Abraham

 

 

Marc Chagall, Abraham prêt à immoler son fils, Gn XXII, 9.10.12,

huile sur gouache, 1931, 62x48,5 cm, Musée Message Biblique, Nice.

 

Andreï Roublev, La Trinité (1411 ou 1425-27)

 

Textes concernant ABRAHAM (trad. Osty)

Gn XII : vocation d’Abraham.

« 1Yahvé dit à Abram : « Va-t-en de ton pays, de ta parenté et de la maison de ton père, vers le pays que je te montrerai. 2Je te ferai devenir une grande nation ; je te bénirai, je rendrai grand ton nom ; tu seras une bénédiction . 3Je bénirai ceux qui te béniront, et qui t’outragera je le maudirai. Par toi se béniront toutes les familles de la terre. »

Gn XIII, 14-17 : nouvelle promesse de Yahvé.

« 14Et Yahvé dit à Abram, après que Lot se fut séparé de lui : « Lève les yeux et, du lieu où tu es, regarde vers le nord et le midi, vers l’est et l’ouest ; 15car tout le pays que tu vois, je te le donnerai, à toi et à ta descendance, pour jamais. 16Je rendrai ta descendance comme la poussière de la terre ; si l’on pouvait dénombrer la poussière de la terre, on dénombrerait aussi ta descendance. 17Debout ! Circule dans le pays de long en large ; car c’est à toi que je le donnerai. »

Gn XIV : Abraham reçoit la bénédiction de Melchisédech, roi de Salem .

« 19Il bénit [Abram] et dit : « Béni soit Abram par le Dieu Très-Haut, créateur du ciel et de la terre ! 20Béni soit le Dieu Très-Haut, qui a livré tes adversaires entre tes mains ! »

Gn XV : alliance de Yahvé avec Abraham.

« 5Il le fit sortir dehors et lui dit : « Regarde vers le ciel et dénombre les étoiles, si tu peux les dénombrer » et il lui dit : « Ainsi sera ta descendance ». 6[Abram] crut en Yahvé, qui le lui compta comme justice. » (…) « 17Quand le soleil fut couché et qu’il fit noir, voici qu’un four fumant et une torche de feu passèrent entre les morceaux des [victimes]. 18En ce jour-là, Yahvé conclut une alliance avec Abram en ces termes : « A ta descendance j’ai donné ce pays, depuis le Torrent d’Egypte jusqu’au Grand fleuve, le fleuve Euphrate. »

Gn XVII : circoncision, signe de l’alliance.

« 1Quand Abraham fut âgé de quatre-vingt-dix-neuf ans, Yahvé apparut à Abraham et lui dit : « Je suis El-Chaddaï ; marche devant moi et sois parfait. 2Je mettrai mon alliance entre moi et toi, et je te multiplierai à l’extrême. »

« 9Dieu dit à Abraham : « Et toi, tu observeras mon alliance, toi et ta descendance après toi, dans toutes ses générations. 10Et voici mon alliance que vous observerez entre moi et vous, et ta descendance après toi : tout mâle chez vous sera circoncis. 11Vous serez circoncis dans le chair de votre prépuce, et ce sera le signe de l’alliance entre moi et vous. »

Gn XXII : confirmation de l’alliance.

15L’Ange de Yahvé appela Abraham du ciel une seconde fois 16et dit : « Je le jure par moi-même – oracle de Yahvé - : Parce que tu as fait cette chose-là et que tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique, 17je te comblerai de bénédictions et je multiplierai ta descendance comme les étoiles du ciel et comme le sable qui est sur le rivage de la mer. Ta descendance possédera la Porte de ses ennemis, 18et par ta descendance se béniront toutes les nations de la terre, en retour de ce que tu as obéi à ma voix. »

 

Gn XVIII : l’apparition au chêne de Mambré

« Yahvé apparut à [Abraham] à la chênaie de Mambré, alors qu’il était assis à l’entrée de la tente en pleine chaleur du jour. 2Ayant levé les yeux, voilà qu’il vit trois hommes debout près de lui. Dès qu’il les vit, il courut, de l’entrée de la tente, à leur rencontre et, se prosternant à terre, 3il dit : « Seigneur, si j’ai trouvé grâce à tes yeux, je t’en prie, ne passe pas loin de ton serviteur. 4Qu’on apporte un peu d’eau ; lavez-vous les pieds, puis étendez-vous sous l’arbre. 5Je vais prendre un morceau de pain : réconfortez votre cœur, ensuite vous passerez plus loin, puisque vous êtes passés près de votre serviteur. » Ils dirent : « Fais ainsi que tu as dit. »

6Abraham se hâta vers la tente auprès de Sara et dit : « [Prends] vite trois séas de fleur de farine, pétris, et fais des galettes. » 7Puis Abraham courut au gros bétail, prit un veau tendre et bon et le donna au serviteur, qui se hâta de l’apprêter. 8Il prit du caillé, du lait, ainsi que le veau qu’on avait apprêté, plaça le tout devant eux, et, tandis qu’il se tenait près d’eux, sous l’arbre, ils mangèrent.

9Ils lui dirent : « Où est Sara, ta femme ? » Il dit : « Elle est dans la tente. » 10Il dit : « Je reviendrai chez toi à pareille date, et voici que Sara, ta femme, aura un fils. » Et Sara écoutait à l’entrée de la tente, et elle était derrière lui. 11Or Abraham et Sara étaient vieux, avancés en âge, et Sara avait cessé d’avoir ce qui arrive aux femmes. 12Sara rit en elle-même, en disant : « Maintenant que je suis usée, aurais-je du plaisir, alors que mon Seigneur est vieux ! » 13Yahvé dit à Abraham : « Pourquoi donc Sara a-t-elle ri, en disant : Est-ce que vraiment je puis enfanter, alors que moi je suis devenue vieille ? 14Y a-t-il rien d’impossible pour Yahvé ? A cette époque, je reviendrai vers toi à pareille date, et Sara aura un fils. » 15Sara mentit, en disant : « Je n’ai pas ri » ; car elle avait peur. Mais il dit : « Non ! tu as ri. »

 

Sacrifice d’Abraham

XXII. « Or, après ces événements, Dieu mit Abraham à l’épreuve. Il lui dit : « Abraham ! » Celui-ci dit : « Me voici. » 2[Dieu] dit : « Prends ton fils, ton unique, que tu aimes, Isaac, et va-t’en au pays de Moriyya ; là, offre-le en holocauste sur l’une des montagnes que je te dirai. »

3Abraham se leva de grand matin, sella son âne, prit avec lui ses deux serviteurs et Isaac son fils ; il fendit le bois de l’holocauste et partit pour aller au leiu que Dieu lui avait dit. 4Le troisième jour, Abraham, levant les yeux, aperçut le lieu de loin. 5Abraham dit à ses serviteurs : « Restez ici, vous, avec l’âne ; moi et le garçon, nous irons jusque là-bas pour adorer, puis nous reviendrons vers vous. »

6Abraham prit le bois de l’holocauste et le mit sur Isaac, son fils ; il prit en sa main le feu et le couteau, et tous deux s’en allèrent ensemble. 7Isaac dit à Abraham, son père ; il dit : « Mon père ! » [Abraham] dit : « Me voici, mon fils. » [Isaac] dit : « Voici le feu et le bois, mais où est le mouton pour l’holocauste ? » 8Abraham dit : « Dieu se pourvoira lui-même du mouton pour l’holocauste, mon fils. » Ils s’en allèrent tous deux ensemble.

9Quand ils furent arrivés au lieu que Dieu lui avait dit, Abraham y bâtit l’autel ; il disposa le bois, lia Isaac, son fils, et le mit sur l’autel, par-dessus le bois. 10Puis Abraham étendit la main et prit le couteau pour immoler son fils. 11Mais l’Ange de Yahvé l’appela du ciel et dit : « Abraham ! Abraham ! » Il dit : « Me voici. » 12[L’Ange] dit : « Ne porte pas la main sur le garçon et ne lui fais rien, car maintenant je sais que tu crains Dieu et que tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique. » 13Abraham leva les yeux et regarda : un bélier était là, retenu par les cornes dans un hallier. Abraham alla prendre le bélier et l’offrit en holocauste à la place de son fils. 14Abraham appela ce lieu du nom de Yahvé-Yirèh ; d’où l’on dit aujourd’hui : « Sur la montagne de Yahvé il sera pourvu. »

15L’Ange de Yahvé appela Abraham du ciel une seconde fois 16et dit : « Je le jure par moi-même – oracle de Yahvé - : Parce que tu as fait cette chose-là et que tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique, 17je te comblerai de bénédictions et je multiplierai ta descendance comme les étoiles du ciel et comme le sable qui est sur le rivage de la mer. Ta descendance possédera la Porte de ses ennemis, 18et par ta descendance se béniront toutes les nations de la terre, en retour de ce que tu as obéi à ma voix. »

19Abraham revint vers ses serviteurs, et ils partirent pour aller ensemble à Bersabée. Abraham habita à Bersabée.

 

 

 

 

 

Isaac et Rébecca, vitraux de Marc Chagall, Pfarrkirche St. Stephan, Mayence,

ars liturgica Kunstverlag Maria Laach, Nr. 5318

 

 

 

PROTOCOLE DE RECHERCHE

Progression de notre dossier

Notre recherche s’est effectuée en deux temps. Nous avons commencé par ce qui nous paraissait le plus évident : les représentations du personnage d’Abraham dans l’art et plus précisément dans la peinture. Puis nous nous sommes attachées aux jugements critiques d’écrivains ou encore de philosophes sur les actes d’Abraham. Nous nous sommes alors rendu compte qu’il était également représenté dans d’autres domaines, tels que la littérature ou la sculpture.

Nous avons ensuite analysé chacun de nos documents afin de dégager des thèmes majeurs, puis nous avons établi un plan en fonction des divers éléments que nous avions trouvés. Enfin, nous nous sommes attaquées à la rédaction manuscrite puis au travail de saisie, le plus long.

Temps consacré à la réalisation et difficultés rencontrées

Notre travail a duré environ un mois et demi, durant lequel nous nous sommes heurtées à certaines difficultés. Tout d’abord, nos emplois du temps du second semestre ne coïncidaient plus, nous ne pouvions plus nous voir que deux heures par semaine. Par ailleurs, nous nous sommes souvent remises en question par rapport à notre premier dossier : nous craignions en effet d’être à nouveau hors sujet. Nous avons eu du mal à établir un plan qui rende compte de tout le personnage.

Nous avons trouvé à la Part-Dieu des ouvrages très intéressants formulant des jugements critiques sur Abraham. Cependant, cela n’a pas été sans difficultés, car il n’était pas évident de cibler la recherche et de faire le tri parmi les ouvrages proposés.

Rétrospective

Contrairement au premier dossier où nous nous attachions seulement à la vie d’Abraham dans la Bible, nous avons cette fois approché le mythe à travers ses représentations dans la culture occidentale au fil des siècles.

Nous avons fait un vrai travail d’équipe, effectuant nos recherches à deux, rédigeant ensemble, ce que nous n’avions pas fait lors du précédent dossier où chacune était chargée d’une partie prédéfinie.

PLAN

I- Interprétations du sacrifice d’Abraham.

1) Un sacrifice accompli dans l’obéissance.

2) L’élection d’Abraham.

3) La perception de l’épisode dans les trois religions monothéistes.

4) Crainte et Tremblement de Kierkegaard.

5) Abraham comparé à d’autres pères sacrifiant leur enfant.

II- La figure d’Abraham à travers les siècles.

1) Les représentations d’Abraham dans l’art.

2) Un personnage humain.

 

 

 

« Or, après ces événements, Dieu mit Abraham à l’épreuve. Il lui dit : « Abraham ! » Celui-ci dit : « Me voici. » 2[Dieu] dit : « Prends ton fils, ton unique, que tu aimes, Isaac, et va-t’en au pays de Moriyya ; là, offre-le en holocauste sur l’une des montagnes que je te dirai. »

3Abraham se leva de grand matin, sella son âne, prit avec lui ses deux serviteurs et Isaac son fils ; il fendit le bois de l’holocauste et partit pour aller au lieu que Dieu lui avait dit. 4Le troisième jour, Abraham, levant les yeux, aperçut le lieu de loin. 5Abraham dit à ses serviteurs : « Restez ici, vous, avec l’âne ; moi et le garçon, nous irons jusque là-bas pour adorer, puis nous reviendrons vers vous. »

6Abraham prit le bois de l’holocauste et le mit sur Isaac, son fils ; il prit en sa main le feu et le couteau, et tous deux s’en allèrent ensemble. 7Isaac dit à Abraham, son père ; il dit : « Mon père ! » [Abraham] dit : « Me voici, mon fils. » [Isaac] dit : « Voici le feu et le bois, mais où est le mouton pour l’holocauste ? » 8Abraham dit : « Dieu se pourvoira lui-même du mouton pour l’holocauste, mon fils. » Ils s’en allèrent tous deux ensemble.

9Quand ils furent arrivés au lieu que Dieu lui avait dit, Abraham y bâtit l’autel ; il disposa le bois, lia Isaac, son fils, et le mit sur l’autel, par-dessus le bois. 10Puis Abraham étendit la main et prit le couteau pour immoler son fils. 11Mais l’Ange de Yahvé l’appela du ciel et dit : « Abraham ! Abraham ! » Il dit : « Me voici. » 12[L’Ange] dit : « Ne porte pas la main sur le garçon et ne lui fais rien, car maintenant je sais que tu crains Dieu et que tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique. » 13Abraham leva les yeux et regarda : un bélier était là, retenu par les cornes dans un hallier. Abraham alla prendre le bélier et l’offrit en holocauste à la place de son fils. 14Abraham appela ce lieu du nom de Yahvé-Yirèh ; d’où l’on dit aujourd’hui : « Sur la montagne de Yahvé il sera pourvu. »

15L’Ange de Yahvé appela Abraham du ciel une seconde fois 16et dit : « Je le jure par moi-même – oracle de Yahvé - : Parce que tu as fait cette chose-là et que tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique, 17je te comblerai de bénédictions et je multiplierai ta descendance comme les étoiles du ciel et comme le sable qui est sur le rivage de la mer. Ta descendance possédera la Porte de ses ennemis, 18et par ta descendance se béniront toutes les nations de la terre, en retour de ce que tu as obéi à ma voix. »

19Abraham revint vers ses serviteurs, et ils partirent pour aller ensemble à Bersabée. Abraham habita à Bersabée (Genèse, XXII).

 

 

INTRODUCTION

C’est dans la Genèse qu’apparaît pour la première fois le personnage d’Abraham. Ce patriarche , issu d’un clan polythéiste établi à Ur en Chaldée, reçoit de Dieu l’ordre de quitter sa patrie et de partir pour un pays inconnu qui deviendra la «Terre Promise », destinée à sa descendance. Sa femme Sara ne pouvant enfanter, il conçoit tout d’abord, avec sa servante Agar, un fils, Ismaël. Mais plus tard Dieu lui parle de nouveau, lui annonçant la naissance prochaine d’un fils de Sara, malgré l’âge avancé de cette dernière : ce sera Isaac. Par la suite, afin d’éprouver sa foi et son obéissance, Dieu lui demande de sacrifier ce fils. Cependant, au moment fatidique, le sacrifice est interrompu et l’enfant remplacé par une brebis.

Nous avons choisi d’aborder plus particulièrement dans ce dossier l’épisode du sacrifice d’Abraham car il nous a paru le plus marquant, et c’est sans conteste celui dont le retentissement dans la culture a été le plus grand. Qui est donc Abraham pour accepter de sacrifier son fils ?

I- INTERPRETATIONS DU SACRIFICE D’ABRAHAM.

 

Un sacrifice accompli dans l’obéissance.

 

On associe généralement le sacrifice au désir des hommes d’obtenir de la divinité un pardon ou une récompense. Mais les sacrifices qu’accomplit Abraham sont la réponse d’un homme à une demande divine : le premier, rapporté en Genèse XV, 8-11, est destiné à sceller l’Alliance. Pour celui qui nous intéresse ici, le sacrifice de son fils relaté au chapitre XXII de la Genèse, Abraham obéit aveuglément à l’injonction divine, sans rien attendre en échange. Aussi bien dans la peinture du Caravage (1575-1610) que dans celle de Rembrandt (1635), la détermination du patriarche est flagrante : ses gestes sont vigoureux, et il tient fermement son fils collé contre le rocher, avec dans la main le couteau prêt à frapper.

Mais l’Ange de Dieu intervient à temps pour empêcher le sacrifice. Dans la peinture de Tiepolo, on voit bien l’interruption du sacrifice suite à l’intervention divine, marquée par la lumière divine déchirant les nuages et la figure de l’ange descendant du ciel. Il en est de même pour la peinture de Rembrandt ou encore celle du Caravage où l’Ange du Seigneur retient la main d’Abraham avant qu’il ne soit trop tard … A chaque fois, l’Ange paraît réprimander Abraham. Dans le premier tableau, il lève la main au ciel comme un père gronderait son enfant et, dans la seconde peinture, la main qui ne retient pas le bras d’Abraham pointe le doigt vers une brebis qui deviendra alors l’objet du sacrifice.

 

Tiepolo, Le Sacrifice d'Isaac., 1717-1719.

Voulant éprouver la foi d'Abraham, Dieu lui demanda de sacrifier son fils, Isaac. Au moment fatidique, Dieu accepta que l'enfant soit remplacé par un bélier. L'épisode relaté dans la Genèse est le sujet choisi par le peintre pour réaliser un décor de plafond d'une grande élégance, empreint d'une importante tension dramatique. La lumière déchirant les nuages et la figure de l'ange symbolisent l'intervention divine.

 

Rembrandt, Le Sacrifice d'Abraham, 1635, Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg.

 

 

L’élection d’Abraham.

 

Abraham est présenté comme l’archétype du croyant obéissant, prêt à tout offrir sans poser de questions. Dans la préface de l’ouvrage du dramaturge français Théodore de Bèze, Abraham sacrifiant (1550), J. R Eliott affirme que «l’obéissance d’Abraham est le résultat d’un conflit entre les exigences de la nature humaine qui représente le mal, et l’obéissance aux ordres de Dieu expression du bien » ; ce qui paraît «inacceptable ». Pour Eliott, c’est une caricature de personnage : Abraham n’est pas fait pour illustrer une morale, il ne fait pas un «choix éthique ».

Sur ce que le père et le fils ont pu se dire durant les trois jours de marche qu’ils effectuent avant de parvenir au mont Moriyya, la Bible reste silencieuse. Selon Georges Steiner, il n’y a pas eu entre eux de dialogue sur le but du voyage. Rien n’interdit de penser qu’Abraham espère que Dieu épargnera son fils, même s’il a le cœur prêt pour aller jusqu’au bout. Il se tait, parce qu’il redoute la puissance divine, mais surtout parce qu’il a foi en elle. Devant le mystère d’une Parole divine qui est à la fois promesse de descendance et ordre paradoxal d’immoler son fils, il ne sait que le silence. A aucun moment il ne proteste contre une demande inhumaine, car « Dieu n’a ni raison ni tort ».

Mais Dieu lui aussi a confiance en Abraham, à qui il a déjà demandé de quitter son pays puis de circoncire son enfant et dont il connaît la fidélité. Il faut en effet, pour que la promesse s’accomplisse, qu’Abraham ne refuse pas… Dieu sait à l’avance qu’Abraham va accepter et que son fils sera sauvé, c’est la «prescience divine ».

 

Dieu, en soumettant le patriarche à une exigence inhumaine et scandaleuse, forge un serviteur exceptionnel pour une mission unique : fonder le peuple élu.

 

La perception de l’épisode dans les trois religions monothéistes.

Abraham, figure du «père des croyants », est l’ancêtre reconnu des trois religions monothéistes, le judaïsme, le christianisme et l’islam. Cependant, ces trois religions n’ont pas le même point de vue sur le sacrifice.

Dans la tradition hébraïque, le récit de la Aqédah exprime l’aversion profonde de Dieu pour les sacrifices humains, que les Israélites avaient tendance à laisser exister malgré la loi mosaïque. Mais il illustre aussi le combat philosophique entre l’omniscience divine et la liberté du jugement humain. Abraham est le modèle du croyant qui obéit non par crainte, mais par amour de Dieu (cf. Jacques Loew, La Prière à l’école des grands priants, p. 19-22).

Dans la tradition chrétienne, une analogie est établie entre Isaac et le Christ. L’acceptation d’Abraham de sacrifier son fils unique préfigure celle de Dieu, qui sacrifiera Jésus pour sauver les hommes. Le sacrifice d’Abraham peut être compris comme le prototype de la Passion du Christ, comme l’expliquent George Steiner et Pierre Boutang dans Dialogues sur le sacrifice d’Abraham (p. 150-151). L’analogie cependant n’est pas parfaite : si Abraham n’a pas à aller jusqu’au bout de son geste, c’est que la descendance que Dieu lui a promise passe par Isaac, le paradoxe ne pouvait être préservé jusqu’au bout. Abraham est simplement mis à l’épreuve, alors que la mort du Christ sera effective. La certitude qu’a Dieu de sa résurrection ne change rien, le sacrifice doit avoir réellement lieu.

Dans le Coran (Sourate XXXVII, 102-109), l’identité du fils destiné à être immolé n’est pas précisée, mais la plupart des musulmans considèrent qu’il s’agit d’Ismaël et non d’Isaac. Ce fils joue un rôle plus actif que dans la Bible, puisqu’il accepte avec Abraham le sacrifice : « Ô mon père ! Fais ce qui t’est ordonné. Tu me trouveras patient, si Dieu le veut ! » Abraham, quant à lui, n’est pas présenté par la tradition comme simplement soumis ou atterré par la demande du Dieu tout-puissant. On rapporte les paroles suivantes du prophète Muhammad : « Sache que, dans le temps où Abraham demanda un enfant à Dieu, poussé par le désir d’être père, il fit un vœu en disant : Ô Seigneur, si j’ai un enfant mâle Je te le sacrifierai. », paroles qui semblent attester qu’Abraham s’attendait à la demande de Dieu.

 

Crainte et Tremblement de Kierkegaard.

 

Le philosophe et théologien danois Kierkegaard a réfléchi dans son essai Crainte et Tremblement (1843) sur l’angoisse qu’engendre la position de l’élu devant Dieu. Pour lui, l’épreuve à laquelle est soumis Abraham est le point le plus aigu où se vit la foi du croyant : en « homme exemplaire, inégalé », Abraham renonce au monde en gravissant le mont Moriyya et atteint l’instant extrême où il est sur le point d’immoler son propre enfant. Dans une « suspension de l’éthique », il obéit parce que l’obligation morale (la préservation de la vie de son fils) est suspendue face à l’ordre de la puissance supérieure. Cette décision est le signe d’un authentique engagement envers Dieu, car Abraham assume son épreuve dans une totale solitude, il porte seul la responsabilité de son choix, décide seul si la voix qu’il entend est celle de Dieu ou celle de Satan. Pourtant, Abraham redescend et réintègre une vie normale. Cela constitue pour Kierkegaard un «miracle inouï » qu’Abraham ait pu retourner avec autant d’aisance à la vie quotidienne, à ses habitudes, «comme si de rien n'était. »

Ce livre est au centre d’un débat sur le personnage d’Abraham qui a marqué les XIXe et XXe siècles : Abraham patriarche, «père des croyants », apparaît comme un «héros de l’absurde », il est aussi un personnage «révoltant, contradictoire et incompréhensible ». L’auteur s’oppose aux idées préconçues sur le patriarche et notamment à celle selon laquelle il ne serait qu’une étape du passé «d’où l’on part aujourd’hui pour aller plus loin ».

 

Abraham comparé à d’autres pères sacrifiant leur enfant.

On peut rapprocher notre épisode d’autres récits, issus ou non de la tradition biblique, dans lesquels des pères se voient contraints de sacrifier leurs enfants. Le plus célèbre d’entre eux est bien sûr le sacrifice d’Iphigénie. Alors que la flotte grecque s’apprête à quitter Aulis pour Troie, des vents contraires la contraignent à rester au port. Le devin Calchas lui ayant révélé qu’Artémis, déesse de la Chasse, punissait de la sorte les Grecs pour avoir abattu des bêtes sauvages et que le seul moyen d’apaiser sa colère était de sacrifier sa fille Iphigénie, le chef des armées grecques Agamemnon, désireux de conquérir Troie, accepte le sacrifice. Selon les traditions, le sacrifice est accompli jusqu’au bout (cf. Eschyle) ou détourné par la substitution d’une biche à Iphigénie (cf. Euripide). Agamemnon obéit comme Abraham à un ordre divin, mais il est, lui, placé devant une alternative et choisit de sacrifier sa fille au nom de ce qu’il juge être un intérêt supérieur, la victoire de son armée.

Citons également la terrible histoire de Jephté, juge en Israël au XIe siècle avant notre ère : pour assurer la victoire des Israëlites sur les Ammonites, il fait le vœu de sacrifier à son retour du combat la première personne qui viendra à sa rencontre. C’est sa fille unique qui lui apparaît. Voulant respecter son engagement vis-à-vis de Yahvé, il accomplit le sacrifice : « Ah ! ma fille, vraiment, tu m’accables ! Tu es de ceux qui font mon malheur ! Je me suis engagé, moi devant Yahvé, et je ne puis revenir en arrière » (Juges XI, 34-35). Cette fois, c’est parce que Jephté propose l’idée d’un sacrifice humain que Dieu le soumet à l’épreuve du sacrifice de sa fille qu’il n’aurait jamais exigé autrement. Le sacrifice n’est pas gratuit comme pour Abraham puisqu’il est la conséquence d’une parole donnée.

Si Agamemnon et Jephté peuvent justifier leurs actes par des règles morales et faire état publiquement de leur douleur et de leur déchirement, s’exprimer, Abraham lui est seul et silencieux face à l’arbitraire incompréhensible de Dieu. Par ailleurs, il n’agit pas en interaction avec les autres hommes, mais en face à face avec Dieu.

Nous pouvons donc dire qu’Abraham n’est pas le seul à avoir été confronté à la douloureuse expérience du sacrifice. Mais contrairement aux autres récits, aucun enjeu extérieur n’intervient pour aider Abraham dans sa décision.

 

II- LA FIGURE D’ABRAHAM A TRAVERS LES SIECLES.

 

Les représentations d’Abraham dans l’art.

 

De tout temps, Abraham a inspiré de multiples artistes. Au Moyen-Age, de nombreux mystères racontent son histoire et mettent en lumière les divers aspects de son drame. On trouve très tôt la représentation du sacrifice d’Isaac dans les synagogues, comme par exemple dans celle de Doura-Europos en Syrie au IIIe siècle. Sur le portail de la cathédrale Notre-Dame de Paris dit «du Jugement dernier », nous pouvons voir Abraham recevant en son sein les âmes des justes : durant tout le Moyen-Age, mais surtout au XIIIe siècle, l’art chrétien a employé cette image pour représenter le lieu de la paix et du repos dans l’autre vie. L’épisode dramatique du sacrifice fut également choisi comme thème de concours par la seigneurie de Florence en 1401 lors de la commande des fameuses portes de bronze du baptistère aux peintres et sculpteurs Brunelleschi et Ghiberti. Le motif représente le bras de l’ange qui arrête le geste d’Abraham et un bélier qui s’avance vers Isaac.

 

Mosaïque de la synagogue de Beit Alpha en Palestine.

Dessin (schématique) d'après la Topographie chrétienne de Cosmas, Bibliothèque Vaticane, début du IXe siècle.

 

Abraham portant les élus, XIVe s, cathédrale de Bourges.

 

Le Sacrifice d'Abraham, morceau de concours de Brunelleschi, 1401.

 

Un personnage humain.

 

Abraham n’est pas seulement l’archétype de l’élu croyant et soumis ; c’est aussi un homme qui éprouve des sentiments. Une de ses vertus les plus renommées est le sens de l’hospitalité. Si l’on considère la peinture du musée byzantin d’Athènes reproduite ci-dessous qui le représente accueillant les trois anges, on le voit rester debout, tout comme Sara, et proposer aux visiteurs de se désaltérer et de se rassasier. Son large sourire laisse paraître sa générosité et son amour des autres.

 

Abraham offre l'hospitalité aux anges, Musée byzantin d'Athènes.

 

Même si la Bible ne donne que peu d’indications sur les émotions ressenties par Abraham, auteurs et artistes ont voulu mettre en évidence des sentiments humains chez lui. Théodore de Bèze, dans son Abraham sacrifiant, premier drame français sur ce thème, présente le personnage d’Abraham comme un père très fortement attaché à son fils unique, «fruit du miracle ». Cet acte qu’il doit accomplir le fait horriblement souffrir ; il se sent coupable devant l’obéissance de son enfant : « Hélas, mon fils, pardonne-moi ta mort. »

Et si l’Abraham du sacrifice peint par Chagall reste assez inexpressif, celui qui tient entre ses bras sa femme morte est un homme déchiré par la douleur ; les larmes coulent sur son visage et disent son impuissance. A travers cette image du deuil de l’être cher, chacun d’entre nous peut se reconnaître : Abraham est aussi un mortel proche de tous les autres autres hommes, démythifié.

CONCLUSION

La scène du sacrifice d’Isaac est la plus représentée du cycle d’Abraham, même si d’autres épisodes ont fréquemment servi de source d’inspiration comme la visite à Mambré des trois anges venant annoncer au vieux couple la naissance d’un fils. Ce sacrifice n’est pas considéré comme une histoire légendaire, mais comme un événement.

Abraham a fait l’objet de diverses réflexions et polémiques à travers les siècles. Mais aujourd’hui la promesse divine semble s’être réalisée et les «Fils d’Abraham », c’est-à-dire les croyants qui se réclament de sa paternité spirituelle, peuplent la terre entière alors que se sont effondrées depuis des siècles et des siècles des dynasties dont le patriarche fut le contemporain. Abraham paraît donc représenter une source spirituelle ; c’est un être unique et exceptionnel aux multiples visages. Même s’il est parfois saisi par le doute, il ne perd jamais confiance, il reconnaît sa crainte et ses faiblesses, mais décide et agit. Cependant, il demeure aussi un personnage obscur et mystérieux sur lequel nous nous interrogeons encore.

 

Le Dôme du Rocher, bâti par les conquérants musulmans vers 700 sur l'esplanade de l'ancien Temple de Jérusalem. Pour les juifs, le rocher qui est enchâssé est celui où Abraham aurait pu sacrifier Isaac, et pour les musulmans le lieu à partir duquel Muhammad se serait élevé au ciel.

 

BIBLIOGRAPHIE

Dictionnaire illustré de la Bible, Bordas, 1990.

OESTERREICHER-MOLLWO Marianne, Petit dictionnaire des symboles, Brepols, 1992.

CHADWICK Owen, Une histoire de la chrétienneté, Cerf, 1995.

Encyclopédie Encarta, Microsoft, 1998.

LABOA Juan-Maria, Atlas historique du christianisme, Cerf, 1998.

 

LOEW Jacques, La prière à l’école des grands priants, Fayard, 1975.

BOUTANG Pierre, STEINER George, Dialogues, Lattès, 1994.

SEGAL Abraham, Abraham enquête sur un patriarche, Plon, 1995.

 

EURIPIDE, Iphigénie à Aulis, traduit par J. et M. Bollock, Ed. de Minuit, 1990.

DE BEZE Théodore, Abraham sacrifiant, José Feijoo, 1990.

carte du Croissant fertile, berceau géographique des grandes civilisations du Moyen-Orient ancien (André Paul, La Bible, Repères Pratiques, Nathan, 1995).

carte des migrations des patriarches