c’est le texte du Nouveau Testament qui fera l’objet de nouveaux travaux : Fleck (1840), Tischendorf (1864), et surtout Wordsworth, White et Sparks (1889). En 1906, E. Nestlé publie le Novum Testamentum Latine, texte de la Vulgate Clémentine avec un apparat critique le comparant notamment aux éditions de Sixte V (1590), Wordsworth et White et Tischendorf, ainsi qu’aux codices Amiatinus et Fuldensis.En 1907, à la demande du pape Pie X, les moines de l’Abbaye bénédictine de Saint Jérôme à Rome sont chargés de préparer une édition critique révisée de la Vulgate Sixto-Clémentine : en 1995, ils achèvent la publication des 18 volumes de l’Ancien Testament.En 1965, le pape Paul VI demande une révision complète de la Vulgate sur le modèle de la révision du Psautier latin demandé par Sacrosanctum Concilium lors du concile Vatican II : le Psautier latin sur l’hébreu est révisé en 1969, le Nouveau Testament en 1971 sur la base de l’édition préparée en 1969 à Stuttgart par R. Weber et B. Fischer, elle-même fondée sur le texte de Wordsworth-White ; enfin le texte complet de la Nova VulgataBibliorum Sacrorum Editio paraît en 1979, après sa promulgation par le pape Jean-Paul II comme texte normatif pour la liturgie par la Constitution apostolique Scripturarum Thesaurus. Il sera réédité en 1986 et constitue aujourd’hui l’édition officielle du Vatican, et doit servir de texte de départ pour les traductions en langue vernaculaire de la Bible dans la liturgie romaine, ce qui soulève évidemment quelques difficultés théologiques et scientifiques.
Les différences entre les deux éditions de la Vulgate qui font aujourd’hui autorité sont révélatrices des objectifs poursuivis par leurs auteurs. La Noua Vulgata veut concilier l’inconciliable, à savoir les exigences de la tradition, de la liturgie, et de la critique textuelle moderne. Le texte de base reste l’édition des moines de Saint-Jérôme, mais un travail de révision à nouveaux frais a été entrepris sur la base des éditions critiques modernes des textes hébreux, araméens et grecs, en tenant compte des targums. Les erreurs manifestes de compréhension de Jérôme ont été corrigées. Spécialistes de l’édition critique et de la langue de Jérôme ont collaboré, catholiques et non catholiques. Mais pour l’historien, la Noua Vulgata est une sorte de monstre, un texte artificiellement construit ; il lui préférera l’édition de Stuttgart et son apparat critique (allégé). Cette dernière veut revenir à un Urtext de la Vulgate : elle comporte tous les prologues de Jérôme, comme dans les grands manuscrits médiévaux dont elle imite l’orthographe, l’absence de ponctuation et la disposition en stiques. Elle comprend les deux Psautiers, le Gallican (d’après la LXX) et le iuxta Hebraeos ; les apocryphes : 3 et 4 Esdras, la Prière de Manassé, mais aussi le Ps 151 et la Lettre aux Laodicéens. Elle porte la trace de la longue histoire, même si elle non plus n’évite pas complètement l’artificialité.
On voit bien au terme de cette étude combien il serait vain de parler de la Bible latine comme d’un monolithe. Son histoire unit la complexité du passage de l’hébreu au grec dans la Septante et la complexité du passage de ces deux langues au latin, elle est donc plurielle et mouvante à ce double titre. L’étude de ses évolutions patristiques et médiévales est aujourd’hui encore un domaine de recherche très ouvert, qui conduit ceux qui l’explorent à nuancer toujours davantage l’opposition usuelle entre Vieille Latine et Vulgate : la Vieille Latine mérite toute notre attention pour les études de critique textuelle, mais aussi parce qu’elle a été la Bible des Pères de l’Église latine, y compris de Jérôme qui travaillera d’abord à partir d’elle. La Vulgate, qui est devenue pour près d’un millénaire la seule Bible de l’Occident chrétien, ne doit pas lui être opposée, puisqu’elle est elle-même, pour une large part, une forme de Vieille Latine : un objet hybride, issu d’une recherche de compromis commune à tous les siècles entre le retour à l’hebraica veritas prôné par Jérôme et respect de la tradition patristique fondée sur la Septante.
Voir J. Gribomont, « La transmission des textes bibliques en Italie », in La cultura in Italia fra Tardo Antico e Alto Medieoevo, Rome 1981, t. II, p. 731-743, ici p. 742.
Th. Mommsen, Zur lateinischen Stichometrie, Hermes, t. 21 (1886), p. 142-146.
Voir Bogaert, « Bible latine », p. 277-284.
Dans la bibliothèque de son monastère du Vivarium, Cassiodore possède la révision hexaplaire de Jérôme et ses traductions de l’hébreu ; il a deux pandectes : le Codex grandior littera clariore manu (760 feuillets) et le minutiore manu (636 feuillets). Le Codex Amiatinus, plus ancienne pandectes conservée, a été copié en Northombrie entre 689 et 716 et dépend vraisemblablement du Codex grandior.
Voir Bogaert, « Bible latine », p. 291, n. 149.
Le terme de « Vulgate » appliqué à la Bible latine n’apparaît qu’au xiiie s.
Quand Jérôme parle de uulgata editio, il s’agit généralement de la Septante ou d’une VL répandue.
Ive session du 8 avril 1546, Décret sur l’édition de la Vulgate et la manière d’interpréter la sainte Écriture, Denzinger n° 1506.
Voir l’art. 36 de Sacrosanctum Concilium et l’instruction Liturgiam authenticam de 2001.
Page réalisée par Laurence Mellerin. Les ouvrages cités dans la bibliographie ont été utilisés passim pour la rédaction de cette présentation, ainsi que certains documents de Michel Lestienne, Dominique Gonnet et Guillaume Bady.
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