Le roi David

Le jeune David, peinture sur cuir, Andrea del Castagno (1423-1457), in Les personnages de l’Ancien Testament, Joan Comay, Albatros/ Valmonde, Paris, 1971.

 

Il aurait fallu consacrer plusieurs chapitres de ce recueil à David, figure majeure de l’Ancien Testament.

Rappelons simplement ici que son histoire est racontée dans les livres de Samuel (1 Sam 16-30, 2 Sam), dans le premier Livre des Rois (1-2, 12), et dans le premier livre des Chroniques (11-29).

 

Nous recommandons la lecture de l’ouvrage collectif Figures de David à travers la Bible, Lectio divina 177, Cerf, 1999, et tout spécialement celle de l’article d’André Wenin intitulé « David roi, de Goliath à Bethsabée ».

 

 

David et Goliath

La Bible en vitraux, photographies de Sonia Halliday et Laura Lushington,

Brunnen Verlag, Bâle.

 

Le Roi David (tapisserie d'Ecouen, 1510-1520).

 

SOMMAIRE

Protocole de travail

 

Introduction

 

I- David, un roi presque parfait.

1) David, préfiguration du Messie

2) Un modèle de roi chrétien

II- David, un homme ambivalent

1) Similitudes de David avec Saül

2) Motivations affectives et politiques du comportement de David

3) Un caractère complexe à l’origine de la réussite de David

4) La vie amoureuse de David : illustration de l’ambivalence.

 

Conclusion

Bibliographie

 

 

PROTOCOLE DE TRAVAIL

 

L’élaboration de ce dossier sur David, roi d’Israël, n’a pas été de tout repos, notamment à cause de problèmes d’organisation. Ma collègue de binôme a arrêté l'université avant le commencement des recherches. Le travail en solitaire a présenté quelques avantages (inutile de trouver des heures libres communes, pas de désaccord sur la présentation, sur le contenu…) mais surtout des inconvénients (personne pour discuter des idées, pour aider à lire les documents, pour taper à l’ordinateur…), a fortiori à l’approche de la date-limite.

J'ai commencé mes recherches à la Bibliothèque Universitaire de Bron mais je n’y ai pas trouvé beaucoup de renseignements. Ensuite, encore pleine d’espoir, je me suis rendue à La Part-Dieu et là, la panique s’est emparée de moi ! Après avoir identifié la multitude de livres disponibles sur le sujet, je ne savais plus par où commencer ni comment m’y prendre. C’est donc surtout à ce moment-là que j’ai pris du retard puisqu’il a fallu lire, comparer, trier, et tout ceci sur place car la plupart des documents ne pouvaient être empruntés.

Au bout de deux semaines, après avoir passé de très longues heures assise à une table de la bibliothèque, les idées et le plan étaient prêts. En quelques jours, j’ai rédigé le dossier, un peu frustrée de ne pas pouvoir accomplir quelque chose de plus complet, faute de temps. Si l’ordinateur n’avait pas eu une panne, il aurait été possible de terminer au bon moment et d’éviter un surplus de stress ! C’est donc avec une semaine de retard que j’ai pu rendre ce travail, lequel a été effectué avec un grand intérêt.

 

 

INTRODUCTION

 

David, figure royale de l’Ancien Testament, l’ « aimé de Dieu », a connu une grande renommée dans divers domaines culturels tels que la musique, la littérature, le théâtre.

Alors qu’il n’est encore qu’un jeune berger, David est choisi par Yahvé pour devenir le successeur du roi Saül. Fort de la protection divine, il entre à la cour de Saül, selon les versions grâce à ses talents de musicien ou grâce à son combat victorieux contre Goliath le Philistin, et s’y lie d’amitié avec le prince Jonathan. Son ascension est alors fulgurante. Malgré l’hostilité de Saül, jaloux des succès de ce nouvel élu de Dieu qui remporte victoire sur victoire à la tête de ses armées, David parviendra sur le trône d’Israël à la mort de Saül. Faisant preuve de ruse et de vaillance, David devient le roi « parfait », invincible, juste, bon. La grandeur de son règne est cependant ternie par une faute personnelle, l’adultère avec Bethsabée et le meurtre de son mari Urie, et par des épisodes militaires difficiles à la fin de sa vie.

La tradition monothéiste donne de David l’image d’un roi idéal, mais le texte biblique suggère des nuances dans la façon d’appréhender le personnage. Oint du Seigneur, David demeure cependant un homme à la personnalité changeante, susceptible de pécher même s’il témoigne toujours d’un repentir sincère. Ne pourrait-on pas le qualifier d’ambivalent ?

Nous verrons dans un premier temps comment David a pu être sublimé dans les traditions religieuses juive et chrétienne, notamment dans le contexte de la monarchie de droit divin, puis examinerons des interprétations plus modernes qui insistent sur la complexité de l’homme.

 

 

I- DAVID, UN ROI PRESQUE PARFAIT.

 

 

1) David, préfiguration du Messie.

 

David doit conserver pour la postérité l’image du roi parfait. Il est intéressant d’examiner comment la tradition kabbalistique s’est efforcée d’atténuer sa faute vis-à-vis d’Urie et de Bethsabée en recourant à l’idée de prédestination des élus (cf. R. Gikatila, Le secret du mariage de David et Bethsabée).

 

D’après une tradition rapportée dans le Talmud, Bethsabée appartenait à David bien avant qu’Urie ne l’épouse : « Bethsabée était destinée à David depuis les six jours de la Genèse », les âmes des deux partenaires du couple ne faisaient qu’une à l’origine. Gikatila explique longuement les raisons pour lesquelles les deux amants ne se sont pas rencontrés dès le départ et pourquoi Urie ne méritait pas sa femme. Personnellement, je trouve cette théorie de l’androgynie des âmes un peu hypocrite — même si l’idée selon laquelle chaque être humain peut trouver sa « moitié » parfaite est séduisante — puisqu’elle permet d’accepter, d’excuser l’adultère et même de ne pas le reconnaître comme une faute.

Dès lors en effet, la « faute » de David ne consiste pas à avoir pris ce qui de toute façon lui revenait, mais à l’avoir pris trop tôt, précipitant un dénouement inéluctable. David reproduit ainsi la faute du premier homme qui, selon la Kabbale, n’aurait pas fauté en consommant de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, mais en consommant trop tôt de son fruit, avant que le temps du « prépuce » des arbres n’ait été écoulé (cf. Lévitique XIX, 23). Bethsabée est encore dans le domaine du bien et du mal, sous la coupe de la « coquille » et du « prépuce » représentés par Urie, quand le roi David, pressé par le « dur penchant » qu’il a hérité d’Adam, la reprend prématurément.

Dans la conception théosophique , Bethsabée est la Sephira Malkhout, la royauté divine, celle que David devrait pleinement recevoir pour faire de son règne le règne messianique et établir ici-bas le Royaume des Cieux. Mais, depuis le péché d’Adam, la Sefira Malkhout, symbolisée par l’arbre de la connaissance, demeure dans la prison du Serpent et elle attend l’heure où elle sera totalement purgée du dommage qu’Adam lui a infligé en la rendant impure. Bethsabée allait être purifiée et réparée et il ne lui restait qu’un bref moment à passer dans la geôle du Serpent-Urie. Mais David prit les devants et s’unit à elle avant qu’elle ne soit totalement détachée du domaine impur. A cause de cela, il ne put réparer complètement le péché d’Adam et son règne ne fut pas celui du Messie. A cause de sa hâte excessive pour s’unir à Bethsabée, il perdit la royauté pour un temps et le premier fils qui naquit de leur union mourut.

 

David, Miniature grecque, VIe siècle.

 

2) Un modèle de roi chrétien.

1- Humble serviteur de Dieu.

David est au début du récit un simple berger, mais c’est paradoxalement cette humble condition qui lui donne la puissance divine. Du Bellay, dans son poème épique intitulé Monomachie de David et Goliath et sans doute adressé au défunt roi Henri II, développe le motif de l’ « humilité efficace ». La victoire de l’humble berger hébreu sur le puissant mais trop arrogant guerrier philistin est présentée comme l’illustration de la maxime évangélique « Qui s’exalte sera abaissé, qui s’abaisse sera exalté ». Rapportée aux événements contemporains de la rédaction du poème, elle préfigure les succès que sa sage politique a valu à Henri II face aux Anglais et à l’orgueilleux Charles Quint, après les revers que la France avait essuyés et qui avaient suscité, comme pour David et les Hébreux, l’aide divine.

 

La monomachie de David et Goliath

 

 

Non autrement, par une longue entorce (v. 189)

Ce caut berger guignant à teste basse

Contregardoit son impareille force

Contre l'horreur de la pesante masse.

 

Le grand guerrier à tour et à travers

Menoit les bras d'une force incroyable,

Et fendant l'air par un sifflant revers

Alloit finir ce combat pitoyable ;

Quant du Seigneur la bonté secourable

Trompa le coup de la cruelle dextre,

Qui lourdement foudroyant sur le sable,

Raza les pieds du berger plus adextre.

 

Finablement courbé sur les genous,

Panché à droit, d'un pié ferme il se fonde :

Ainsi que Dieu, lors qu'il darde sur nous

Le feu vengeur des offenses du monde.

Ce fort Hèbrieu rouant ainsi sa fonde

Deux fois, trois fois, assez loing de sa teste,

Avec un bruit, qui en fendant l'air gronde,

Fit descocher le traict de sa tempeste.

 

Droit sur le front, où le coup fut donné,

Se va planter la fureur de la pierre.

Le grand Colosse à ce coup estonné

D'un sault horrible alla bruncher par terre.

Son harnois tonne, et le vainqueur le serre :

Puis le cyant mesmes de son espée,

Entortilla, pour le pris de sa guerre,

Autour du bras la grand'teste coupée.

 

Lors Israël, que la peur du danger

Suyvoit encor' en sa victoire mesme,

Sort de son camp, et du vainqueur Berger

Envoye au ciel la louange supreme.

Le Philistin palle de peur extreme

Monstre le doz, d'une fuyte vilaine :

Abandonnant le grand tronc froid, et blesme,

Qui gist sans nom sur la deserte plaine.

 

 

4 scènes sur une page : David, gardien de troupeaux, ivoire du XIe siècle ; sacre de David par Samuel ; David apaise l'humeur de Saül malade ; David et Goliath

 

 

Dans le Saül d’André Gide, le jeune musicien David insiste à plusieurs reprises sur le fait qu’il ne souhaite pas devenir roi. Il explique à Jonathan que s’il décide de devenir chef des Philistins, c’est pour empêcher une nouvelle attaque de leur part face à l’inertie de Saül, et ensuite pour donner le pouvoir au fils du roi. Dans cette pièce de théâtre transparaît la piété du jeune souverain d’Israël, puisque, de nombreuses fois, après le combat contre Goliath par exemple, il précise qu’il a vaincu grâce à l’aide de Dieu et qu’il ne mérite pas qu’on l’appelle « seigneur » ou « prince » alors qu’il n’est que simple berger. Il ajoute également que « [son] courage n’est pas plus grand que [sa] foi ».

 

2- Roi légitime, élu par Dieu.

 

Parce qu'il est élu par Dieu pour son peuple, David devient un grand roi : c’est le choix divin qui légitime son pouvoir. A ce titre, David a toujours constitué un modèle pour justifier la monarchie de droit divin et l’autorité que les rois tirent, par la volonté divine, de leur seule naissance.

On raconte sa geste, à l’instar de celle des huit autres preux ; elle est souvent traduite en tapisserie au Moyen-Age et à la Renaissance. On peut en particulier citer la tapisserie d’Ecouen, l’une des plus belles du monde par ses dimensions, l’intérêt des scènes qu’elle représente, la perfection du dessin et la splendeur des coloris, même si elle a été longtemps méconnue. L’artiste y a ajouté quelques scènes absentes du texte biblique : l’adieu d’Urie à son épouse, ou encore une nouvelle représentation de Bethsabée après la mort de son mari où, enceinte, elle supplie le roi de prendre sous sa protection l’enfant qu’elle porte (cf. F. Salet, David et Bethsabée).

 

3- Roi pieux et repentant.

Même pécheur, David reste un modèle car il se repent.

L’intérêt particulier que porte le Moyen-Age à l’histoire de David et Bethsabée s’explique sans doute par la passion du symbolisme et la force de la tradition selon laquelle, si David était la préfiguration du Christ, Bethsabée était celle de l’Eglise et Urie celle du peuple juif. Mais le récit du Livre de Samuel est surtout riche en enseignements : il affirme la nécessité de la pénitence après la faute. David a gravement péché contre son Dieu, il s’est enfoncé dans l’ignominie ; sa conduite scandaleuse a « fait mépriser Yahvé par ses ennemis ». Mais il a payé par la mort de l’enfant le prix du rachat, il l’a accepté aussitôt et un repentir sincère l’a réconcilié avec Dieu, au point qu’il a eu de nouveau le pouvoir de conduire le destin victorieux d’Israël ; c’est de Bethsabée que David a engendré Salomon, par qui vont s’accomplir les desseins victorieux de l’Eternel. La pénitence après la faute permet le rachat.

On comprend donc, comme l’exprime F. Salet, qu’une civilisation pétrie des vérités chrétiennes ait vu dans cette histoire illustrant en fait la miséricorde divine, tout spécialement à l'égard du roi, autre chose qu’un fait divers scabreux et que les grands de ce monde aient accepté de se voir rappeler, par le truchement de la tapisserie, une doctrine si consolante.

 

David et Bethsabée, Tapisserie d'Ecouen, 1510-1520.

 

David, en tant qu’élu, n’agit pas selon sa propre volonté mais selon celle de Dieu. Tout ce qui lui arrive s’inscrit dans un plan préétabli. Lorsqu’Etân, le rédacteur mis en scène par Stefan Heym dans son roman La Chronique du Roi David, essaie de trancher entre réalité et tradition pour rendre compte de l’histoire de David, Salomon et son entourage insistent pour qu’il conserve le cas échéant plusieurs versions des événements : David est introduit auprès de Saül en tant que musicien et en tant que guerrier victorieux, le dédoublement des épisodes souligne la volonté divine que Saül et David se rencontrent.

David préfigure par ailleurs le Messie et donc le Christ dans la tradition chrétienne, ce qui explique la place centrale qu’il occupe dans l’iconographie de cette dernière. Selon J. Cazeaux dans L’Impossible David, David est trop haut pour la politique et trop pur pour l’Histoire. Il joue le rôle d’un écho, étant comme l’ombre portée de l’idée ambiguë de la Royauté de Yahvé. Le roi est sublimé, on l’exalte en gommant ses fautes.

 

David et Bethsabée , Madrid , Palacio Real.

 

 

II- DAVID, UN HOMME AMBIVALENT.

 

Les interprétations modernes en marge des traditions religieuses ne cherchent pas à idéaliser David, mais à comprendre la complexité du personnage.

 

1) Similitudes de David avec Saül.

 

L’élection de David ne le met pas pour autant à l’abri des tentations de violence, et s’il se définit au début du récit biblique comme le roi-berger à venir, antithèse du roi-guerrier qu’est Saül, il connaîtra malgré des circonstances plus favorables la même tentation du glaive que son prédécesseur. Stefan Heym brosse le portrait d’un « tyran » qui n’hésite pas à marcher sur des cadavres pour arriver au pouvoir et à commettre des crimes pour le conserver. C’est l’exercice du pouvoir qui conduit David à se transformer, ce qui fait dire à Cazeaux que le système royal en lui-même est vengeance, ruine et mort de ce qu’il devait conserver à la vie ; mais la nature de David n’a pas su empêcher cette corruption occasionnée par le système.

Dans Chronique du Roi David de Stefan Heym et Mémoires du Roi David de C. Coccioli, on peut voir un David qui fait preuve de violence également en privé. Mical, interviewée par le chroniqueur Etân dans le roman de Heym, témoigne par exemple en ces termes : « Cette nuit-là, il vint à moi avec le fouet, je m’étendis devant lui, il me corrigea et je me laissai faire. » Cette violence fait écho à celle du Saül de Gide, qui, se rendant compte que sa femme, mère de Jonathan, le faisait surveiller, la tue à coups de javelot.

Coccioli rapproche explicitement les deux rois. Le jeune David se plaint du comportement changeant de Saül qui tantôt l’appelle « mon fils » et tantôt le pourchasse avec un acharnement qui n’a plus rien de logique ni d’humain. Mais il pourra observer chez lui le même type d’ambivalence. Abigaïl arrive à introduire la peur et le doute chez David à propos de son onction, en lui rappelant que Saül aussi était l’oint de l’Eternel.

 

2) Motivations affectives et politiques du comportement de David.

 

Comme le montre J.-P. Bonnes dans son ouvrage David et les psaumes (Seuil, coll. « Maîtres spirituels », 1957), David présente une ambivalence visible tout au long de son histoire. Dans de nombreuses circonstances, il est difficile de dire si David se comporte en grand stratège politique ou en artiste sensible et délicat, qui possède un sens prodigieux de la stylisation dramatique. Souvent ces deux facettes de sa personnalité interfèrent.

Par exemple, lors de la mort de Saül et de Jonathan qu’il n’a certes pas causée lui-même, il sait immédiatement orchestrer sa douleur, faisant preuve d’une étonnante présence d’esprit : il apparaît vraiment peiné, déchire ses vêtements, et pour ne pas sembler heureux à l’annonce d’un décès qui lui ouvre les portes de la royauté — comme l’écrit J. -P. Bonnes, « la mort de Saül et Jonathan a été la plus grande chance politique de David » —, il exécute sur-le-champ le messager qui s’attendait à être récompensé. Ensuite, dans le Chant de l’Arc, il passe du lyrique à l’épique. Sa douleur a-t-elle été pure comédie ? La sincérité a-t-elle coïncidé avec une habileté politique exceptionnelle ? Le meurtre du messager est-il l’expression d’une douleur folle, ou bien un moyen de réserver l’avenir en face de la dynastie saülide ? On retrouve ce mélange ambigu de motivations affectives et politiques lors de l’exécution des Saülides, que David livre mais à qui il fait donner une sépulture royale.

Dans les Mémoires du roi David de C. Coccioli, la même problématique est soulevée : Abigaïl ose dire nettement au roi qu’il y a en lui deux David qui ne sont pas nécessairement des ennemis : le David « impulsion », « coup de foudre » et le David « raisonnement », « calcul ». David lui-même se rend compte que la raison angélique et l’instinct animal se disputent son cœur. Ainsi, il ne semble pas nécessaire de trancher entre le calcul politique et la sincérité du cœur : le protagoniste est double et le sait.

 

3) Un caractère complexe à l’origine de la réussite de David.

On peut tenter une analyse psychologique du personnage en s’appuyant sur la caractérologie d’esprit Heymansien (ou Le Sennien), méthode qui cherche à évaluer dans un caractère le rapport de l’émotivité, de l’activité et de la promptitude des réactions, souvent corrigé par le degré de largeur du champ de conscience. Chez David, on trouve un peu d’émotivité, mais surtout l’activité, la « primarité » (des réactions rapides) et le sens des ensembles, la souplesse politique et la patience qui supposent un large champ de conscience, illustrés par exemple par le double-jeu qu’il mène avec les Philistins. La spontanéité agissante l’emporte largement sur l’émotivité. Dès qu’il agit, David est étrangement maître de ses nerfs et de sa sensibilité. Que l’on songe par exemple à sa réaction à la mort d’Absalom, dans laquelle l’émotivité ne l’emporte qu’un moment. Son caractère justifie ses qualités de grand diplomate, d’homme politique raffiné, d’homme ayant un sens esthétique de la vie (ces trois points proviennent de la patience), d’homme d'action (aspect résultant de son tempérament), mais permet également de comprendre ses réactions de colère et ses tentations charnelles.

En dépit de la difficulté surhumaine de sa tâche, David l'accomplit avec aisance et élégance et sait tirer parti de ses faiblesses. En effet, comme l’écrit J. -P. Bonnes, « sauver le peuple de Moïse en abolissant, après Saül, le régime de Grandes Judicatores que Moïse avait institué, c’était opérer une redoutable révolution, c’était assumer une écrasante responsabilité ». La réalisation de cette tâche est donc l’œuvre d’un novateur audacieux qui suppose un héroïque effacement de l’intérêt personnel devant les fins divines. David identifie le bien avec la volonté de Dieu. Le politique se confond donc ici avec le Saint. Par un simple renversement du signe de ses puissances intérieures, le sanguin le plus génial politiquement est aussi le plus apte à devenir un « mystique ».

Le protagoniste se caractérise également selon Pascal par un vide intérieur où s’engouffre Dieu. Comme nous l’avons déjà énoncé plus haut, David est un homme pieux : il n’a pas honte de danser devant l’arche, il fait le vœu de construction du temple (on le considère même comme le père de l’art sacré judéo-chrétien).

 

David musicien, Ecole française, XIIe siècle.

 

3) La vie amoureuse de David : illustration de l'ambivalence de son caractère.

 

La sexualité de David, analysée par les auteurs du XXe siècle, reflète également l’ambivalence du personnage. Si le texte biblique reste elliptique et ambigu, les interprétations modernes admettent souvent la bisexualité de David, comme nous pouvons le voir dans les deux œuvres présentées ci-dessous, ou encore dans le nom d’une association d’homosexuels chrétiens, « David et Jonathan ».

 

André GIDE, dans Saül (1898) imagine un drame de la pédérastie à partir du premier livre de Samuel : un jeune et beau berger, Daoud (David) aime Jonathan, fils du roi Saül, qui, lui-même séduit par la grâce de David, cède à ses propres démons.

Dans cette pièce, Jonathan apparaît comme un jeune homme excessivement fragile et faible, qui s’évanouit à la moindre contrariété. Il sourit pour la première fois lorsqu’il fait la connaissance de David. Dès cette rencontre initiale, tous les deux s’entendent à merveille. Plusieurs répliques illustrent leur amitié ambiguë : « J’aime Jonathan plus que moi-même », « Je ne sais si c’est ou de joie, ou de froid, ou d’angoisse de fièvre, ou d’amour, voici que maintenant je frissonne dans ma seule tunique de lin ». Ils apparaissent très complices, un peu comme deux enfants qui s’amusent innocemment, ce qui crée une équivoque pour le lecteur.

Saül tombe aussi amoureux de David, mais rien ne se passe entre eux. Le vieux roi cache ses sentiments. Tout au long de l’œuvre, on le sent pris d’une sensation de malaise. Il aime le jeune musicien, mais il sait qu’il montera sur son trône : « Je voudrais tant savoir que ce n’est pas David que je dois craindre ! Je ne peux pas…je ne peux pas le détester ! Je veux lui plaire ». On remarque également que Saül essaie de se rajeunir — il se fait couper la barbe — pour séduire.

 

Dans le roman de Heym, Mical dépeint le jeune roi comme une personne pourvue d’un charme naturel, qui gagnait les cœurs en quelques mots, un regard, un geste de la main, comme quelqu’un qui semblait sincère et chaleureux. Elle affirme la bisexualité de David. Selon elle, David a d’abord conquis le cœur de Saül : « Dès la nuit même où sa musique avait chassé l’esprit mauvais il partagea le lit de mon père le roi Saül…Abner ben Ner, qui commandait l’armée du temps de mon père, alla jusqu'à prétendre que c’était moins la musique de David que son cul qui avait apporté soulagement au roi ». Puis il a entretenu une liaison avec Jonathan. En ce qui la concerne, Mical affirme : « De nous tous, je fus celle qui lui résista le plus longtemps ».

 

David roi, graduel grégorien, Monza.

 

CONCLUSION

 

Précurseur de Jésus, même s’il a « manqué » sa messianité, protégé de Dieu, David apparaît avant tout, avec son ambiguïté et ses contrastes, comme un être humain pris dans les circonstances concrètes de l’exercice du pouvoir royal. La complexité même du personnage explique l’engouement qu’il a suscité au cours des siècles chez les artistes les plus divers (les peintres, les romanciers, les historiens, les poètes, les musiciens, les sculpteurs. . .), intéressés par l’ambiguïté sexuelle, l’adultère, les effets du pouvoir sur l’âme humaine, mais aussi par la miséricorde divine, la piété de David ou encore ses talents artistiques ou ses qualités politiques.

 

David et Bethsabée, Heures de Notre-Dame, XVe siècle.

 

 

BIBLIOGRAPHIE

J. P. Bonnes, David et les psaumes, 1957 (source de la plupart des documents iconographiques).

J. Cazeaux, L’impossible David : critique de la royauté dans « Samuel » et « Rois », 1988.

C. Coccioli, Mémoires du Roi David, 1976.

J. Gikatila, Le secret du mariage de David et Bethsabée, 1994.

F. Salet, David et Bethsabée, 1980.

 

Affiche de Jean Morax pour la première représentation du Roi David à Mézières,

collection Pascale Honegger.