La tour de Babel, le mythe des langues

 

 

La Tour de Babel (XVIe s.), Pinacothèque Nationale de Sienne,  by Lombardi, Sienne. carte postale

 

 

 

 

« Frédéric II voulut faire une expérience pour savoir quels seraient la langue et l’idiome des enfants, à leur adolescence, sans qu’ils aient jamais pu parler avec qui que ce fût. C’est ainsi qu’il ordonna aux nourrices d’allaiter les enfants (…) avec la défense de leur parler. Il voulait en effet savoir s’ils parleraient la langue hébraïque, qui fut la première, ou bien la grecque, ou la latine, ou l’arabe ; ou s’ils parleraient toujours la langue des parents dont ils étaient nés. Mais il se donna de la peine sans résultat, parce que les enfants ou les nouveaux-nés mouraient tous. »

SALIMBENE DE PARME, Cronaca, n.1664.

METHODOLOGIE

 

Cet avant-propos vise à établir quelle a été notre méthode pour composer ce dossier. Le sujet de celui-ci était « La tour de Babel et le mythe des langues ». Il était clair que l’ampleur du sujet, la taille du dossier, le temps imparti et notre manque initial de connaissances sur le sujet nous forçaient à trouver une approche non exhaustive. Nous nous sommes donc mis avant tout en quête d’une problématique. Pour ce faire, nous avons exploité les ressources des bibliothèques auxquelles nous avions accès. A savoir :

 

- La bibliothèque de lettres de la faculté Lyon 2

- La bibliothèque de philosophie de la faculté Lyon 3

- La bibliothèque municipale de la Part-Dieu

 

Nous avons alors sélectionné un certain nombre d’ouvrages, cités dans notre bibliographie. Une fois lus, en entier pour certains ou par chapitres se rapportant au sujet, nous avons pris le parti d’établir la problématique suivante : dans quelle mesure l’épisode de la tour de Babel et le mythe des langues sont-ils à l’origine des différentes recherches en matières de linguistique ? L’ouvrage La recherche de la langue parfaite dans la culture indo-européenne, du sémiologue italien Umberto Eco, est à la source de cette démarche. Nous avons alors dû élaborer un plan : dans une première partie nous avons choisi d’étudier le texte lui-même pour en montrer les enjeux. Ensuite, dans une seconde partie, nous avons voulu définir les lacunes du langage et ainsi constater l’ampleur de la blessure de Babel et envisager ce que pouvait être la langue de Dieu. Enfin dans une troisième et dernière partie, une fois le sujet clairement posé (nous ne pouvions en effet nous lancer dans cette partie sans avoir étudié sa source), nous avons désiré montrer l’évolution, à partir du texte biblique, du sens de l’épisode de la tour de Babel. Voici le plan dans son ensemble :

 

La Tour de Babel et le mythe des langues

 

Introduction

I- Le mythe de la tour de Babel

Texte biblique annoté : approche exégétique et historique

Comparaison avec le mythe mésopotamien d’Enki et Ninhursag

II- La question des lacunes des langues

Annexe : philosophie du langage.

III- Le mythe de la tour de Babel et sa postérité

A- L’influence de la mystique juive

a- La Kabbale

b- De la Kabbale aux premières recherches de la langue-mère

B- La recherche de la langue parfaite dans le monde médiéval chrétien avant 1492

a- L’Ars magna de Raymond Lulle

b- la poétique de Dante Alighieri

C- La recherche de la langue mère après 1492

a- l’hypothèse de l’hébreu

b- les recherches de Kircher

c- le projet leibnizien

d- les hypothèses marginales

D- La langue parfaite après les Lumières

a- la découverte de l’indo-européen

b- l’utopie de l’espéranto

IV – Le langage de la pensée scientifique

Conclusion

 

Remarques introductives

 

Dans l’Antiquité, au fur et mesure que l’empire romain s’étendait sur le monde connu, les civilisations conquises adoptaient le latin en y apportant leurs variantes culturelles. Alors que la messe était dite en latin, langue universelle du moment, le monde parlait gallo-romain, ibéro-romain et italo-romain. Il semblerait que le mythe de la tour de Babel et de la confusion des langues ait trouvé là une manifestation nouvelle. Aux prises avec cette diversité linguistique, les penseurs veulent retrouver la langue originelle de l’homme, parfaite, universelle, puisque issue de Dieu : la langue adamique.

Vouloir retrouver la langue adamique, perdue lors de la confusion babélique, suppose que l’on considère sa propre langue comme imparfaite. De fait les savants du Moyen-Age, qui écrivaient leurs thèses en latin, voyaient que celui-ci devenait de plus en plus bâtard, en raison des interactions linguistiques qui s’effectuaient avec les parlers locaux. Mais la langue adamique est-elle vraiment un idéal à rechercher ?

D’une part, on ne sait pas si Adam a nommé les animaux terrestres selon leur nature et la fonction qu’ils devaient avoir, ou s’il les a nommés de façon arbitraire. D’autre part, le chapitre X de la Genèse, en particulier le verset 31 — « Tels furent les fils de Sem, selon leurs clans et leurs langues » — s’oppose au mythe de la tour de Babel car il explique que les langues étaient déjà différenciées. Il ne s’agit pas, en effet, d’une multiplication des langues, mais d’une différenciation linguistique des dialectes tribaux. Et si cette différenciation des langues, existant après Noé, n’est pas l’œuvre d’un châtiment divin, mais bien le résultat d’une action naturelle, pourquoi interpréter la confusion babélique comme un mal ? Pourquoi chercher encore une langue adamique parfaite et universelle alors que dans Gn 10, la diversité linguistique semble être une donnée naturelle de la civilisation humaine ?

 

Introduction

 

 

Qu’est-ce que la Bible pour l’esprit moderne ? Bien sûr, le texte fondateur de la culture judéo-chrétienne, le livre du « fiat lux », du péché originel, des dix commandements, de Moïse ouvrant les eaux de la Mer Rouge ou du Christ prêchant que « les premiers seront les derniers » : un livre de mémoire et de morale religieuse. On imagine difficilement que la Bible puisse être la source et le moteur de la recherche scientifique. On considère même, et non à tort, qu’elle en put être un frein sous de nombreux rapports. Le récit de la création de l’homme par Dieu, tiré de la glaise et animé du souffle divin, fut longtemps admis comme véritable, et ce jusqu’aux cahiers de Darwin. Mais quelle put être notre surprise en nous apercevant que le chapitre XI de la vieille Torah, dit celui de la Tour de Babel, fut, à la Renaissance, la source d’une agitation hors du commun des grands esprits, qui déboucha sur la création de la linguistique et d’autres sciences liées aux différents langages. Le sémiologue italien Umberto Eco écrit à ce sujet dans la préface de son ouvrage, La recherche de la langue parfaite, qu’ « [a]u cours des siècles où l’unité linguistique et politique du monde romain entre en crise et où commencent à résonner ces langues que l’Europe parle encore aujourd’hui, la culture européenne médite de nouveau l’épisode biblique de la confusio linguarum, et tente de guérir la blessure de la tour de Babel en essayant de récupérer la Langue Adamique, ou de la reconstruire comme langue parfaite. Quelques-unes des personnalités marquantes de la culture européenne se sont consacrées à ce rêve et, bien que leurs utopies ne se soient pas réalisées, chacune d’entre elles a produit des effets collatéraux. C’est pour cette raison que si nous connaissons aujourd’hui le monde naturel à travers des taxinomies rigoureuses, si nous inventons des langages pour les machines, si nous tentons des expériences de traduction automatique, nous sommes encore débiteurs de ces tentatives multiples de retrouver la langue adamique. »

 

Ce dossier étudiera la postérité complexe, issue de cultures diverses, du passage biblique concernant la tour de Babel, et s’efforcera d’en décomposer les différentes étapes, en mettant à jour les liens de filiations. Une première partie sera consacrée au texte biblique lui-même, et tentera d’en dégager les aspects essentiels. Une seconde partie examinera le problème du langage, abordé par la philosophie, et par défaut, tentera de définir ce que serait une langue parfaite. Une fois cette définition établie, nous verrons quelle a été l’évolution de la recherche de la langue de Dieu ou de la langue parfaite dans la culture européenne. Nous nous poserons alors la question de savoir si la blessure babélique, plaie ouverte de l’incompréhension entre les hommes, a trouvé un remède dans cette quête continue ou si, contrairement aux aspirations des premières heures, l’homme n’y a pas trouvé tout autre chose que ce qu’il y cherchait à l’origine.

 

 

Construction de la tour de Babel, mosaïque, XIIIe s., Saint-Marc, Venise (Dagli Orti)

 

I- Le mythe de la tour de Babel

a- texte biblique

La Tour de Babel ( Gn XI,1,9)

Texte tiré de la Bible de Jérusalem

Découverte du pays de Babel où le monde parle une seule langue Tout le monde se servait d’une même langue et des mêmes mots. Comme les hommes se déplaçaient à l’orient, ils trouvèrent une vallée au pays de Shinéar et ils s’y établirent.

 

Construction de la ville et de la tour Ils se dirent l’un à l’autre : « Allons ! Faisons des briques et cuisons-les au feu ! » La brique leur servit de pierre et le bitume leur servit de mortier . Ils dirent : « Allons ! Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet pénètre les cieux ! Faisons-nous un nom et ne soyons pas dispersés sur tout la terre! »

Intervention de Yahvé

Yahvé descend sur terre Or Yahvé descendit pour voir la ville et la tour que les hommes avaient bâtie. Et Yahvé dit : « Voici que tous font un seul peuple et parlent une seule langue, et tel est le début de leurs entreprises ! Maintenant aucun dessein ne sera irréalisable pour eux.

 

Yahvé confond le langage Allons ! Descendons ! Et là, confondons leur langage pour qu’ils ne s’entendent plus les uns les autres. » Yahvé les dispersa de là sur toute la surface de la terre et ils cessèrent de bâtir la ville.

 

Colonisation du monde par l’homme Aussi la nomma-t-on Babel, car c’est là que Yahvé confondit le langage de tous les habitants de la terre et c’est de là qu’il les dispersa sur toute la face de la terre.

 

En quoi la confusion des langues est-elle un drame pour l’humanité ?

Depuis le début de la Genèse, la parole est le constructeur de l’univers (Gn 1, 3). Le nom des différentes choses donne et détermine leur existence. En effet, Dieu par la parole sépare la lumière des ténèbres, et le ciel de la terre. Le verbe divin est donc tout-puissant et créateur. Il apparaît alors qu’en offrant à Adam la parole, grâce à laquelle ce dernier devient capable de nommer les animaux dans le jardin d’Eden (Gn.2,19), Dieu lui fait le plus grand des présents et le place au sommet de la création. Le monde, qui était fait à l’image de Dieu, devient pour Adam à son image. Cependant, l’homme ne sait pas en jouir de façon juste et, au lieu de vivre en paix, fort de son acquis, il en use pour provoquer son créateur.

On retrouve dans les mythes mésopotamiens une réflexion sur l’usage de la parole créatrice, en l’occurrence dans le poème d’Enki et Ninhursag.

 

Enki et Ninhursag

D’après S.N. Kramer « l’Histoire commence à Sumer »

 

Le thème de ce texte de 278 lignes, inscrites en une tablette à six colonnes, est celui du Paradis. Non pas le Paradis terrestre, mais un Paradis aménagé pour les dieux mêmes au pays de Dilmun. La déesse Ninhursag, déesse de la Terre-Mère, s’est chargée de cette tâche. Mais Enki, le dieu des eaux, curieux, décide de connaître l’essence des huit plantes qui composent ce Paradis pour pouvoir « en décréter le sort. ».

Un parallèle peut être fait entre la désignation des huit plantes de ce Paradis par Enki et la désignation des animaux terrestres par Adam en Gn II, 18. En effet, l’essence de l’animal, dans le premier texte, celle de la plante, dans le second, sont définies par les noms qui leur sont donnés. On note ici la présence du messager du dieu, qui lui apporte chaque plante à manger.

 

(...) Enki parmi les marécages, regarde autour de lui, (...)

Il dit à son messager Isimud :

« je veux décréter le sort de ces plantes,

je veux en connaître le cœur.

Quelle est, je te prie, cette plante ?(...)

Isimud, son messager, lui répond :

 

« Mon roi, c’est la plante-arbre, lui dit-il.

Il la coupe pour Enki, qui la mange.

Mon roi, c’est la plante-miel, lui dit-il.

Il la coupe pour lui, qui la mange.

Mon roi, c’est la plante- mauvaise-herbe du chemin, lui dit-il.

Il la coupe pour lui, qui la mange.

Mon roi, c’est la plante-d’eau, lui dit-il.

Il la coupe pour lui, qui la mange.

Mon roi, c’est la plante-épine, lui dit-il.

Il la coupe pour lui, qui la mange.

Mon roi, c’est la plante-câpre, lui dit-il.

Il la coupe pour lui qui la mange.

Mon roi, c’est la plante- (?), lui dit-il.

Il la coupe pour lui qui la mange.

Mon roi, c’est la plante-casse, lui dit-il.

Il la coupe pour lui, qui la mange. »

 

Enki décréta donc le sort de ces plantes

et il connut leur cœur.

 

 

Après la destruction de la tour de Babel, l’humanité est condamnée à l’incompréhension — même si, selon la doctrine chrétienne, cette incompréhension sera effacée par le don de l’Esprit-Saint à la Pentecôte — , d’où naissent les guerres et les conflits ; s’il est bien sûr difficile de définir la langue parfaite de Dieu ou la langue adamique, il est en revanche envisageable de montrer la profondeur de la blessure babélique et les nombreuses lacunes du langage.

 

 

Bruegel, La Tour de Babel, 1563, Vienne.

 

II- Lacunes des langues.

 

Cette partie vise à définir quels seraient les attributs d’une langue parfaite, d’un point de vue non métaphysique, mais linguistique, en montrant quelles sont les lacunes du langage : en éliminant ces insuffisances, on se rapprocherait nécessairement d’une langue parfaite. Pour ce faire, nous aborderons, de façon succincte, six points litigieux, sous forme de questions auxquelles les philosophes ont apporté une réponse. Nous ne prétendons pas rassembler ici les thèmes essentiels de la philosophie du langage, mais seulement étayer nos réflexions par quelques conclusions de philosophes et par là même esquisser une définition de la langue parfaite. Nous ne voulons pas non plus montrer une évolution chronologique des idées. En effet, les philosophes sont regroupés dans un même paragraphe lorsque leurs points de vue semblent convergents.

1) La première de ces questions a été soulevée par Platon dans une de ces dernières œuvres, le Cratyle : est-ce que les mots sont liés à l’essence des signifiés, par ressemblance phonétique, ou bien est-ce qu’ils sont pure convention ?

Ce dialogue ne répond pas de façon claire au problème, mais donne des éléments de réflexion nouveaux : Cratyle soutient la thèse selon laquelle le mot  (dureté) comporte des consonnes dures (), et donc que sa prononciation est la conséquence de son sens. Ce à quoi Socrate répond qu’on y trouve un , évoquant la douceur. Le débat se termine en aporie, mais vient de mettre à jour une nouvelle question, à laquelle les premiers linguistes tenteront de répondre.

 

2) Les mots disent-ils l’essence des choses ? Hobbes, en 1641, dans ses Réponses aux méditations métaphysiques de Descartes, dit que «le raisonnement n’est qu’un assemblage de noms conventionnels et ne porte pas sur la nature des choses mais sur leurs noms. ». Descartes répond dans le même ouvrage que «l’assemblage qui se fait dans le raisonnement n’est pas celui des noms, mais bien celui des choses signifiées par les noms (…) car qui doute qu’un Français et qu’un Allemand ne puissent avoir les mêmes pensées ou raisonnements touchant aux mêmes choses, quoique néanmoins ils conçoivent des mots totalement différents ? » La réponse de Descartes semble plus convaincante. Locke, en 1690, ira dans son sens en écrivant dans son Essai sur l’entendement humain que «les hommes croient que leurs paroles signifient la réalité des choses alors qu’elles n’expriment que leurs idées. », et plus tard Nietzsche écrira (en 1873) dans Le livre du philosophe, que «(…) l’homme qui fait la langue n’exprime pas l’essence des choses mais désigne les relations des choses aux hommes de façon métaphorique. » Aristote, lui, en réponse à Platon, dans son De l’interprétation, avait réglé le problème en affirmant que les mots étaient pure convention, différents selon les langues, mais que la logique et le sens étaient les mêmes pour tout homme. Les philosophes, sauf quelques rares marginaux, ne prêtent donc pas aux mots la vertu de définir l’essence des choses.

 

3) Mais si les mots ne recèlent pas l’essence des choses, n’en renferment-ils pas au moins le sens ? Saint Augustin, dans son De Magistro, pense que la vue de la chose précède la compréhension du mot. Il cite pour exemple qu’un jour il lut le mot saraballa et qu’il dut attendre pour savoir que l’on nomme ainsi certains pantalons. Le sens n’est donc pas coexistant au mot. Mais, pour citer Jakobson, « la vue d’un fromage ne donne pas le sens du mot fromage ». Il apparaît alors un nouveau manque au langage, le mot n’est pas strictement identifiable au sens de l’objet.

 

4) S’impose ensuite une nouvelle question, les mots ont-ils le même sens pour tous ? Antoine Arnauld, en 1664, dans un livre intitulé Logique de Port Royal, conclut tout comme Aristote que «les choix des noms sont arbitraires mais que les définitions des choses ne le sont pas », voulant dire par-là que puisque les concepts sont clairement définis, tout le monde doit leur donner le même sens. Hobbes objecte à cela dans le Léviathan que le même mot ne signifie pas la même chose pour tous les hommes, ni pour le même homme à différents moments de sa vie : « les mots ont une signification flottante selon nos affections et nos conceptions ». De plus, le même acte sera jugé différemment par deux hommes : « L’un nommera cruauté ce que l’autre nommera Justice, etc. »

 

5) Pouvons-nous dire ce que nous voulons dire grâce au langage ? Diderot affirme, en 1877, dans les Pensées détachées sur la peinture, que « nous échouons à traduire ce que notre âme ressent dans l’Adrienne de Térence et dans la Vénus de Médicis » ; Bergson écrira plus tard, en 1946, dans l’Essai sur les données immédiates de la conscience : « Nous échouons à traduire entièrement ce que notre âme ressent : la pensée demeure incommensurable avec le langage. » Faute d’être clair sur le sens même des mots.

6) Pouvons-nous penser sans les mots ? Platon écrivait dans le Théétète : « (…) cette image que je me fais de l’âme en train de penser, n’est rien d’autre que celle d’un entretien, dans lequel elle se pose elle-même des questions et se fait elle-même des réponses. » Platon identifie la faculté de penser au langage. Hegel dit aussi dans sa Philosophie de l’Esprit que : « c’est dans les mots que nous pensons ; la pensée ne devient claire que lorsqu’elle trouve le mot. » Saussure de même dans son Cours de linguistique générale dit que « rien n’est distinct avant l’apparition de la langue. » La philosophie rapproche donc entendement et langage, sans le langage pas de pensée donc pas d’humanité.

 

Nous l’avons vu, la philosophie nous renseigne sur les lacunes du langage et nous permet de définir ce que serait une langue parfaite : une langue dont la sonorité évoquerait les choses signifiées, une langue qui dirait l’essence des choses, une langue qui serait un instrument de communication parfait, avec le même sens pour tous, et qui serait le moteur de la pensée. Cependant, cette définition est une définition rationnelle et athée qui ne saurait retraduire les différents cheminements de la pensée humaine à travers les siècles, tantôt empreints de théologie ou de mysticisme, tantôt utopiques. C’est pourquoi nous allons maintenant nous intéresser aux différentes interprétations du passage de la tour de Babel et aux démarches qu’elles ont engendrées.

 

Annexe :

La philosophie du langage

 

L’évangile selon saint Jean débute ainsi : « Au commencement était le Verbe et le Verbe était avec Dieu et le Verbe était Dieu. » insistant par ces mots sur l’œuvre de création entreprise au début de la Genèse. Dans la tradition chrétienne, Dieu est simultanément puissance, parole et volonté : la parole divine est coexistante avec le logos et l’action. On entend par logos l’acte simultané de conception par l’intellect et de réalisation par la parole prononcée. A ce propos, saint Thomas d’Aquin va distinguer parole divine et parole humaine : le verbe de Dieu est à la fois idée, parole et action, alors que pour l’homme l’idée, l’acte de langage et l’action sont dissociés.

D’ailleurs, la question du langage a préoccupé la philosophie occidentale très tôt. Platon, dans le Cratyle, se pose déjà la question de savoir si le langage est conventionnel, ou bien si le signifiant est lié à l’essence même du signifié. Par la suite, Platon va développer la conception selon laquelle l’idée est première : ainsi le charpentier pense d’abord à l’idée de table pour construire la table. Mais cette réflexion ontologique ne touche pas les questions linguistiques.

Aristote, en faisant les premiers pas d’une classification du monde animal (cette pensée est à l’origine des premiers taxons établis au XIXe siècle) répond à Platon qu’il y a déjà une variété de formes entre les mêmes animaux, qu’il n’est pas envisageable de penser que l’idée soit le moule par lequel se construit l’être physique. Mais le débat n’est pas clos ! Le néoplatonisme retravaille la philosophie de Platon en la christianisant et le postulat philosophique selon lequel l’essence précède l’existence traverse l’histoire de la philosophie.

Lorsque Sartre, dans l’Être et le Néant, pose que c’est l’existence qui précède l’essence, il lui faut reconsidérer la place de l’homme dans le monde. De ce point de vue athée on se demande, puisque Dieu n’existe pas, ce que devient l’essence des choses et surtout, celle de l’Homme ? Si Dieu n’existe plus pour donner aux choses leur raison d’être, où se trouve cette raison d’être ? Selon Sartre, c’est l’homme qui donne aux choses leur raison d’être. C’est parce qu’il voit une bouteille qu’elle existe en tant que telle et de ce fait elle existera pour toujours, du moins tant qu’elle sera toujours appelée bouteille. C’est le regard d’autrui qui détermine l’existence de l’homme, de ce fait l’homme n’a pas qu’une seule existence mais une pluralité d’existences différentes les unes des autres. Prenons un exemple : imaginons un homme qui regarde par le trou d’une serrure au moment où un autre passe. Notre premier homme se redresse et demande pardon. Ici autrui donne à notre homme le caractère de voyeur. On peut donc remplacer la phrase de Descartes, je pense donc je suis, par autrui me voit donc je suis.

Quel rapport avec le langage ?

La question du langage s’ouvre à l’ère moderne sur de nouvelles perspectives. En effet, s’il faut trouver un point de départ au langage, il faut partir de l’homme lui-même. Dans la perspective existentialiste, le langage ne traduit pas le caractère essentiel d’un objet mais lui donne une existence pour lui déterminer par la suite une essence. Ainsi, quand Adam nomme les animaux dans la Genèse, l’essence de l’animal découle directement de l’existence que celui-ci leur donne par le nom. On peut dire qu’Adam nomme les animaux selon son propre langage, le langage d’un homme, et qu’il peut se trouver dans la même échelle que le langage de l’homme actuel, parce que ce langage est l’instrument par lequel l’intellect fait exister les choses. Et cet intellect reste le seul donneur d’existence. Ainsi, pour qu’une chose puisse exister, il ne suffit pas qu’elle soit, mais il faut qu’elle soit pensée comme existante.

 

III- Le mythe de la tour de Babel et sa postérité

A - L’influence de la mystique juive.

a- la Kabbale

 

S’il faut trouver une origine à la recherche de la langue parfaite, elle se situe sans doute dans la mystique juive elle-même. Pour la tradition hébraïque en effet, la parole et l’écriture sont deux choses sacrées. La kabbale, — d’après un terme signifiant en hébreu tradition —, s’élabore sur la puissance du verbe et sa vertu de fusion avec l’essence des choses et des êtres. Pour la kabbale, la mystique interprétative rabbinique, le Verbe est l’essence et le Verbe est capable de modeler la matière et les esprits, il est tout-puissant. La kabbale s’appuie sur une légende selon laquelle IHVH révéla deux tables à Moïse lorsque ce dernier monta sur le mont Sinaï pour y recevoir sa parole : l’une venant de l’arbre du Bien et du Mal et l’autre de l’arbre de Vie. Mais, lorsqu’en revenant parmi les siens, il s’aperçut qu’ils avaient péché en adorant le veau d’or, Moïse brisa la table venant de l’arbre de Vie, jugeant que son peuple était indigne de la révélation suprême qu’elle constituait. Cependant, pour les kabbalistes, ce deuxième texte n’est pas à jamais perdu, car ils prétendent pouvoir le retrouver en altérant le texte de l’arbre du Bien et du Mal, qui n’est autre que la Torah, et ce par trois techniques de lecture et d’interprétation du texte sacré. La première est le notarikon, qui interprète les lettres d’un mot comme les initiales d’une série de termes. Par exemple, PRDS, le Paradis, comporte les initiales des quatre sens de l’écriture (peshat, remez, derash et sod). La seconde est la Gématria, possible parce que les nombres en hébreu sont représentés par les lettres alphabétiques. Chaque mot a donc une valeur numérique, la somme des nombres représentés par chaque lettre. On peut donc faire des liens entre les mots ayant une même valeur numérique. Par exemple « Moïse » et « messie » font tous les deux 358, ce qui confirme que Moïse est bien un élu de Dieu. La dernière se nomme la Témourah, et elle est l’art de permuter les lettres, c’est-à-dire l’art de l’anagramme. Pour la pratiquer, il faut connaître le nombre de permutations possibles dans un mot de x lettres et donc recourir au calcul factoriel, que l’on trouve présent dans le Sefer Yetsirah. La Temourah est inépuisable.

La kabbale recherche déjà un langage perdu, ce qui explique peut-être en partie à quel point elle influencera les premières recherches en matière de « linguistique », notamment celles de « quêteurs » non juifs de la langue parfaite comme Raymond Lulle ou Giordano Bruno.

 

b- De la kabbale aux premières recherches de la langue-mère.

 

Au XIVe siècle, le sud de l’Espagne est un lieu d’épanouissement culturel. Les trois communautés juive, catholique et musulmane cohabitent dans les mêmes villes, comme Cordoue, Séville, et les penseurs partagent leurs connaissances. Tradition juive et averroïsme se mélangent et naît alors le souci de savoir quelle fut la première langue, celle avec laquelle Adam nomma les animaux. Abrahim Aboulafia, kabbaliste nourri des commentaires d’Aristote par Averroes et Maïmonide, dans son Epître des sept voiles, proclame que la première langue fut l’hébreu, et ce pour plusieurs raisons. D’abord parce que la langue hébraïque possède tous les phonèmes des autres langues et que tous les sons des autres langues découlent de variations des 22 consonnes fondamentales : la multiplication des lettres est le fruit de l’explosion de la tour de Babel ; ensuite parce que la Torah, parole de Dieu, est rédigée dans cette même langue. La polémique était lancée ! En 1492, les juifs sont chassés d’Espagne avec la fin de la « reconquista », et se dispersent dans l’Europe tout entière, emportant avec eux leur culture et la question de la langue originelle. Ce qui était né en Espagne va se répandre dans toute la chrétienté et donner naissance à l’humanisme.

 

B- Recherche de langue parfaite dans le monde médiéval chrétien avant 1492

 

a - L’Ars magna de Raymond Lulle.

 

 

 

 

L’œuvre de Lulle est un moment important dans la recherche de la langue parfaite. Né à Majorque en 1232, Ramón Lulle grandit au milieu des trois communautés culturelles chrétienne, islamique et hébraïque. Après une jeunesse mondaine, il entre dans l’ordre franciscain. Là, il cherche une voie pour la concorde entre les trois religions monothéistes et pense immédiatement à l’épisode de la tour de Babel. Car si la tour de Babel est le moment de la confusio linguarum, elle marque aussi le début de la mésentente entre les hommes, le début des guerres. Il élabore alors L’Ars magna, langue philosophique à vocation universelle, avec laquelle il espère convertir les infidèles. On lui attribue d’autre part 281 œuvres, écrites, chose révolutionnaire pour un penseur de l’époque, en langue vulgaire, tantôt en catalan, tantôt en arabe. L’Ars magna est influencée par la témourah kabbalistique, puisqu’elle se fonde sur les permutations et le calcul factoriel. L’alphabet de l’Ars magna se sert de 9 lettres, de B à K, auxquelles il lie une série de concepts (voir «table des dignités »). Une fois ces 9 lettres pourvues de sens,Lulle les confronte en les permutant, en les mettant en couples, et ce grâce à quatre figures.

Première figure. Il s’agit de trois cercles concentriques, à l’intérieur desquels sont disposés les neuf principes absolus accompagnés des adjectifs les désignant ; les tracés du centre représentent toutes les permutations pouvant les unir, donnant des phrases comme «la bonté est grande » ou «la grandeur est glorieuse ». Après cela, on fonctionne par syllogisme régulier : « tout ce qui est magnifié par la grandeur est grand - (or) - la bonté est ce qui est magnifié par la grandeur- (donc) – la bonté est grande ». Les permutations sont au nombre de 72.

Deuxième figure. Cette figure ne présente aucune combinatoire et n’est qu’un moyen mnémotechnique pour bien se rappeler les rapports fixes entre certains concepts.

Troisième figure. Dans cette figure, Lulle prend en compte tous les accouplements possibles entre les neuf lettres. Il exclut les inversions d’ordre : on trouve BC mais pas CB. Il y a 36 paires. Chacune des lettres peut devenir sujet et prédicat : la bonté est grande ou la grandeur est bonne. A propos du couple BC, on lit d’abord BC, selon la première figure, et on obtient Bonitas et Magnitudo. Ensuite, on lit selon la deuxième figure : differentia et concordia. De cette façon on obtient 12 propositions : la bonté est grande, la différence est grande, la bonté est différente, la différence est bonne, la bonté est concordante, la différence est concordante, la grandeur est bonne, la concordance est bonne, la grandeur est différente, la concordance est différente, la grandeur est concordante et la concordance est grandeur. Il faut alors revenir à la tabula generalis et lire les questions correspondantes à B et C (utrum et quid) et des douze propositions on obtient 24 questions comme par exemple : qu’est-ce qu’une bonté différente ? Ou, si la concordance est bonne…

Quatrième figure. Il s’agit de la figure la plus célèbre et qui influença le plus les humanistes. On met les 9 concepts dans trois cercles concentriques qui peuvent pivoter et on obtient des combinaisons triples du type BCD ou BCE, soit 1680 combinaisons de concepts. Ce procédé permet de faire coïncider des concepts et de trouver un moyen de les com-prendre, de les faire cohabiter dans l’entendement humain. Lulle a séduit la postérité avec l’Ars Magna, comme si celui-ci permettait de confronter entité à entité, principe à principe et de tomber par combinaison sur une alliance de concepts nouvelle.

Nous pouvons dès lors remarquer la parenté des techniques utilisées par la Kabbale et par le philosophe Raymond Lulle dans son Ars Magna. Il n’est donc pas absurde de parler de filiation d’idée.

Le premier à se réclamer de Lulle fut Nicolas de Cuse, qui, reprenant L’Ars magna mais en ne limitant pas le nombre de vertus, écrit un De pace fidei, prônant la concorde universelle, qui bien sûr doit passer par un langage des idées commun à tous les peuples. Nous pouvons remarquer que les premières recherches de la langue parfaite espéraient apporter un remède à l’incompréhension entre les hommes et considéraient la langue ou le langage comme un outil et non une finalité.

Douce ironie, le mot Ars magna, comme le fait remarqué Umberto Eco dans son roman Le pendule de Foucault, est l’anagramme du mot anagramme en bas latin, anagrams.

 

 

b- La poétique de Dante Alighieri

 

Entre 1303 et 1305, Dante publie un ouvrage intitulé De vulgari eloquentia qui constate l’évidence de la pluralité des langues et s’attarde longuement sur l’épisode de la tour de Babel ; il fait prévaloir la langue populaire contre le latin universel parce qu’elle est naturelle, maternelle. Et, puisqu’elle est naturelle, elle est plus évocatrice aux oreilles de celui qui la parle que le latin scolastique. Cependant, il faut lui donner ses lettres de noblesse, créer un « vulgaire illustre » qui réponde à une grammaire, qui soit cardinal, royal, digne des cours, curial, utilisable par le gouvernement et le droit, et surtout illustre, c’est-à-dire évocateur, capable de répandre sa clarté, et c’est là ce qui nous intéresse le plus. La langue que Dante veut inventer doit répondre à l’un des critères de la langue parfaite : le mot doit refléter l’essence, le mot vent doit faire entendre l’air qui tournoie…

Dante se considère dans cet ouvrage comme le fondateur d’une langue qui s’oppose à celle de la confusio linguarum et qui retrouve cette affinité exceptionnelle avec les choses de la langue d’Adam. Dans l’Enfer (VII, 1) d’ailleurs, les démons parlent les langues de la confusion, alors qu’il est clairement dit que l’homme peut s’élever, grâce à sa raison et à la foi en Dieu, au-delà de la confusion. Contrairement aux futurs humanistes pétris d’esprit de kabbale, Dante ne cherche pas à retrouver une langue pure aux vertus magiques et divines, mais à instaurer un nouvelle langue séculière au caractère adamique, dont l’apothéose serait la poésie.

C- La recherche de la langue-mère après 1492

 

a- L’hypothèse de l’hébreu

 

La plupart des Pères de l’Eglise ont considéré comme irréfutable que la langue primordiale de l’humanité avait été l’hébreu. Seul Grégoire de Nysse malmène cette opinion et tourne en ridicule l’image de Dieu enseignant l’alphabet hébraïque aux patriarches. L’idée que l’hébreu a été la langue de Dieu perdure pendant tout le Moyen-Age. Cependant, à la Renaissance, on désire l’étudier à nouveau pour lire l’Ancien Testament in texto. Désormais l’histoire de la recherche de la langue parfaite est écrite par des humanistes, et ce durant plusieurs siècles. Guillaume Postel (1510-1581), grand érudit, prit une part importante, quoique marginale, dans la quête de la langue-mère. Brillant mathématicien, maniant hébreu, arabe, latin, grec et les langues de l’Europe d’alors, il affirme dans le De originibus seu de Hebraïcae linguae et gentis antiquitate(1538), que la langue hébraïque fut transmise par la descendance de Noé et que d’elle dérivent l’arabe, le chaldéen, la langue indienne et le grec. Plus tard, dans le linguarum duodecim characteribus differentium alphabetum(1539), qui est une étude comparative de douze alphabets, il conclut que tous les alphabets dérivent des 22 consonnes primordiales et introduit l’idée que la langue hébraïque doit, légitimement, jouer le rôle d’outil servant la concorde universelle. Pour lui, tout peut être ramené à l’unicité : de même qu’il n’y a qu’un seul genre humain, qu’un seul Dieu, qu’un seul monde, il ne doit exister qu’une seule langue. Dans le De orbis terrae concordia(1554), il affirme nettement que le problème linguistique est la clef de la concorde, pour que les paroles de Dieu soient communicables à tous les peuples dans leur pureté originelle. Suite à ce livre, il part en croisade pour convaincre les souverains de mettre en œuvre son utopie. Il va de Paris à Rome, puis à Venise, avant de sombrer dans une folie mystique et hérétique pour laquelle il sera emprisonné, puis relâché mais à jamais discrédité. Mille études tentent de montrer la primauté de l’hébreu, par des argumentations plus spécieuses les unes que les autres.

Cependant, en 1679, Athanasius Kircher fait paraître un ouvrage intitulé Turris Babelis, qui est une bonne synthèse de tous les enjeux de l’époque. Il ne nie pas que l’hébreu ait été la langue de Dieu, ce qui n’a rien d’original en soi, mais cet ouvrage explique de façon anthropologique la mutation de l’hébreu en 71 langues. Pour lui, les migrations, le relief, le climat, les régimes politiques et autres facteurs similaires sont à l’origine de la diversité des langages. Sa faiblesse est sans doute de toujours recourir à des étymologies douteuses. Selon Kircher, de l’hébreu découlèrent d’abord cinq dialectes : le chaldéen, le samaritain, le syrien, l’arabe et l’éthiopien. Malgré sa qualité, cet ouvrage semble anachronique car depuis longtemps l’hypothèse hébraïque comme nouvelle langue divine et universelle a tendance à perdre du terrain, face à des conceptions plus réalistes.

Isaac Casaubon, philologue du XVIIe, affirme dans son De quatuor linguis commentatio(1650) que si la langue originelle a bien existé, de toute façon elle est aujourd’hui introuvable. Leibniz partagera ce point de vue. On abandonne donc petit à petit l’idée de retrouver la langue-mère, sans toutefois renoncer au rêve utopique d’instaurer dans tous les états une langue meilleure et universelle.

 

b- Les recherches de Kircher.

 

Kircher était un jésuite vivant au XVIIe siècle dont l’obsession était la tour de Babel et par conséquent l’étude des langues. La recherche d’une langue primitive le poussa à s’intéresser à l’écriture hiéroglyphique. Plus tôt, la Renaissance s’était passionnée pour les pseudo-mystères et les sagesses antiques. Au XIVe, le Corpus hermeticum, ouvrage ésotérique néoplatonicien aux résonances égyptiennes, arrive à Florence, à la cour des Médicis. Marsile Ficin, grand humaniste et premier promoteur de Platon, avait traduit l’ouvrage et avait été frappé par le fait que le corpus hermeticum mentionnait des idées évangéliques et platoniciennes. Il en avait conclu, en penseur syncrétique, que cet ouvrage révélait la plus antique sagesse et que son auteur, Hermès Trismégiste ou Thot, n’était autre que Moïse lui-même. Isaac Casaubon, philologue décidément très perspicace, écrivait qu’il était normal que le Corpus Hermeticum reprît les paroles du Christ et du philosophe athénien puisqu’il avait été écrit après, au IIIe siècle de notre ère. Il s’appuyait pour soutenir son point de vue sur le fait que la langue de cet ouvrage était bien du grec de la période hellénistique. Mais rien n'y fit, Pic de la Mirandole et tous les néoplatoniciens avec lui tombèrent dans la folie ésotérique : plus une parole était obscure et ancienne, plus elle devait être sage.

Kircher s’intéressera de plus près à la langue égyptienne. Il sera le premier à entamer une réelle tentative de transcription : il fait recopier de véritables cartouches, par centaines, et tente des recoupements. Seulement il s’entête à croire que les hiéroglyphes ont une valeur idéographique : sa traduction part donc sur des bases erronées qui font aujourd’hui sourire les égyptologues. Il écrit à ce sujet plusieurs ouvrages dont un Prodromus coptus sive aegyptiacus en 1636, un Lingua aegyptiaca restituta en 1643, et bien sûr la Turris babelis, œuvre synthétique de toutes ses recherches désespérées de la langue mère. Certes, il échoua, il n’avait pas encore la pierre de Rosette.... Mais sans l’œuvre préliminaire de Kircher, qui avait rassemblé des milliers de données, Champollion n’eût sans doute pas réussi.

Kircher cependant ne s’arrête pas là, il sera aussi le premier à étudier la langue de l’empire chinois, avec qui l’Occident a de plus en plus de contacts : il est fasciné par le fait qu’il y ait autant de signes que de mots. Il publie en 1667 le China monumentis, pour lequel il fait créer tous les outils typographiques nécessaires à l’impression du chinois. Pour son ouvrage ultime, la Turris Babelis, il met à jour toutes les langues inconnues du monde occidental et continue à alimenter le rêve d’une fusion linguistique et d’une concorde universelle. Il écrit aussi une Polygraphia nova et universalis ex combinatoria arte delecta, en 1663, où il crée un système visant à ce que « n’importe qui, même s’il ne connaît que sa langue maternelle, puisse correspondre en échangeant des lettres avec n’importe qui d’autre, de n’importe quelle nationalité. » La Polygraphia est un projet d’alphabet international qui exclut la langue orale. Un texte écrit à partir de cette polygraphie pourrait ressembler à ceci : I4 IV9 X1 C7… Il faut ensuite se reporter à l’ouvrage de Kircher pour trouver que, par exemple I4 signifie abalienare en latin, astenere en italien, abstener en espagnol, abstenir en français ou abhalten en allemand. L’ouvrage se présente sous forme de tableau et comporte 1228 termes dans chaque langue. L’idée sera reprise par Cave Beck, puis par Joachim Becher qui atteindra 10283 termes. La polygraphie se veut un pansement à la blessure babélique, faute de mieux, et jette les bases des futurs dictionnaires polyglottes. Enfin, notons une évolution dans la recherche de la langue parfaite : l’espoir de la concorde universelle commence à laisser place à l’étude des langues et ce qui devait être un outil, pour l’hermétisme ou le rationalisme, devient de plus en plus une finalité.

 

 

c- le projet leibnizien

 

En 1678, Leibniz écrit la Lingua generalis, qui assigne à chaque concept un nombre, écrit comme en latin, et chez Leibniz prononcé, avec les lettres de l’alphabet. Les nombres seraient des consonnes et les unités décimales des voyelles. Pour dire ce que signifierait 81374, il aurait fallu prononcer bodifalému. Cette langue est marquée par la combinatoire des chiffres et des idées qui s’explique par la fascination de Leibniz pour Raymond Lulle et Nicolas de Cuse. Mais curieusement, Leibniz ne cherche pas à créer une langue sans ambiguïtés, car sa Monade veut que chacun ait une perception du monde différente, mais veut parvenir à une langue philosophique et scientifique parfaite. Francis Bacon, le philosophe de la cour élisabéthaine, veut une réforme de la méthode scientifique et souhaite que le langage ne soit pas vecteur de l’obscurantisme. En fait, il veut une langue sans ‘confusion’, et son projet, bien que non axé sur la linguistique mais sur le langage scientifique, s’apparente à celui de Leibniz. Encore une fois, on peut noter que, bien que plus rationnels que les démarches de Lulle, les projets de Leibniz sont directement inspirés de ceux du philosophe majorquin, qui s’inspirait lui-même de la mystique juive.

 

d- les hypothèses marginales

 

Parallèlement aux véritables discussions philosophiques, certains philologues « fantaisistes » explorent des chemins encore vierges. En 1669, John Webb publie An historical essay endeavouring a probability that the language of the Empire of China is the primitive language où il avance que Noé a débarqué de l’arche en Chine à la fin du déluge, où il se serait établi. Les Chinois n’auraient pas participé à l’épisode de la tour de Babel et auraient donc échappé à la confusio linguarum. C’est aussi l’époque où paraissent de nombreuses thèses nationalistes. Giovanni Nanni explique dans les Commentaria super opera diversorum auctorum de antiquitatibus loquentium(1498), se fondant sur la contradiction entre le chapitre X et le chapitre XI de la Genèse, que Noé aurait débarqué en Etrurie, et arrive à la conclusion suivante : puisque le toscan dérive de l’étrusque et que l’étrusque dérive lui de la langue originelle, le toscan est la langue la plus pure au monde. En Castille, on se plaît à soutenir la thèse, plus modeste, que le castillan descend de la langue de Tubal, fils de Japhet. Goropius Becanus, dans ses Origines Antwerpianoe(1569), soutient la thèse que les aïeux des Anversois sont les Cimbres et que les Cimbres descendent directement des fils de Japhet qui ne se trouvaient pas présents sous la tour de Babel. En 1868, le baron de Ryckhlolt soutient que : « seul le flamand est une langue et que toutes les autres, mortes ou vivantes, n’en sont que des dialectes, des jargons plus ou moins déguisés. » Pour finir, la thèse suédoise qui est sûrement la plus abracadabrante soutient avec Georg Stiernhielm (De linguarum origine praefatio,1671) et Andréas Kempe (Die Sprachen des Paradises,1688) que Dieu parle suédois, Adam danois et le serpent français !

 

D- La langue parfaite après les Lumières.

 

a- la découverte de l’indo-européen.

 

Au XVIIIe siècle, certains ont abandonné l’idée originelle de trouver un remède à la blessure de la tour de Babel pour étudier les langues et leurs origines. On observe alors, pour toutes les langues du continent européen, qu’elles ont subi des variations à partir de mêmes racines. Mieux, on ne s’arrête plus à l’étymologie comme le faisait Kircher, mais on étudie la grammaire et des parallèles sont établis. En 1786, Sir William Jones écrit que «la langue sanscrite, quelle que soit son antiquité, est d’une structure admirable, plus parfaite que le grec, plus riche que le latin et plus merveilleusement raffinée que chacun des deux, se trouvant d’un rapport d’affinité, tant dans la racine des verbes que dans les formes grammaticales. Aucun philologue ne pourrait les examiner toutes les trois, sans être convaincu qu’elles découlent d’une racine commune, qui n’existe peut-être plus. » Jones affirme même que le celtique, le germanique et le persan ont une parenté avec le sanscrit : l’hypothèse de l’indo-européen est née. Wilhem von Schlegel et Franz Bopp ont approfondi les rapports entre les différentes langues que cite Jones et remarquent des correspondances entre les paradigmes des verbes et des déclinaisons. C’est Jacob Grimm, en 1818, qui fixe le critère scientifique de « rotation des sons », en observant comment à partir du sanscrit sont engendrés le poud-podos du grec, le ped-pedis latin, le fotus germanique et le foot anglais. On voit alors nettement que l’esprit n’est plus le même que celui de Nicolas de Cuse : on ne veut plus la concorde universelle, mais l’étude des langues pour elles-mêmes. Il n’est cependant pas absurde de prétendre que ce type de démarche n’aurait jamais vu le jour sans l’immense agitation des esprits autour de la langue parfaite.

 

b- L’utopie de l’espéranto.

 

C’est le docteur Lejzer Ludwik Zamenhof qui fut le premier à en parler. En 1887, il publie un livre intitulé Langue internationale qui traite d’un projet de langue universelle. Elle fut baptisée espéranto parce que l’auteur avait signé son livre sous le pseudonyme de Doktoro Espéranto. L’alphabet de l’espéranto comporte 28 lettres et pour chaque lettre on ne trouve qu’un seul son. L’accent tonique est toujours sur l’avant-dernière syllabe. La est le seul article. Zamenhof observe les radicaux communs à toutes les langues indo-européennes et forme des mots à partir de cette compilation : apud (chez), birdo (oiseau), kato (chat)…tous les mots substantifs sont en « o », sauf les féminins qui sont en « ino ». L’emploi des préfixes et des suffixes est quasi automatique. De ce fait, à partir d’une racine, il est possible de créer tout un champ sémantique. L’espéranto est donc une construction de langue élaborée grâce aux progrès faramineux de la linguistique des siècles précédents. L’aspect métaphysique a disparu de l’esprit du philologue, mais la tour de Babel, la confusion des langues et l’utopie de la concorde le hantent encore. L’espéranto peut donc à ce titre être assimilé aux grands projets des humanistes.

 

IV- Le langage de la pensée scientifique

Depuis Descartes, Bacon, Pascal, Leibniz ou Newton, pour ne citer qu’eux, le monde scientifique a acquis une grande influence sur l’évolution de la pensée humaine. Nous sommes entrés dans une ère de technologie où notre vision du monde change au fur et à mesure que la science avance. Le langage scientifique est-il par là même devenu la forme nouvelle que pourrait revêtir la langue universelle ? Sa formidable efficacité sur le plan de la communication se double-t-elle d’un pouvoir créateur ?

Assurément le langage scientifique, grâce à un ensemble de conventions internationales de plus en plus unifié — système métrique, SI (système d’unités et de mesures international), mais aussi recours à des variables du type x, y, z dans le langage mathématique par exemple, ou accord sur des conventions opérationnelles telles l’impossibilité de calculer la racine carrée d’un nombre négatif dans le corps des réels — et à une instrumentalisation spécifique de l’anglais, tend à devenir un outil de communication universel. Des chercheurs de toutes nationalités peuvent se rassembler dans un colloque sans que les différences linguistiques constituent un obstacle insurmontable.

Ce langage permet de formuler les lois universelles qui régissent l’univers : la dynamique de n’importe quel corps qui chute sur notre planète obéit à la loi de gravitation, cette vérité scientifique sera formulée partout par la même équation, grâce à des symboles conventionnellement reconnus.

Dans le domaine des sciences de la nature, le développement des taxinomies permet d’établir un classement rigoureux des espèces animales, et ainsi de mieux les connaître. On crée de véritables « tiroirs », dans lesquels on va pouvoir « ranger » les groupes biologiques, en partant des caractères les plus généraux pour arriver aux caractères les plus particuliers qui définissent un animal. Ainsi par exemple la moule :

Embranchement: Mollusques

Classe: Lamellibranches

Ordre: Filibranches

Genre: Mytilus

Espèce: edulis

 

Bien que ce type de classification soit antérieur au darwinisme, il entre en cohérence avec les schémas évolutifs de ce dernier. Et la mise en commun d’un système de classification avec l’élaboration d’un langage scientifique permet l’avancée actuelle des recherches. De plus en plus, on s’aperçoit que le vivant se développe selon des structures qui sont identiques pour tous les individus, malgré la grande diversité des espèces animales.

Les recherches sur l’ADN vont dans le même sens. En effet, cette macromolécule, dont la taille peut atteindre plusieurs kilomètres chez certaines espèces, est à l’origine de l’architecture de tout être vivant. Les quatre molécules principales qui la constituent, les bases, se combinent entre elles pour former des séquences, codes des différentes protéines. Ainsi, grâce à la structure en hélice de la molécule, et grâce à un système complexe de réplication, des millions d’espèces peuvent voir le jour à partir de quatre éléments : ce phénomène peut être analysé et décomposé en schémas simples, à l’aide d’un petit nombre de signes.

Les progrès de la recherche permettent donc d’accéder à des formulations nouvelles qui rendent compte des lois universelles du vivant, telles qu’elles sont perçues par la raison humaine.

Peut-on aller plus loin, et dire que l’universalité et la simplicité du langage scientifique lui confèrent un pouvoir créateur, analogue à celui du Verbe divin évoqué plus haut ? L’informatique, science de communication par excellence si l’on en croit son nom, constitue l’exemple le plus visible de cette universalisation : les langages de programmation sont internationaux, leurs codes permettent de réaliser des opérations de plus en plus complexes et diversifiées. Quand on joue à un jeu vidéo, par exemple, chaque mouvement correspond à un calcul complexe qui découle d’un code de programmation. Une succession d’informations en mode binaire, les octets, est traduite en impulsions électriques par le processeur de l’ordinateur, qui interprète ces 0 ou ces 1 comme des instructions de fermeture ou d’ouverture d’interrupteurs.

Une des applications fondamentales de l’informatique est la recherche sur l’intelligence artificielle. Il s’agit pour l’homme de créer des robots, des intelligences autonomes, capables de s’adapter à des situations complexes : pour ce faire, il doit analyser le mécanisme de fonctionnement de la perception, du stockage des informations, de leur utilisation en vue de réaliser des actions répondant à une logique. En un mot, la programmation humaine doit créer comme le Verbe divin.

 

Le langage scientifique semble donc une voie prometteuse dans la recherche d’un moyen de communication universel et créatif. Cependant, il convient de nuancer l’enthousiasme qu’il suscite. D’abord les sciences restent multiples, et le langage de chacune nécessite une initiation spécifique, un apprentissage que l’on peut assimiler à celui d’une langue étrangère, même si des rapprochements se produisent, la physique utilisant par exemple l’outil mathématique. Le rêve d’une science universelle, tel qu’il peut se lire dans les projets encyclopédistes du siècle des Lumières, est certes encore présent — par exemple dans un centre comme celui du San Jose Institute —, mais marginal. Ensuite, la formulation de lois rationnelles ne suffit pas pour rendre compte de l’ensemble du réel : l’inexplicable reprend souvent ses droits, notamment dans les expériences de physique quantique, mettant en défaut les raisonnements antérieurs. Est-il à la portée de l’homme de concevoir un paradigme suffisamment performant pour prendre en compte toutes les variables du réel ? Personne ne peut encore répondre à cette question, même si Bell a démontré que la recherche de variables cachées était une chimère. Les sciences cognitives en plein essor, qui partent de l’observation des réseaux de neurones du cerveau pour créer de l’intelligence artificielle, ne parviennent pas encore à intégrer la complexité de la machine humaine, et il n’est pas encore prouvé que le mode de communication universel des informations soit accessible par la seule raison.

 

Conclusion

 

Espérons que ce qui semblait confus au départ se présente maintenant de façon un peu plus claire et que la parenté entre le passage de l’Ancien Testament dit de « la tour de Babel » et la foule d’études linguistiques ayant trait à la langue universelle et à la concorde entre les hommes paraît moins obscure. Issue des réflexions d’ordre métaphysique que sont celles de la Kabbale, la question de la confusio linguarum a trouvé un premier écho dans les écrits de Raymond Lulle. La popularité de celui-ci et la « mode » pour la mystique juive à la Renaissance ont fait apparaître au grand jour la question de la langue parfaite. Dès lors, une foule d’auteurs se sont inspirés de leur prédécesseurs et ont continué ou amélioré leurs travaux. La filiation n’a pas été toujours fidèle, certains ont exploré de nouveaux champs, mais la plupart ont fait avancer la question. Ainsi, de la Kabbale à la découverte de l’indo-européen ou à l’utopie de l’espéranto, il est possible de suivre un même fil conducteur, à partir de la tour de Babel. Mais qu’en est-il aujourd’hui de la blessure babélique ? Est-ce que l’évolution de la compréhension des langues, l’étude de plus en plus généralisée des langues étrangères et la mondialisation de la langue anglaise ont amélioré les rapports entre les hommes ? Dans un certain sens, oui. En effet, connaître une langue étrangère est déjà un premier pas vers la compréhension de l’esprit différent d’un autre peuple. Mais la déchirure fondamentale reste la même. Les langues des hommes demeurent incapables d’établir une compréhension de l’autre parfaite et d’unir tous les peuples comme le voulait Raymond Lulle. La recherche de la langue parfaite apparaît donc comme une quête vaine. Et si, pour réaliser la concorde entre les hommes, nous nous devions de chercher ailleurs…dans le message du Christ et de la Pentecôte, faisant écho à la confusio linguarum de Babel, et dans l’amour universel d’autrui ?

 

Le miracle de la Pentecôte, enluminure d’env. 1350, Kloster Adelhausen.

 

 

BIBLIOGRAPHIE

A. Aboulafia, L’Epître des sept voiles, Edition de l’Eclat, 1985.

J. L. Borges, La bibliotheca de Babel, « la bibliothèque de Babel », Ficciones, Alianza- Emecé, 1995.

J. L. Borges, La escritura del Dios, L’écriture du Dieu, Aleph, Alianza-Emecé, 1995.

M.-C. Bartholy, Précis de philosophie, Magnard, 1975.

J. Bottéro, Mésopotamie, Gallimard, 1987.

J. Bottéro et S.N. Kramer, Lorsque les dieux faisaient l’homme, Gallimard, 1989.

A. Cohen, Le Talmud : commentaires sur le Talmud,. Payot, Paris, 1970.

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E. Drewermann, Le mal, Desclée de Brouwer, tome I 1995, tome II 1996, tome III 1997.

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M. Eliade, Histoire des croyances et des idées religieuses, Payot, 1983.

Encyclopaedia Universalis, 1990.

R. Graves et R. Patai, Les mythes hébreux,Fayard, 1987. (éd. française)

G.Gusdorf, La parole,. PUF, 1956.

B. Huisman et F.Ribes, Les philosophes et le langage, Sedes, 1986.

S.N. Kramer, L’histoire commence à Sumer, Desclée de Brouwer, 1957.

Platon, Timée, Critias, Garnier Flammarion, 1992, Trad. Luc Brisson.

L. Schaya, L’homme et l’absolu selon la Kabbale, Dervy-livres 1988.

 

 

La tour de Babel

 

 

Bruegel l’Ancien, La Tour de Babel, 1563, Vienne.

 

 

 

PROTOCOLE DE RECHERCHE

 

Nous avons réfléchi chacune de notre côté au dossier en consultant divers ouvrages dans des bibliothèques différentes, celles de la Part-Dieu, de la faculté de Bron et de Saint-Etienne. Nous avons pu restreindre nos recherches grâce aux fichiers informatiques ; puis nous avons mis nos recherches en commun pour l’élaboration des différents thèmes, ce qui nous a permis de trouver nos problématiques. Nous avons ensuite réparti les tâches selon nos centres d'intérêts. Le temps de recherche préliminaire a été de vingt heures environ (temps difficilement mesurable car il s'échelonne sur une longue durée et comprend des lectures et des prises de notes). Nous avons travaillé une dizaine d'heures chacune pour la rédaction au brouillon. Puis nous avons consacré une quinzaine d'heures environ à taper notre texte sur ordinateur (nous avons rencontré de grosses difficultés à ce moment-là de notre travail, à cause de notre médiocre connaissance des logiciels et de problèmes de sauvegarde). A part cela, nous avons un peu de mal à nous retrouver, étant donné que nos emplois du temps sont fort différents et que Marie habite à Saint-Etienne où elle rentre le week-end. Enfin, du fait de la quantité de documents que nous avons pu trouver, la sélection des différents thèmes à aborder n’a pas été évidente.

 

PLAN

I - L’ARCHITECTURE DE LA TOUR DE BABEL ENTRE MYTHE ET ARCHEOLOGIE.

A - Babel, mythe et réalité.

1) Présence du mythe au cours des siècles.

2) Traces littéraires et archéologiques.

B - L'évolution des représentations de la Tour de Babel.

1) Représentations de la Babel du mythe.

2) les « Babel » d’aujourd’hui.

C- Réflexions sur la finalité de la construction d’une Tour de Babel.

II - BABEL, MYTHE DU LANGAGE.

A - Problèmes posés par le langage.

1) La langue originelle.

2) Le rôle du langage dans la pensée.

3) La possibilité d’une communication universelle.

B - Barrières linguistiques :

1) Problèmes de la traduction.

2) Le rêve d’une langue universelle.

C - Linguistique et psychanalyse.

III - LES ENJEUX DE CE MYTHE AUJOURD'HUI

A - Une diffusion mondiale du savoir.

B - Europe et mondialisation.

 

 

INTRODUCTION

 

Le récit biblique de la Tour de Babel est devenu l’un des mythes prépondérants de la culture occidentale, l’une de nos références communes. Son actualité est évidente dans de multiples domaines : mythe étiologique, qui sert à justifier rétrospectivement un double état de fait, la dispersion des hommes sur la surface de la terre et la multiplicité des langues, il met en scène l’orgueil des hommes voulant rivaliser avec le Créateur par une construction imposante ; mais il soulève également la question de la langue originelle unique, qui préoccupe toujours l’humanité dans la mesure où la diversité des langues constitue, comme le note Saint-Savin, « l'inconvénient majeur, la plus grande barrière entre les hommes ».

Tout d'abord, nous nous placerons dans une perspective esthétique et tenterons de voir comment l'architecture de la Tour a inspiré les arts ; puis nous nous intéressons à sa dimension linguistique et orale en étudiant de quelle façon le mythe de Babel est devenu celui du langage ; enfin nous considèrerons les enjeux politiques et économiques du mythe de nos jours.

 

I- L’ARCHITECTURE DE LA TOUR DE BABEL ENTRE MYTHE ET ARCHEOLOGIE.

A) Babel, mythe et réalité.

 

1) Présence du mythe au cours des siècles.

Le mythe de Babel a marqué la mémoire collective bien avant sa rédaction dans la Genèse (IXe-VIIIe siècle avant J-C), puisque d’après C. Ueblinger le récit biblique serait le résultat du mélange de quatre couches narratives successives, dont la plus ancienne proviendrait de la tradition orale assyro-babylonienne, bien antérieure aux siècles de rédaction de la Bible.

Il est cependant singulier d’observer que, mis à part au début du XIIe siècle dans les récits du rabbin Benjamin de Tolède, où il est question de la Tour de Bélus détruite par le feu du ciel , la Tour de Babel n’est mentionnée qu’en passant, dans des comparaisons ou analogies, et ce jusqu’au XIXe siècle. Comme nous l’indique l’article « Babel » de l’Encyclopédie de Diderot, le récit de l’Ecriture n’a laissé qu’un souvenir vague et embrumé de la construction d’une Tour et de la confusion consécutive des langues. Dans le Dictionnaire de Trévoux, on peut trouver cette constatation : « le peuple dit quelquefois d’une chose bien grande et bien haute qu’elle est grande ou haute comme la Tour de Babel », ce à quoi il est ajouté : « Cela n’est que familier et populaire ». Quant au Dictionnaire de l’Académie, il explicite de cette manière l’emploi de l’expression : « Figurément, confusion d’opinions et de discours. ». Mentionnons par ailleurs une croyance paysanne bretonne liée à ce mythe mentionnée par Sébillot : lorsqu’un serpent a réussi à échapper pendant sept ans à la vue de l’homme, il lui pousse des ailes grâce auxquelles il s’envole jusqu’au sommet de la Tour de Babylone, lieu lointain et maudit. De là, il se voit par miracle précipité dans le vide le dimanche des Rameaux et il ne reste plus alors qu’à l’écraser.

2) Traces littéraires et archéologiques.

Au-delà de ces vagues allusions, il existe pourtant une réalité archéologique et historique de la Tour de Babel. Les premières traces d’une recherche valable sur le site nous ont été transmises par des récits de voyage, à commencer par celui d’Hérodote qui se rendit sur place en 460 avant J.-C. Bien que Rawilson ait estimé qu’Hérodote n’était jamais venu à Babylone, la description qu’il nous fait du site semble exacte si on la compare avec les dernières données sur le sujet. D’autres grands explorateurs tels Strabon, Diodore de Sicile, Rauwolf, ou encore Pietro della Valle, nous ont laissé leur description de la Tour, qui relève parfois d’ailleurs de la plus grande fantaisie. Néanmoins, ces descriptions ont toutes en commun le gigantisme de la construction ; bien qu’elles traitent en fait de sites différents (Aqarquf à l’ouest de Bagdad, Birs Nimrud au sud-ouest de Hillé, colline de Mujélilé au nord du champ de ruines de Babylone) puisqu’à l’époque on ne savait pas encore avec exactitude laquelle des ruines qui parsemaient cette région de la Mésopotamie pouvait être celle du mythe, elles se ressemblent. On supposera plus tard avec une relative certitude que la tour à laquelle le texte biblique fait allusion se trouve à Babylone et est en fait la ziggurat du temple de Marduk appellée E-temen-an-ki (Maison du fondement du Ciel et de la Terre), édifiée en 1100 avant notre ère, conformément à ce que la lecture du poème babylonien de la Création, Enuma Elish, « une des œuvres capitales de la littérature akkadienne » (R. Labat), semble indiquer. Quant à certaines données plus précises, d’ordre mathématique, elles sont données par la tablette de l’Esagil découverte par Georges Smith en Mésopotamie et traduite longtemps après par le Professeur Scheil, qui établit les équivalences entre toutes ses indications de mesure et nos unités modernes. Voici ses conclusions : le kigal, c’est-à-dire la base de la ziggurat, était une forme carrée de 90 mètres de côté ; la Tour elle-même était constituée de sept étages en retrait les uns par rapport aux autres, surmontés d’un sanctuaire de neuf mètres de hauteur, le shahuru.

 

HERODOTE (460 avant J. -C.)

« Au milieu du sanctuaire (de Zeus Belos), une tour solide était construite, d’un stade de longueur et de largeur. Sur cette tour s’en tenait une autre, sur celle-ci de nouveau une autre et ainsi huit tours, toujours l’une sur l’autre. A l’extérieur et circulairement, il y avait une place de repos où ceux qui montaient s’asseyaient et se reposaient. Dans la dernière tour est un grand temple et dans le temple se trouve un grand lit, richement garni et à côté une table d’or. Aucune image n’y est dressée. Personne n’y passe la nuit, sinon une femme du pays désignée par Dieu lui-même. C’est ce que racontent les Chaldéens qui sont là les prêtres de cette divinité. »

 

STRABON (-60 — 20)

« Là se trouvait aussi le tombeau de Bélus, aujourd’hui détruit et que l’on dit avoir été démoli par Xerxès. Il avait la forme d’une pyramide carrée, construite en briques cuites. Elle mesurait un stade de hauteur et un stade de côté. Alexandre voulut la relever mais l’entreprise était considérable et exigeait beaucoup de temps : la seule évacuation des décombres représentait le travail de dix mille hommes pendant deux mois. Il ne put achever le travail commencé, car aussitôt la maladie puis la mort surprit le roi. De ceux qui vinrent après, personne ne s’en inquiéta plus. »

 

 

DIODORE DE SICILE (Ie siècle après J. -C.)

« Après ce (bassin), Sémiramis construisit dans le centre de la ville un sanctuaire, dédié à Zeus, que les babyloniens nomment Bélus, ainsi que nous l’avons déjà dit. Comme les historiens ne sont pas toujours d’accord sur ce monument, avec le temps tombé en ruines, il est impossible d’en donner une description précise. On admet cependant qu’il avait été élevé à une hauteur extraordinaire et que les Chaldéens à cause de sa hauteur s’y livraient à leurs travaux astronomiques. Toute la construction avait été dressée avec beaucoup d’habileté en bitume et en briques. A son sommet se trouvaient les statues revêtues d’or de Zeus, Héra et Rhéa. »

 

 

 

RAUWOLF (physicien, botaniste et voyageur du XVIe siècle)

« Derrière et assez près était le tombeau de Bélus que les enfants de Noé entreprirent de faire monter jusqu’au ciel. Nous l’avons encore vue ; elle a un demi-lieu de diamètre, mais elle est si complètement ruinée et si pleine d’une vermine qui l’a percée de trous, qu’on ne peut en approcher à moins d’un demi-mille, sauf pendant deux mois l’hiver. »

 

PIETRO DELLA VALLE (1916)

« Masse confuse de bâtiments ruinés, qui font un tas prodigieux du mélange des divers matériaux, soit que cela ait été fait de la sorte dès le commencement, comme c’est mon opinion, soit que les débris aient confondus toutes ces ruines et les aient pêle-mêle réduites à la forme d’une grosse montagne (…) Elle est de figure carrée, en forme de tour, ou de pyramide, avec quatres faces qui répondent aux quatres parties du monde. »

 

B) L’évolution des représentations de la Tour de Babel.

1) représentations de la Babel du mythe.

Les premières reconstitutions ont été imaginées avant que l’on ne prenne connaissance de la tablette de l’Esagil. C’est pourquoi elles varient pour ce qui est du nombre d’étages (certaines n’attribuent à la tour que deux étages, avec éventuellement un troisième constitué par le sanctuaire ; d’autres lui en attribuent sept ou huit, mais donnent aux deux premiers une hauteur bien supérieure), de sa forme à la base (rectangulaire ou carrée), de ses différents accès (rampe ou escaliers ; escaliers intérieurs ou extérieurs…). Des représentations ont été conservées, notamment celles de Sir Henry Rawlison et de son frère Georges (cf 9), de Chipiez (cf 10), de Maspero (cf 11), de Franz Reber (cf 12), de Woolley-Newton (cf 13), de l’architecte anglais Lethaby (cf 14), de Weissbach (cf 15), de Dieulafoy (cf 16), de Koldewey (cf 17), de Dombart (cf 18), d’Unger (cf 19), de Busink (cf 20). Mais finalement, on pourrait affirmer avec Paul Zumthor qu’ « il importe assez peu à l’histoire de l’imagination et à l’analyse anthropologique de nos mythes que la Babel « réelle » — seule tenue pour telle d’un point de vue étroitement scientiste — soit identifiable avec l’une ou l’autre des tours à étages babyloniennes ». Et nous pourrions même aller plus loin en disant « qu’il importe assez peu à l’histoire de l’imagination et à l’analyse anthropologique » que Babel soit ou non réelle puisque ce qui est intéressant dans un mythe, c’est beaucoup moins son origine (mythe ou réalité) que le mythe pris pour lui-même dans ce qu’il implique (volonté étiologique, angoisse humaine…), les raisons pour lesquelles il a persisté dans notre mémoire. Dans cette perspective, il est remarquable de noter que la représentation picturale de Babel a évolué en même temps que nos modes et nos mentalités. Ainsi nous pouvons observer qu’au Moyen-Age on représentait la Tour selon les critères architecturaux de l’époque, soit une construction fortifiée sur une base, carrée le plus souvent mais parfois pentagonale comme en témoignent l’Ivoire de la Cathédrale de Salerne (cf 21), la mosaïque de Montréal (cf 22), la miniature d’un maître suisse (cf 23) ou la gravure sur bois de Malerbibel (cf 24). La représentation de Bruegel (cf. p. 38) semble pour sa part largement inspirée de l’architecture du Colisée (Bruegel avait séjourné à Rome en 1553). Celle de Gustave Doré (cf p.45) est traitée dans un esprit très romantique. Celle de Michelson, elle, a un style beaucoup plus moderne : les formes sont simplifiées et épurées. Dernièrement enfin, on a même pu voir des photos-montages où le sommet de la Tour se transformait en cheminée de centrale nucléaire ! Ce qui nous montre de quelle manière un mythe peut être réutilisé… Mais il semble pourtant qu’il n’y ait pas besoin d’aller aussi loin pour trouver des récurrences du mythe aujourd’hui.

 

Tablette de l'Esagil, Musée du Louvre.

Représentations de la tour de Babel : 9 la ziggurat d'Ur d'après G. Rawlison ; 10 temple chaldéen sur plan rectangulaire reconstitution Chipiez ; 11 ziggurat d'Ur reconstitution de Maspero ; 12 reconstitution de F. Reber ; 13 ziggurat d'Ur, première reconstitution de Woolley-Newton.

Gustave Doré, Construction de la Tour de Babel, 1866.

14 projet de Lethaby ; 15 de Wiesbach ; 16 de Dieulafoy ; 17 de Koldewey (2 projets) ; 18 projet de Dombart (1920) ; 20 projet et reconstitution de Busink ; non numéroté projet et reconstitution d'Unger (4 figures).

Représentations de la Tour de Babel : 21 ivoire de Salerne ; 22 mosaïque de Monréale ; 23 miniature d'un maître suisse ; 24 Malerbibel.

 

2) les « Babel » d’aujourd’hui.

En effet le gigantisme que symbolise parfaitement la Tour de Babel est un élément omniprésent dans l’histoire de l’humanité. L’homme a toujours eu tendance à vouloir manifester sa puissance par des constructions imposantes : citons par exemple les pyramides d’Egypte, les châteaux de tout temps (le meilleur exemple français en serait le Château de Versailles, témoignage de l’orgueil du roi Louis XIV, qui voulait que sa demeure soit la manifestation de sa puissance économique, guerrière et commerciale), plus récemment la Tour Eiffel, la Statue de la Liberté, et pour finir les buildings et autres gratte-ciel (« trade center » des Etats-Unis comme dans le quartier de Wall Street à New-York, avec les tours jumelles, sans oublier l’Empire State Building qui conserva longtemps le record de hauteur, et dans une moindre mesure, le quartier de la Défense à Paris).

C) Réflexions sur la finalité de la construction d’une Tour de Babel.

En ce qui concerne la Tour de Babel, le but de la construction a laissé la place à de nombreuses spéculations.

D’après le récit biblique, c’est dans l’intention de «se faire un nom » que les hommes ont entrepris la réalisation de cet édifice. En effet, les peuples qui étaient arrivés au pays de Shinéar étaient des nomades. Etant donné la richesse de cette plaine, ils avaient décidé de s’y sédentariser ; pour ce faire, ils bâtirent tout d’abord la ville puis ils voulurent «se faire un nom » pour être reconnus d’un part par les autres peuples susceptibles de convoiter ce territoire nouvellement acquis et d’autre part par Dieu.

Certains affirmèrent par la suite que c’était dans le but de rivaliser avec Dieu que les Chaldéens auraient construit cette tour, ce qui expliquerait dès lors la colère divine et par là-même la destruction de la tour. D’autres expliquèrent cette intention par le fait que les hommes voulaient se protéger d’un nouveau déluge. Cette hypothèse reste plausible étant donné que Babylone se trouvait à proximité de l’Euphrate, qui était en crue au moins une fois par an.

La version que l’on retiendra est pourtant différente : les « hommes venus de l’Est » auraient construit cette tour comme toutes les autres ziggurats, d’une part pour s’assurer la faveur d’une divinité majeure et d’autre part pour maintenir le contact avec les Dieux : la Terre se trouvant trop éloignée du ciel, il fallait s’en rapprocher pour obtenir le passage des Dieux sur la Terre, contact nécessaire aux Hommes pour supporter leur solitude et ne pas se sentir abandonnés des Dieux comme cela avait été le cas lors de l’épisode du Déluge. Les ziggurats babyloniennes auraient aussi une fonction astronomique, mais secondaire par rapport à leur fonction sacrée. Ainsi, la construction de la Tour de Babel n’est pas nécessairement assimilable à la folie humaine qui tenterait de se hisser à la hauteur des Dieux.

Cependant, c’est ce message qui marquera les mémoires et que véhiculera le texte biblique écrit par des auteurs hostiles aux Babyloniens, ce qui montre encore une fois que le sens d’un mythe naît d’interprétations humaines et non de sources objectives. Les tours de Babel d’aujourd’hui, ce sont bien les gratte-ciel qui symbolisent la puissance d’une entreprise ou d’un pays, et non les flèches des cathédrales.

 

II - BABEL, MYTHE DU LANGAGE.

 

A) Problèmes posés par le langage.

 

1) la langue originelle.

Si le mythe de Babel est celui de la démesure humaine, il est aussi celui du langage. En effet, selon la Bible, avant cet épisode, les hommes descendaient tous de Noé et parlaient une même langue.

Il ne s’agissait certainement plus de la langue originelle parlée par Adam et Eve au Paradis, certains affirment que c’était plutôt la langue de Cham, l’un des trois fils de Noé. Dans cette hypothèse, on pourrait comprendre pourquoi Dieu aurait voulu qu’elle ne reste pas la langue universelle, puisque cette branche du lignage de Noé était traditionnellement tenue pour criminelle.

D’autres comme Saint-Savin affirment sans hésiter qu’il s’agissait de l’hébreu.

D’après l’expérience réalisée par Hérodote en 500 avant J-C, la langue originelle serait le phrygien : le premier mot prononcé par deux enfants laissés sans aucune éducation aurait été « bekos », qui signifie « pain » en phrygien.

On pourrait multiplier les exemples car le sujet a été abondamment traité. Aucune de ces hypothèses n’est bien sûr compatible avec ce que la science nous a révélé depuis sur l’origine du langage.

2) le rôle du langage dans la pensée ; le langage, une vision différente selon les peuples

Le mythe de Babel aurait pour fonction d’expliquer la diversité des langues, responsable de la diversité des nations et des cultures. D’après Canguilhem, « l’homme n’habite pas une planète, il habite une culture » et cette culture est façonnée par notre langue puisque le langage n’est pas neutre ; au contraire, il est créateur de notre identité culturelle et réciproquement. L’expression « avoir la fièvre de Bercy » par exemple ne peut être comprise que par quelqu’un qui possède des références culturelles françaises. Whorf allait même plus loin en affirmant que les structures mentales viendraient du langage, ce que l’on illustre traditionnellement par l’exemple de la langue allemande, plus propre que d’autres au développement de concepts philosophiques. Le cercle de Vienne va lui aussi dans ce sens en admettant que la pensée est tributaire du langage . Reste que les raisonnements du type : « en chinois le verbe « être » n’existe pas, ainsi la métaphysique n’existe pas en Chine » demeurent extrêmement simplistes. Langage et pensée sont en perpétuelle interaction.

Jusqu'au deuxième châtiment de l'homme, la langue parlée est intimement liée avec la réalité, la signification symbolique de l'acte d'Adam attribuant un nom à toutes les formes vivantes évoque un ajustement parfait entre le mot et l'objet : "Le parler de l'Eden était du verre le plus pur ; étincelante, la compréhension absolue le traversait à flots". La réflexion de George Steiner nous permet de réfléchir sur le décalage entre la signification et l'apparence du mot : le mythe nous aurait-il condamnés à nous éloigner de la réalité du monde ? On constate en effet que les langues, les cultures et les individus exploitent les mots de façon différente : par exemple, en italien "jaune d'œuf" se dit "il rosso dell' novoss" c'est-à-dire littéralement "le rouge de l'œuf". Le langage est donc porteur d'une vision implicite du monde : on finit par voir ce que l'on dit.

 

Le lien établi entre le sens du mot et la réalité physique de l'objet étant différent selon les langues, la multiplicité linguistique est inévitable.

 

3) la possibilité d’une communication universelle

On peut trouver dans le Nouveau Testament un épisode qui répond à la dispersion et à l’incommunicabilité de Babel : la Pentecôte (Actes des Apôtres). Les apôtres du Christ, inspirés par l’Esprit Saint, se mettent à « parler en langues » (glossolalie), c’est-à-dire que parlant leur dialecte propre ils sont cependant entendus par chaque auditeur dans sa langue maternelle : « la Trinité se révèle alors aux hommes, et pour la première fois des humbles sont baptisés au nom du Père, et du Fils et du Saint Esprit. Telle est la vraie architecture de la tour triomphante par où l’homme peut s’enfuir au Ciel, pour régner avec Dieu » comme l’explique Saint-Savin.

B) Barrières linguistiques

1) problèmes de la traduction.

 

La multiplicité des langues fait naître chez l’homme le désir de saisir et comprendre le discours, les propos et l’écriture exprimés en langues étrangères. Il entreprend pour cela une démarche de traduction pour parvenir à faire tomber les barrières linguistiques. Cette dernière cependant n’a jamais été une entreprise facile et tolérée par tous : dans un premier temps, la religion juive la bannit pour les Ecritures Saintes . L’hébreu étant d’essence divine, la transmission de la Parole dans une langue différente serait un blasphème. Le Megillath Toanith de la religion juive rapporte : « Le monde s’obscurcit pendant trois jours lorsque la Loi fut traduite en grec. ». La traduction n’est donc pas un acte naturel et allant de soi. Cependant, la version apparaît vite comme un impératif résultant du besoin de répandre la « bonne parole » dans le monde.

Au XVe siècle, l’Eglise exige une concordance et une juxtaposition parfaite entre le texte biblique original et sa traduction, supposant que l’on reprenne et traduise les erreurs. Retranscrire le message sacré est « une tentative messianique qui nous rappproche de la Rédemption » proclame Franz Rosenzweig (Après Babel) qui traduit l’Ancien Testament en allemand ; on est loin de certaines visions primitives selon lesquelles la traduction des textes sacrés était un péché défiant la volonté de Dieu.

Il est certain que toute traduction demeure imparfaite. Au XVIe siècle, Luther écrit : « le texte biblique est roi tandis que la traduction n'est qu'une servante humble et fidèle ». Mais comme cette servante tient fermement à parler sa propre langue, il pose alors la dimension ambiguë de la version : elle se plie scrupuleusement au sens du texte tout en évitant de se contraindre au mot à mot. Dolet, humaniste et traducteur du XVIe siècle, ajoute 4 principes fondamentaux dans son traité La manière de bien traduire une langue en aultre : « le traducteur doit entendre le sens de l'auteur qu'il traduit, qu'il ait une parfaite connaissance de la langue de l'auteur, il doit utiliser des tournures qui sont naturelles dans la langue réceptrice et doit veiller à l'équilibre de la phase ». Malgré la valeur de ces principes, la traduction reste limitée, et pas seulement pour le texte biblique. En littérature, le passage d'une langue à une autre est problématique. Le fond et la forme étant étroitement liés, tenter de traduire mène à l'échec. Georges Hugnet, écrivain, écrit dans la préface de l'ouvrage Fabrication des américains de Gertrude Stein : « Tous les traducteurs rendent assez bien la pensée mais on a peu d'exemples de traduction qui satisfassent pour le style, le rythme, la couleur et la résonance des mots ». En effet, le style produit du sens, en poésie par exemple rythme et musique sont des clés d’interprétation.

La traduction malgré ses lacunes permet cependant à l’homme d’atténuer l’incompréhension entre les peuples et de s’enrichir en pénétrant d’autres horizons.

 

2) le rêve d’une langue universelle.

L’homme reste nostalgique du temps d’avant Babel et même du temps de l’Eden, où règnait une langue adamique limpide, immédiatement compréhensible, et la réalisation d’une unité linguistique demeure un horizon de la pensée linguistique. De nombreux penseurs expriment la nécessité d’une langue commune à toute l’espèce : « J’oserais espérer une langue universelle fort aisée à apprendre » (cité dans Typologie linguistique, 1983) affirme Descartes, tandis que Montesquieu en souligne les vertus pour les relations entre les êtres : « La connaissance entre les peuples est tellement importante qu’ils ont absolument besoin d’une langue commune ».

En moins de quatre siècles, six cents langues artificielles ont été créées. Citons par exemple le Solrésol, inventé par Jean Sudre en 1850, une langue dérivée des sept notes de la gamme que l’on peut soit jouer soit parler ; ou encore l’Universalgot de Pinot, synthèse des principales langues mortes et vivantes européennes, ou le Volapük élaboré en 1889 par un prêtre catholique, Schleyer. Les échecs de ces tentatives semblent montrent que l’adoption d’une langue universelle est impossible. Cependant, on ne peut nier la performance de Lejzer Zamenhof qui, fasciné par le mythe de Babel dès son enfance, voulut recréer une « Ur-Sprache » des temps modernes : la Lingwe Universala, qui devient en 1887 l’Esperanto, mot qui signifie « celui qui espère », existe encore de nos jours. Ses atouts sont la simplicité, le « naturel » et la possibilité d’être mémorisée facilement ; elle est construite à partir de racines courantes des langues occidentales les plus répandues. On retrouve à travers l’Esperanto le rêve de l’union des peuples et de la fraternité humaine. Selon Zamenhof, les haines et les animosités humaines sont en partie dues à une incompréhension mutuelle : la construction de la tour de Babel suggère l’harmonie des hommes unis par leur langue.

On peut craindre cependant que la création d’un langage universel ne relève de l’utopie, le rapport entre le monde et les mots, entre signifié et signifiant, étant appréhendé différemment selon les peuples. Mais l'universalité du langage n'est pas perdue : à travers la dimension psychanalytique du mythe, nous verrons comment l'importance du langage est universelle.

 

 

Malo mi kedete de larnages

 

Kado, kado jam tempo esta !

La tot homoze en famiglje

Konunigare so déba !

 

Que l’intimité des nations tombe tombe

Il est grand temps !

L’humanité toute entière en une seule famille

Doit s’unir !

 

Hymne à la fraternité de Zamenhof en esperanto.

 

 

C) Linguistique et psychanalyse.

 

En effet, à l'instar des autres mythes, celui de Babel possède une dimension symbolique. A propos des mythes d’Œdipe, de l'Eden et de Babel, Freud affirme : « Ils correspondent aux reliquats déformés des fantasmes de désir de nations entières, les rêves séculaires de la jeune humanité ». Le mythe, au même titre que le rêve et le fantasme, permettrait la satisfaction du désir. Qu'en est-il de Babel ? Le chercheur et psychanalyste anglais Wilfred R. Bion met au premier plan le caractère violent de la curiosité et au second plan le délit sexuel : « il est facile d'y trouver des représentations symboliques de la sexualité orale et de la dispersion, d'une liaison par le langage, de la connaissance de soi ». Il est difficile de saisir ces interprétations psychanalytiques. Qu'entend-t-on par "sexualité orale" ? La Tour de Babel étant le fruit d'une fusion verbale, est-elle une allégorie de l'étreinte sexuelle ?

La psychanalyse nie entièrement l'existence d'une Ur-Sprache. Selon Bion, en inventant le mythe de Babel, l'homme crée sa propre nostalgie d'une langue universelle et cultive son imaginaire de fantasmes par l'unicité linguistique, symbole du "Un" fusionnel. Le mythe montre alors que l'échange verbal est source d'épanouissement par l'homme. La psychanalyse considère le langage comme indispensable à la construction psychique de l'être humain. Dès sa naissance, l'homme est un être de langage, en demande perpétuelle de communication et d'échanges verbaux : c'est par la parole qu'il se construit. Dans Tout est langage, Françoise Dolto réfléchit à l'aspect fondateur de l'échange oral chez le nourrisson et l'enfant ; elle insiste sur l'importance du "parler vrai". L'échange oral fusionnel des hommes a construit la Tour de Babel, l'homme se construit lui-même par le langage. Bion rapproche le mythe du thème philosophique de la connaissance de soi : l'élévation de l'homme dans les cieux traduit-elle une élévation spirituelle donnant accès à la connaissance de soi ? Alors l'orgueil de l'homme résiderait dans l'hypothèse qu'il prétendrait se connaître aussi bien que Dieu le connaît. Cette aspiration à la connaissance n’est pas nouvelle : elle rappelle le premier péché du premier homme.

 

III - Les enjeux de ce mythe aujourd'hui.

 

A) Une diffusion mondiale du savoir.

 

Vouloir connaître le monde est dans la nature de l'homme. Aujourd'hui plus qu'hier, l'homme s'engage à diffuser, communiquer son savoir par de nouvelles techniques.

"Quelle société du savoir pour demain ?" fut la question guidant la Biennale du savoir le 27 janvier 2000. Umberto Eco évoque "une Babel post-moderne" à propos du déferlement des techniques qui permettent la diffusion de l'information. Philippe Meirieu souligne la dimension laborieuse de la quête du savoir : « le savoir est un déballage cacophonique des opinions » et dénonce ainsi la pauvreté de la société : « on ne parle plus de rien, on parle, on ne sait plus vraiment de quoi l'on parle » ; Jean-François Dortier renforce la vision de Philippe Meirieu en associant la société du savoir à un « trou noir conceptuel ayant une densité importante mais peu de lumière ».

 

Il semblerait que le mythe de la Tour de Babel soit réactualisé ces derniers temps avec l'écroulement des barrières culturelles, grâce aux médias et à Internet. En effet, on assiste à une invasion médiatique faisant circuler la culture à une telle vitesse que l'on peut craindre une perte d'identité des hommes. Même si le modèle américain est désormais en crise, on ne peut nier l'emprise de la culture américaine sur le reste du monde, les Etats-Unis restent la référence de la culture de masse, qu'il s'agisse des séries télévisées, de l'information, de la musique "rock" ou des parcs de loisirs. A l'intérieur même des pays, on peut constater ce phénomène "d'acculturation" des masses.

Avec Internet, la création d'un langage universel est à nouveau d'actualité puisqu'il va falloir codifier les textes pour pouvoir faire transiter les informations. Evidemment, l'anglais tient une place prépondérante en tant que langue d'échanges. Un site nous informe d'ailleurs à ce sujet en exposant les limites des normes, des protocoles et des logiciels quant à leur capacité à gérer les langues de plus en plus nombreuses des utilisateurs.

 

 

B) Europe et mondialisation.

 

Le mythe de la Tour de Babel suggère la puissance d'un peuple qui se réalise par la construction de la Tour et qui trouve ses sources dans l'union orale. Ainsi, Dieu descendu sur terre pour voir l'entreprise des hommes punit l'orgueil "en mettant le désordre dans leur langage pour qu'ils ne s'entendent plus les uns les autres". Aujourd'hui, les hommes veulent acquérir un pouvoir économique et politique, leur but est alors d'accéder à la prospérité. Par la création d'une Europe unie, les hommes donnent la possibilité de préserver des identités nationales diverses tout en s'unissant entre états. Les gens qui pensent, parlent et vivent différemment se rencontrent grâce à l'Europe, mais se confrontent aussi les uns aux autres à cause d'elle : elle fait naître l'enrichissement culturel, le respect de l'altérité de chacun mais aussi la xénophobie. Selon Michel Bruguière, le continent serait une « Babel privilégiée » : la multiplicité des langues n'est plus une malédiction, elle fait au contraire partie du patrimoine culturel européen et n'est sans doute pas un obstacle à l'unité des différentes nations. L'homme surmonte le clivage linguistique par la généralisation de l'étude des langues vivantes.

 

Cependant, si l'union européenne suggère le resserrement des liens entre les peuples, on ne peut nier que le but principal de cette union soit d'accéder à un certain pouvoir, d'avoir une emprise sur le reste du monde, comme les bâtisseurs de Babel qui cherchent la domination en s'élevant jusqu'au ciel. Les hommes s'engagent à s'unir afin d'accroître leur puissance. L'union monétaire, avec la mise en place de l'Euro, traduit le désir de vouloir réduire la suprématie des Etats-Unis. Ainsi, le rapprochement d'un peuple soi-disant uni pour la paix et la prospérité fait naître l'affrontement des "grandes puissances". "L'Europe : une Babel réussie" titrait le Nouvel Observateur en mars 1995 : on pourrait surtout parler d'une Babel pervertie basée sur l'hégémonie et la volonté de détenir le monopole du monde. Le phénomène politique et économique de la mondialisation traduit d'autant plus le désir des hommes à vouloir entretenir leur force par l'association avec l'extérieur. Les hommes espéreront toujours parvenir au sommet de la tour, l'ambition de détenir le monopole du monde apparaît comme ancré dans leur nature.

 

 

CONCLUSION

L'étude du mythe de Babel nous permet de constater son omniprésence. En effet, il se prête à un grand nombre d'interprétations et a inspiré des personnes très différentes : architectes, écrivains, psychanalystes, linguistes, etc . . .

Nous pourrions dire avec Gérard Pullicino, le réalisateur du film Babel sorti l'année dernière, que « cette vanité, cette folie des hommes, cette quête effrénée du pouvoir, sont toujours aussi actuelles. Il suffit de regarder autour de nous, les guerres, la pollution, les dérapages des médias ». Il semblerait que le mythe de Babel soit destiné à survivre aux évolutions de notre civilisation et même à évoluer avec elle.

 

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Biennale du Savoir, Palais des expositions à Lyon, 27 janvier 2000.

Thème : "Quelle société du savoir pour demain ?"