Michel-Ange, Le Déluge, Chapelle Sixtine (1508-1512)
INTRODUCTION
Texte biblique
I/ Le commentaire du texte
A/ Les origines du Déluge
B/ Le dialogue entre Dieu et Noé
C/ Le déroulement du Déluge
D/ La décrue
E/ La sortie de l’arche et la nouvelle alliance
II/ Le Déluge : comparaison du récit biblique avec d’autres traditions
A/ Le récit assyro-babylonien : l’épopée de Gilgamesh
B/ Le mythe grec
III/ Le Déluge dans la littérature et la peinture
A/ L’injustice du châtiment de Dieu
B/ La purification de l’homme
C/ La punition des « mauvais » et la sauvegarde du juste
CONCLUSION
Annexes :
METHODOLOGIE
BIBLIOGRAPHIE
TEXTES ET ILLUSTRATIONS
INTRODUCTION
Le récit du Déluge est un des grands épisodes de la Genèse(VI, 5-IX, 17). Il « suit » l’apparition du Mal, puisqu’il est situé après le mythe de Caïn et Abel, et il précède une autre punition divine : la multiplication des langues humaines à la tour de Babel. Dans ce texte, Dieu veut anéantir la race humaine à cause de ses crimes, en déversant sur elle toutes les eaux du ciel et des mers. Seul Noé, celui qu’il appelle « le Juste », sera averti puis épargné avec sa famille. Sur les ordres de Dieu, Noé construit une arche qui abritera un couple de chaque espèce animale. Après le Déluge, il lâche une colombe qui lui indique que la terre est redevenue habitable. Par son intermédiaire, Dieu conclut alors la première alliance avec les hommes. Le texte est issu de deux documents sources, sans doute eux-mêmes déjà résultats de compilations. Il est un mélange de récit yahviste et sacerdotal : Dieu est nommé tantôt « Iahvé », tantôt « Elohim ». De plus, suivant les passages, le Déluge n’a pas la même durée, et Noé n’embarque pas le même nombre d’animaux.
Nous pouvons observer deux composantes antithétiques dans le projet de Dieu : la destruction du monde « tout ce qui est sur la terre expirera »(GnVI, 17), à l’exception des élus , et la volonté d’un nouvelle création par la préservation de l’espèce humaine. Dès lors, quelle est la fonction du Déluge ? Pourquoi Dieu a-t-il sauvé l’homme ? Le Déluge est-il une punition ou une chance pour l’homme de renaître meilleur ? Permet-il le salut éternel ? Est-il conforme à la promesse de Dieu ? Le Déluge est-il aussi un châtiment « didactique » de Dieu punissant le Mal dans les autres mythes dont la Bible s’est inspirée ? Comment la littérature et la peinture ont-elles interprété ce châtiment ?
Nous étudierons ces questions à travers un commentaire du texte biblique puis la comparaison du récit biblique avec d’autres traditions ; enfin, nous mettrons en évidence l’influence et les différentes interprétations de ce récit dans la littérature et la peinture.
Texte biblique
Traduction E. Dhorme, Bibliothèque de la Pléiade, NRF, 1956.
CHAPITRE VI
5Iahvé vit que la malice de l’homme sur la terre était grande et que tout l’objet des pensées de son cœur n’était toujours que le mal. 6Iahvé se repentit d’avoir fait l’homme sur la terre et il s’irrita en son cœur. 7Iahvé dit : “Je supprimerai de la surface du sol les hommes que j’ai créés, depuis les hommes jusqu’aux bestiaux jusqu’aux reptiles et jusqu’aux oiseaux des cieux, car je me repens de les avoir faits. ” 8Mais Noé trouva grâce aux yeux de Iahvé.
9Voici l’histoire de Noé.
Noé fut un homme juste, parfait, parmi ses contemporains : Noé marchait en compagnie d’Elohim. 10Noé engendra trois fils : Sem, Cham et Japhet. 11La terre se corrompit aux yeux de l’Elohim et la terre fut remplie de violence. 12Elohim vit la terre et voici qu’elle s’était corrompue, car toute chair avait corrompu sa voie sur la terre. 13Elohim dit à Noé : “La fin de toute chair m’est venue à l’esprit, car la terre est remplie de violence à cause d’eux. Voici donc que je vais les détruire avec la terre. 14Fais-toi une arche en bois de cyprès. Tu disposeras l’arche en niches, tu l’asphalteras d’asphalte à l’intérieur et à l’extérieur. 15Voici comment tu la feras : longueur de l’arche trois cents coudées, sa largeur cinquante coudées, sa hauteur trente coudées. 16Tu feras à l’arche un toit et tu la termineras à une coudée au-dessus. Tu placeras la porte de l’arche en son flanc. Tu la disposeras [en étages] : l’inférieur, le second, le troisième. 17Voici que, moi, j’amène le Déluge, les eaux sur la terre, pour détruire toute chair en qui se trouve un souffle de vie sous les cieux. Tout ce qui est sur la terre expirera. 18Mais j’établirai mon alliance avec toi. Tu entreras dans l’arche, toi, tes fils, ta femme et les femmes de tes fils avec toi. 19De tous les animaux, de toute chair, tu en introduiras deux de chaque espèce dans l’arche pour les garder en vie avec toi : ils seront mâle et femelle. 20Des oiseaux selon leur espèce, des bestiaux selon leur espèce, de tous les reptiles du sol selon leur espèce, il en viendra deux de chaque vers toi pour sauvegarder la vie. 21Quant à toi, procure-toi de tout aliment qui se mange. Tu en feras provision et cela servira de nourriture pour toi et pour eux.” 22Noé agit en tout selon ce que lui avait ordonné Elohim. Ainsi fit-il.
CHAPITRE VII
1Iahvé dit à Noé : “ Entre dans l’arche, toi et toute ta maison, car j’ai vu que tu étais juste devant moi en cette génération. 2De toutes les bêtes pures, tu en prendras pour toi sept et sept, le mâle avec sa femelle, et de toutes les bêtes qui ne sont pas pures, deux, le mâle avec sa femelle. 3Egalement des oiseaux des cieux, sept et sept, mâle et femelle, pour faire survivre la race à la surface de toute la terre, 4car encore sept jours et je ferai pleuvoir sur la terre pendant quarante jours et quarante nuits, je supprimerai de la surface du sol tous les êtres que j’ai faits”. 5Noé agit en tout selon ce qu’avait ordonné Iahvé.
6Noé était âgé de six cents ans quand eut lieu le Déluge, les eaux sur la terre. 7Noé entra donc dans l’arche, et avec lui ses fils, sa femme et les femmes de ses fils, à cause des eaux du Déluge. 8Des bêtes pures et des bêtes qui ne sont pas pures, des oiseaux et de tout ce qui rampe sur le sol, 9il en vint vers Noé dans l’arche, deux par deux, mâle et femelle selon ce qu’Elohim avait ordonné à Noé, 10et il advint, au bout de sept jours, que les eaux du Déluge furent sur la terre.
11L’an six cents de la vie de Noé, le deuxième mois, le dix-septième jour du mois, en ce jour-là, se fendirent toutes les fontaines du grand Abîme et s’ouvrirent les écluses des cieux. 12Il y eut averse sur la terre quarante jours et quarante nuits. 13Ce jour-là même, Noé entra dans l’arche, ainsi que Sem, Cham et Japhet, fils de Noé, la femme de Noé et les trois femmes de ses fils avec eux, 14ainsi que tous les animaux selon leur espèce, tous les bestiaux selon leur espèce, tous les reptiles qui rampent sur la terre selon leur espèce et tous les oiseaux selon leur espèce, tout passereau, toute la gent ailée.
15Ils arrivèrent vers Noé dans l’arche, deux par deux de toute chair en qui était souffle de vie,16et ceux qui entraient, c’était un mâle et une femelle de toute chair qui arrivaient selon ce qu’Elohim lui avait ordonné. Alors Iahvé referma derrière lui. 17Le Déluge dura quarante jours sur la terre. Les eaux s’accrurent et soulevèrent l’arche qui s’éleva au-dessus de la terre. 18Les eaux grandirent et s’accrurent beaucoup sur la terre et l’arche allait sur la surface des eaux. 19Les eaux grandirent beaucoup, beaucoup, au-dessus de la terre et toutes les hautes montagnes qui existent sous tous les cieux furent recouvertes. 20Les eaux avaient grandi de quinze coudées de haut et les montagnes avaient été recouvertes. 21Alors expira toute chair qui remue sur la terre : oiseaux,bestiaux,animaux, toute la pullulation qui pullulait sur la terre, ainsi que tous les hommes. 22Tout ce qui avait en ses narines une haleine d’esprit de vie, parmi tout ce qui existait sur la terre ferme, tout mourut. 23Ainsi furent supprimés tous les êtres qui se trouvaient à la surface du sol, depuis les hommes jusqu’aux bestiaux, jusqu’aux reptiles et jusqu’aux oiseaux des cieux. Ils furent supprimés de la terre, il ne resta que Noé et ceux qui étaient avec lui dans l’arche. 24Et les eaux grandirent au-dessus de la terre durant cent cinquante jours.
CHAPITRE VIII
1Elohim se souvint de Noé, de tous les animaux et de tous les bestiaux qui étaient avec lui dans l’arche. Elohim fit passer un vent sur la terre et les eaux s’apaisèrent.
2Alors se fermèrent les fontaines de l’Abîme et les écluses des cieux, l’averse des cieux fut retenue, 3les eaux revinrent de dessus la terre, allant et revenant, et les eaux décrurent au bout de cent cinquante jours. 4Au septième mois, au dix-septième jour du mois, l’arche se reposa sur les monts d’Ararat. 5Les eaux allèrent en décroissant jusqu’au dixième mois. Au dixième mois, le premier du mois, apparurent les sommets des montagnes.
6Au bout de quarante jours, Noé ouvrit la fenêtre de l’arche qu’il avait faite, 7et lâcha le corbeau. Celui-ci sortit allant et revenant jusqu’à ce que les eaux fussent séchées de dessus la terre. 8Puis il lâcha d’auprès de lui la colombe, pour voir si les eaux avaient diminué de la surface du sol. 9La colombe ne trouva pas d’endroit où reposer la plante de son pied et elle revint vers lui dans l’arche, car les eaux étaient sur la surface de toute la terre. Il étendit sa main, la prit et la ramena vers lui dans l’arche. 10Il attendit encore sept autres jours et recommença à lâcher la colombe hors de l’arche. 11La colombe vint à lui, au temps du soir, et voici qu’en sa bouche, il y avait une feuille d’olivier toute fraîche. Alors Noé sut que les eaux avaient diminué de dessus la terre. 12Il attendit encore sept autres jours et lâcha la colombe, mais elle ne revint plus vers lui.
13En l’an six cent un, au premier mois, au premier jour du mois, il advint que les eaux s’étaient desséchées de dessus la terre. Noé écarta la couverture de l’arche et regarda. Or, voici que la surface du sol était desséchée. 14Au deuxième mois, au vingt-septième jour du mois, la terre était sèche.
15Elohim parla à Noé, en disant : 16« Sors de l’arche, toi et ta femme, tes fils et les femmes de tes fils avec toi. 17Fais sortir avec toi tous les animaux, qui sont avec toi, de toute chair : oiseaux, bestiaux et tous les reptiles qui rampent sur la terre. Qu’ils foisonnent sur la terre, qu’ils fructifient et se multiplient sur la terre ! » 18Noé sortit donc, ainsi que ses fils, sa femme et les femmes de ses fils avec lui. 19Tous les animaux, tous les oiseaux et tous les reptiles qui rampent sur la terre, selon leur famille, sortirent de l’arche.
20Noé bâtit un autel à Iahvé, il prit de toutes les bêtes pures, et de tous les oiseaux purs, il fit monter des holocaustes sur l’autel. 21Iahvé sentit l’odeur apaisante, et Iahvé dit en son cœur : « Je ne recommencerai plus à maudire le sol à cause de l’homme, car l’objet du cœur de l’homme est le mal, dès sa jeunesse, et je ne recommencerai plus à frapper tout vivant comme je l’ai fait :
22Tous les jours que la terre durera,
Semailles et moissons, froid et chaud,
Eté et hiver, jour et nuit,
Point ne cesseront. »
CHAPITRE IX
1Elohim bénit Noé et ses fils. Il leur dit : « Fructifiez et multipliez-vous, remplissez la terre ! 2La crainte et l’effroi que vous inspirerez s’imposeront à tous les animaux de la terre et à tous les oiseaux des cieux. Tous ceux dont fourmille le sol et tous les poissons de la mer, il en sera livré en votre main. 3Tout ce qui remue et qui vit vous servira de nourriture, comme l’herbe verte : je vous ai donné tout cela. 4Seulement vous ne mangerez point la chair avec son âme, c’est-à-dire son sang. 5Pour ce qui est de votre sang, je le réclamerai, comme vos âmes : je le réclamerai de la main de tout animal, je réclamerai l’âme de l’homme de la main de l’homme, de la main de chacun l’âme de son frère. 6Qui répand le sang de l’homme, son sang par l’homme sera répandu, car à l’image d’Elohim , Elohim a fait l’homme. 7Quant à vous, fructifiez et multipliez-vous, foisonnez sur la terre et ayez autorité sur elle ! »
8Elohim parla à Noé et à ses fils avec lui, en disant : 9« Voici que moi, j’établis mon alliance avec vous, et avec votre race après vous, 10avec tout animal vivant qui est avec vous : oiseaux, bestiaux et tous les animaux de la terre qui sont avec vous, d’entre tous ceux qui sortent de l’arche et font partie des animaux de la terre. 11J’établirai donc mon alliance avec vous, pour que toute chair ne soit plus retranchée par les eaux du Déluge et qu’il n’y ait plus de Déluge pour détruire la terre. »
12Elohim dit : « Ceci est le signe de l’alliance que je mets entre moi et vous, et tout animal vivant qui est avec vous, pour les générations à jamais. 13Je mets mon arc dans un nuage et il deviendra signe d’alliance entre moi et la terre. 14Il arrivera donc que, lorsque je ferai paraître un nuage sur la terre et que dans le nuage l’arc sera aperçu, 15je me souviendrai de l’alliance qui existe entre moi et vous, et tout animal vivant et toute chair, pour qu’il n’y ait plus d’eaux pour un Déluge pour détruire toute chair.
16L’arc sera dans le nuage, et je le verrai pour me souvenir de l’alliance perpétuelle entre Elohim et tout animal vivant en toute chair qui est sur la terre. » 17Elohim dit à Noé : « Ceci est le signe de l’alliance que j’ai établie entre moi et toute chair qui est sur la terre. »
Michel-Ange, Le sacrifice de Noé, Voûte de la Chapelle Sixtine, 1508-1512.
I / COMMENTAIRE DU TEXTE.
A - Les origines du Déluge : VI, 5-13.
La principale cause du Déluge se révèle être la malice de l’homme. Dieu reproche en effet aux hommes leur attrait pour le mal. L’auteur emploie d’ailleurs un certain nombre de mots tels que « malice », « mal », qualifiant les hommes, et d’autres termes, caractérisant la conduite de Dieu, tels que « se repentir », « s’irriter », qui informent le lecteur de l’atmosphère régnant sur la terre à ce moment-là. On peut penser que le mal est néfaste aux yeux de Dieu parce qu’il représente un obstacle à la progression spirituelle de l’homme, qu’il empêche l’homme de se consacrer totalement à Dieu.
Dès le début du texte, Dieu apparaît tout-puissant. C’est lui en effet qui décide seul du Déluge, quand il voit le contraste qui s’est établi entre l’homme pur, tel qu’il l’avait créé à son image, et ce qu’il est devenu. Dieu, de par sa puissance, est le Roi de la création, et il peut supprimer toutes les espèces vivant sur la terre. Ainsi, les animaux, même les plus inoffensifs, sont inclus dans la punition, alors qu’ils ne sont pas responsables du péché que Dieu reproche aux hommes. Ces derniers, de plus, sont obligés de subir la volonté de Dieu car ils sont inférieurs et impuissants, face à la toute-puissance divine. Dieu, dans ce texte, est donc un être suprême.
Mais Dieu, avant de déclencher le Déluge, procède au choix d’un « juste » parmi les hommes. Et c’est Noé qui est reconnu comme tel par Dieu. Cet homme, en effet, a été élu pour sa foi et sa conduite. Le texte fait l’éloge de ce personnage grâcié, en disant de celui-ci : « Noé fut un homme juste, parfait parmi ses contemporains » (Gn VI, 9 ). On peut estimer que cet homme a attiré le regard de Dieu car il est peut-être l’un des êtres humains les moins contaminés par la malice, comme le montre ce verset. Le « juste » est alors le représentant de la race humaine qui embarquera sur l’arche pour être sauvé des eaux. Il est ainsi le seul homme qui soit source de salut pour les autres hommes.
B - Le dialogue entre Dieu et Noé et la préparation du Déluge (VI, 13-VII, 5)
La préparation du Déluge révèle la volonté divine de sauvegarder l’homme. Mais comment préserver l’homme, et pourquoi Noé en particulier? Nous étudierons dans un premier temps les distinctions entre le récit yahviste et sacerdotal, puis l’arche symbolisant le refuge, le sauveur, et enfin la foi de Noé.
Tout d’abord, le récit mêle deux documents. En effet, le texte précise dans un premier temps que Noé doit faire monter dans l’arche « un couple de chaque espèce »,alors qu’ensuite, Noé prend « de toutes les bêtes pures sept et sept, le mâle avec sa femelle , et de toutes les bêtes qui ne sont pas pures, le mâle avec sa femelle ». Ceci s’explique par le fait que le premier auteur est de tradition sacerdotale (VI, 13 à 22), le deuxième yahviste(VII, 1 à 5). Le yahviste prévoit de sacrifier les bêtes pures à la fin du Déluge en signe d’alliance. S’ajoute aussi une différence de style : le récit sacerdotal est très précis ; il détaille toutes les dimensions, la construction de l’arche. De plus, son style est « sec » : nous pouvons remarquer que les ordres de Dieu se succèdent sur la même structure de phrase. Quant au texte yahviste, il est beaucoup plus flou sur la construction de l’arche mais s’attache au nombre d’animaux : le chiffre 7 est au centre du récit car il est « magique », symbolise la puissance de Dieu mais aussi la vie que préserve l’arche.
En effet, l’arche est un refuge qui va permettre la survie de l’homme et des animaux. L’arche en hébreu est désignée par tébah, terme qui signifie « caisse », donc un objet hermétique : un refuge étanche (asphalte), indestructible, résistant à la colère de Dieu. Ainsi, la plénitude résulte de la sécurité à l’intérieur de l’arche. La longueur de l’arche, 300 coudées, et sa largeur, 50 coudées, sont symboliques selon Origène : le nombre 300 est composé du nombre 100 représentant le calme et l’unité et du nombre 3 figurant la trinité. Quant au nombre 50, il symbolise la rédemption. Nous pouvons remarquer que l’arche d’alliance, renfermant les tables de la loi du peuple hébreu, a les mêmes proportions, mais à échelle plus réduite. Dès lors, dans une interprétation chrétienne, l’arche préfigurerait l’aboutissement du Déluge, l’alliance entre Dieu et l’homme : le sommet de l’arche représente le nombre 1, c’est-à-dire l’unité de Dieu. Ce refuge divin annoncant l’alliance s’oppose donc à l’extérieur, au chaos, car l’arche renferme la vie : elle engloutit le soleil, « le souffle de vie », pour permettre la renaissance, alors que le chaos figure la mort. De plus, pour les juifs, l’arche symbolise la flamme, la vie, car elle est construite en pyramide : « tu feras à l’arche un toit et tu la termineras à une coudée au-dessus ». Remarquons que la flamme est le contraire de l’eau, du Déluge. Mais l’arche représente Noé, car il est un sauveur. L’homme est maître de l’arche.
Enfin, dans une autre perspective, nous pouvons remarquer que l’arche s’oppose à Dieu : elle figure le sein maternel où l’enfant se blottit pour échapper à la colère du père. C’est ce que l’on appelle le complexe de Noé. En effet, Noé dans l’arche serait comme un fœtus passif dans un réceptacle, dormant au sein des flots « comme on dort au sein de sa mère »(Hugo). Ainsi, l’arche préservant la vie est le témoin de la bonté de Dieu malgré sa colère. Dieu sauve Noé, le plus juste des mauvais. Dès lors, le Déluge ne pourra anéantir le Mal puisque l’arche sauve l’homme. Mais pourquoi Dieu a-t-il choisi Noé?
Noé se détache des autres hommes qui sont désignés comme « chair », alors que lui est nommé « le plus juste ». Toutefois tous les hommes sont mauvais, même Noé, et Dieu ne reconnaît plus l’être qu’il a créé. Dieu va donc punir la violence de l’homme par la violence : le Déluge. Mais nous pouvons remarquer que le Déluge est le résultat d’une réflexion : « la fin de toute chair m’est venue à l’esprit ». Dieu livre cette réflexion à Noé : nous pouvons en déduire que Dieu a confiance en cet homme capable de comprendre les raisons du Déluge ainsi que d’obéir. Cette obéissance absolue témoigne de la foi de Noé, c’est pourquoi il est choisi par Dieu. C’est sa foi qui va permettre le salut : la sauvegarde des habitants de l’arche. Dieu lui confie donc la vie. Le Déluge représente une punition pédagogique pour l’homme puisque Dieu sauve Noé pour qu’il soit témoin de sa puissance et de sa colère. Le texte insiste donc sur le déroulement du Déluge pour démontrer la force de Dieu.
C - Le déroulement du Déluge: VII, 11-24.
Le texte peut représenter une description de la réalité. En effet, il se pourrait qu’il soit l’explication d’un événement qui ait eu lieu. Ainsi, pour respecter le réalisme de ce cataclysme, l’auteur fait preuve d’une grande précision : le cataclysme est situé très précisément en « l’an six cents de la vie de Noé, le deuxième mois, le dix-septième jour du mois » (Gn VII, 11). L’événement est décrit avec un certain souci du détail, notamment en ce qui concerne l’étendue du sinistre. Le texte sacerdotal nous apprend en effet que les eaux recouvrent même les montagnes (Gn VII, 19-20), et qu’ « elles avaient grandi de quinze coudées »(Gn VII,20).
Le déroulement du Déluge est entouré de différents nombres qui renseignent le lecteur sur la durée du cataclysme. Ici encore, on peut remarquer la présence de deux sources : une première affirme ainsi en VII, 12 : « il y eut averse sur la terre quarante jours, et quarante nuits », ou encore en VII, 17 : « le Déluge dura quarante jours sur la terre »; tandis que la seconde précise en VII, 24 : « et les eaux grandirent au-dessus de la terre durant cent cinquante jours ». On note donc deux visions différentes, selon que l’auteur est de tradition yahviste ou sacerdotale. En effet, le récit yahviste semble suivre un rythme lunaire, alors que le sacerdotal s’inscrit plutôt dans un rythme solaire.
Dans ce passage, la puissance de Dieu est visible. On remarque ainsi que c’est Dieu qui fait vivre les animaux, car il a introduit en eux « son souffle de vie » (VII, 15) qui les anime. C’est lui aussi qui ferme la porte de l’arche pour s’assurer de l’étanchéité du vaisseau, et pour apporter sa bénédiction à ses occupants. Mais la puisssance de Dieu apparaît surtout grâce à l’importance et la suprématie de l’élément liquide. L’eau occupe une place centrale dans ce récit. On peut lui attribuer, dans ce contexte, deux fonctions : tout d’abord, on peut voir l’eau comme un élément destructeur. Elle est, en effet, représentée dans ce texte comme une masse très importante et impressionnante qui ne cesse de s’accroître, comme le décrivent les expressions : « les eaux s’accrurent. . . » (VII,17), « les eaux grandirent beaucoup, beaucoup. . . » (VII,19), « et toutes les montagnes [. . . ] furent recouvertes. . . » (VII,19). Ce cataclysme, ensuite, semble être le développement du chaos liquide que Dieu organise en Gn, I, 6-10 : « Que les eaux qui sont sous le ciel s’amassent en une masse et qu’apparaisse le continent ». Lors du Déluge, ces limites des eaux imposées par Dieu sont arrachées et les deux masses, supérieure et inférieure, se rejoignent. Ces eaux destructrices sont soumises à Dieu et sont l’instrument de sa colère. Elles lui donnent le moyen de mettre en application son châtiment. Car les eaux du Déluge ont un caractère effrayant : elles représentent pour l’homme une masse indomptable qu’il ne peut maîtriser, mais elles incarnent aussi ce que l’élément liquide a de plus terrifiant, comme la noyade et les profondeurs sans fin. L’eau, élément essentiel de la vie, devient alors un élément de mort.
Mais, ensuite, l’eau du Déluge peut aussi être perçue comme un élément régénérateur. Grâce à elle, le meilleur pourra renaître. L’eau reste la servante de Dieu, assurant une fonction bénéfique qui permet une recréation.
L’eau apparaît également sous un trait positif grâce aux régénérations qu’elle entraîne. On peut voir ainsi une régénération collective à travers le Déluge, qui laisse présager une régénération individuelle, comme c’est le cas par exemple dans le baptême de la tradition chrétienne.
Dans ce récit, une double interprétation de l’élément aquatique est donc visible.
Cette partie du récit nous décrit la phase ascensionnelle du Déluge qui s’oppose à l’apaisement de Dieu, symbolisé par la Décrue.
D - La Décrue (VIII, 1 à 14)
La décrue marque une coupure dans le récit biblique : elle symbolise l’apaisement de la colère de Dieu. Mais est-elle synonyme d’espoir, de calme, annonce-t-elle l’alliance? Nous étudierons dans un premier temps la fin du Déluge : l’apaisement, puis l’espoir de paix symbolisé par les oiseaux.
Tout d’abord, la décrue ramène au calme, annonce une nouvelle vie, une nouvelle ère. Le vent en est le premier signe. Il rappelle le souffle de Dieu, le retour de la vie, l’apaisement des eaux, la fin du chaos. En hébreu, le vent est désigné par ruah, mot qui désigne aussi l’esprit créateur de Dieu. L’ouverture de la fenêtre par le maître de l’arche représente l’entrée du soleil dans ce lieu hermétique ainsi que la propagation du souffle de vie, retenu jusqu’alors dans l’arche. La terre et le paysage ne sont pas décrits car le récit est orienté sur Noé. Nous avons donc une vision de l’intérieur, du point de vue de Noé. Il ouvre lui-même la fenêtre alors que Dieu avait fermé la porte de l’arche, ce qui traduit la volonté de l’homme de construire une ère nouvelle. Ce retour à la lumière symbolise aussi la fin de la colère divine. Dieu est un être ambivalent car il est à la fois plein de colère et d’amour pour l’être qu’il a créé ; capable de déchaîner les eaux, d’anéantir la terre et de l’apaiser aussi vite par son souffle : « alors se fermèrent les fontaines de l’Abîme et les écluses des Cieux ». L’arche va même se poser sur la terre, sur « les monts d’Ararat » (les plus hautes montagnes connues par l’auteur sacerdotal, qui met en parallèle la fiction et la réalité pour donner plus de vie au récit). Le Déluge amène donc un apaisement symbolisé par les oiseaux.
En effet le rôle des oiseaux est essentiel dans le récit. Le corbeau et la colombe ont la même fonction : ils sont tous deux des agents de renseignement. Le corbeau est un serviteur efficace, alors que dans la Bible, cet animal impropre à l’alimentation est normalement symbole d’impureté. Toutefois, ses allées et venues signifient juste que les eaux baissent : « celui-ci sortit allant et revenant jusqu’à ce que les eaux furent séchées du dessus de la terre ». La colombe s’oppose au corbeau : elle a une symbolique différente et va être valorisée. Elle donne forme au chaos car elle plane au-dessus de lui. Nous pouvons mettre en parallèle ses voyages et ceux des juifs dans l’attente de la terre promise. De plus, c’est elle qui annoncera la bonne nouvelle : le retour à la vie, l’alliance renouvelée avec Dieu. Signe de l’alliance, elle est témoin de la présence de Dieu sur terre car elle est fidèle, bienveillante et aide Noé.
La colombe rapportera le rameau d’olivier, représentant la paix, le calme, la bonne entente. Elle annonce donc l’alliance entre Dieu et l’homme : l’aboutissement du Déluge.
Mais ces deux oiseaux sont aussi complémentaires : l’union de la couleur noire (du corbeau) évoquant le chaos primitif, et le blanc (de la colombe) représentant la pureté, figure la création donc l’espoir d’un renouveau.
E - La sortie de l’arche et la nouvelle alliance (VII, 15-IX, 17)
L’apaisement domine le « dénouement » de ce mythe riche en enseignements. Mais le déluge aboutira-t-il à une nouvelle alliance, une promesse de paix, un salut éternel ? Nous étudierons tout d’abord la disparition de la colère de Dieu, puis le parallèle avec la création, et enfin la nouvelle alliance.
Le sacrifice de Noé apaise le visage de Dieu : « Iahvé sentit l’odeur apaisante ». En effet les narines sont le siège de la colère car elles sont au centre des expresions du visage. Nous retrouvons aussi l’image métaphorique du souffle (les narines se dilatent quand nous sommes en colère). Dieu est en paix, ce qui est le résultat du témoignage de la foi de Noé.
Ainsi, grâce à sa foi, Noé, comme Adam, sera béni par Dieu qui rappelle aussi que l’homme est « à l’image d’Elohim ». Dieu s’intéresse à la postérité des animaux et de l’homme comme dans la création : « qu’ils fructifient et se multiplient sur la terre ». L’homme acquiert une place centrale et l’autorité sur les autres êtres de la création : la main symbolise l’autorité — « je le réclamerai de la main de tout animal . . . » —, il peut chasser et pêcher car il est supérieur à l’animal. Toutefois, le sang lui est interdit car il est le siège de l’âme, principe de vie. Toute l’humanité est donc protégée par Dieu qui lui fait la promesse de vie.
Ce serment est concrétisé par l’alliance. D’abord, le monologue de Dieu des versets 21 à 22 révèle la bonté de celui-ci mais aussi son repentir à travers sa promesse. La véritable volonté de Dieu est la vie et non la mort mais il tient l’homme pour responsable du Déluge, il en semble affligé : « à cause de l’homme ». Le Déluge n’était pas conforme à son projet d’amour. Ainsi, sa tentative pour résorber le Mal serait un échec, mais elle se veut pédagogique, ayant une valeur d’exemple car elle entame un processus de salut. L’alliance est indispensable puisqu’elle réalise l’engagement de Dieu. Dieu juge enfin l’homme digne de s’allier avec lui et « accepte » sa méchanceté : « voici que moi j’établis mon alliance avec vous ». Nous pouvons remarquer que l’auteur souligne l’importance de Dieu en mettant en valeur le pronom emphatique « moi », placé en première position. L’alliance est symbolisée par l’arc-en-ciel, témoin de la gloire et de la générosité de Dieu. De plus, l’hébreu utilise le même mot pour désigner l’arc du guerrier et l’arc-en-ciel car ce dernier ressemble à l’arc du guerrier vainqueur qui dépose son arme, et protège donc l’homme. Ce mythe est cyclique puisque l’humanité n’a pas été « purifiée » par le Déluge : Dieu a sauvé l’homme et a établi avec lui son alliance. Mais le Déluge met en valeur la bonté, l’amour et la tolérance de Dieu envers l’homme.
La fonction du Déluge est donc ambiguë car la volonté de destruction n’était pas totale. Le Déluge ne serait pas un événement purificateur mais représenterait le châtiment de Dieu. Mais Dieu avait la volonté de préserver la vie, car il est amour. Retrouve-t-on cette fonction dans les mythes dont la Bible s’inspire?
II / LE DELUGE : COMPARAISON DU RECIT BIBLIQUE AVEC D’AUTRES TRADITIONS.
Avant son utilisation par les rédacteurs de la Bible, ce mythe du Déluge était connu dans d’autres traditions. On peut alors se demander pourquoi ce mythe est présent dans la plupart des civilisations. L’une des réponses pourrait être qu’un cataclysme naturel réel a eu lieu et a marqué les esprits des gens, à un tel point que la littérature a été le révélateur de la catastrophe dans beaucoup de communautés. Afin de mieux comprendre la fonction du Déluge dans le récit biblique, il est donc intéressant de comparer le texte biblique avec certains de ces autres récits.
On trouve ainsi un récit du Déluge dans la tradition assyro-babylonienne, rapporté dans l’épopée de Gilgamesh, dont la plus ancienne version connue est évaluée comme datant du XVIIe avant notre ère. A la onzième tablette, Gilgamesh, roi sumérien du IIIe millénaire, héros de l’histoire, « obsédé par la mort de son ami Enkidou et parti à la recherche du secret de l’immortalité, est parvenu en un lieu situé au-delà des eaux de mort, où Outnapishtim, le « Noé » babylonien, jouit de l’immortalité. A la question de Gilgamesh : « Comment es-tu entré dans l’assemblée des dieux et as-tu obtenu la Vie ? », Outnapishtim répond en racontant comment il a échappé au Déluge » . C’est par Ea, seigneur de la terre inférieure, dieu de la sagesse, et créateur des hommes en collaboration avec la déesse Mami, mais aussi dieu protecteur personnel d’Outnapishtim, que celui-ci a été averti en songe que les autres dieux avaient projeté un Déluge universel pour faire disparaître l’humanité, selon la volonté d’Enlil, le souverain des dieux, en colère de n’avoir pas reçu de sacrifices pour le Nouvel An. Le héros construit donc une arche pour s’y abriter et pour préserver de l’inondation toute sa famille, tout le bétail, et tous les artisans. Quand la terre est redevenue sèche, Outnapishtim libère les occupants de l’arche et offre un sacrifice aux dieux.
Enlil comprend alors que quelqu’un a survécu au cataclysme, et il entre dans une grande colère. Après avoir été calmé par Ea, il donne l’immortalité à Outnapishtim et à sa femme en les rendant « semblables à des dieux ».
En rapprochant les deux récits on peut établir certains parallèles. Le schéma de l’histoire est le même : un homme est choisi parmi les siens pour construire une arche et y entrer avec sa famille et toutes les espèces, afin d’échapper au Déluge. Une alliance est ensuite conclue entre la divinité et l’homme. Un nouveau monde peut alors renaître.
La cause du cataclysme, premièrement, se révèle alors être la même dans les deux traditions, à savoir la mauvaise conduite des hommes vis-à-vis des divinités. Dans le récit biblique, ce mauvais comportement se caractérise par l’attirance des hommes pour le mal, ce qui révolte Dieu. Dans l’épopée de Gilgamesh, les hommes sont punis pour leur désinvolture quant aux pratiques religieuses glorifiant Enlil.
Le but recherché par la divinité, deuxièmement, est identique : faire disparaître l’humanité. Pour cela, dans les deux traditions, ils emploient le même moyen : l’anéantissement par les eaux.
Au terme de l’épisode, troisièmement, une alliance est conclue. Mais elle n’a pas lieu dans les mêmes conditions puisque dans le récit biblique Dieu promet une alliance à Noé : « Mais j’établirai mon alliance avec toi. » (VI, 18), alors que dans le récit assyro-babylonien aucune promesse n’est faite car tous les hommes doivent être détruits.
Malgré quelques différences, les deux récits semblent avoir la même fonction. La comparaison montre en effet que le Déluge, dans la tradition assyro-babylonienne, a une fonction destructrice, tout comme cela paraît être aussi le cas pour le Déluge biblique.
On peut également étudier le Déluge dans la tradition grecque : un mythe grec, rapporté par Ovide dans les Métamorphoses, raconte en effet une autre version du Déluge. Zeus, tout-puissant, déclenche une grande inondation sur la terre dans l’intention de nuire à la race humaine tout entière, car il se dit dégoûté par le cannibalisme des Pélasges impies. Mais Deucalion, roi de Phtie, prévenu par son père, construit une arche et monte à bord avec sa femme Pyrrha. En dehors d’eux, tous les hommes sont anéantis. Après la décrue des eaux, les deux survivants mettent pied à terre, et offrent un sacrifice à Zeus. Puis ils le prient de restaurer l’humanité. Zeus, entendant leurs voix, envoie un messager leur dire : "Voilez-vous la tête et jetez les os de votre mère derrière vous !" Comme ils ont perdu tous les deux leur mère, ils comprennent que le dieu veut parler de la Terre Mère dont les os sont les rochers. Alors, après s’être voilés la tête, ils ramassent des rochers et les lancent par dessus leurs épaules ; ceux-ci deviennent des hommes et des femmes. Ainsi, l’humanité est restaurée. Mais l’inondation a été de peu d’utilité, car certains Pélasges se sont réfugiés sur le mont Parnasse, et ont rétabli les pratiques cannibales qui avaient suscité la colère de Zeus.
Comme pour le récit précédent, le schéma de l’histoire est identique au schéma biblique. Mais, dans le récit grec, la cause du Déluge n’est pas la même. Zeus est en colère à cause d’un groupe d’hommes cannibales qui se trouvent, de plus, être impies.
Par leur faute, Zeus a un but précis : éliminer la race humaine tout entière. Ainsi, tous les hommes subissent le châtiment à cause d’un petit nombre. Mais le but de la divinité n’est pas atteint car quelques Pélasges ont survécu au cataclysme.
Dans ce récit aussi on peut parler d’une sorte d’alliance entre l’homme et la divinité puisque Zeus permet aux deux héros de redonner vie à leurs semblables. Mais cette alliance n’est en aucun cas préparée.
Le Déluge grec a donc lui aussi une fonction destructrice.
A travers ces deux comparaisons, on se rend compte que deux mythes antérieurs au mythe biblique se révèlent accorder au Déluge une fonction destructrice. On peut donc penser que le Déluge dans le récit biblique a cette même fonction. Mais l’interprétation ambiguë que l’on peut lui trouver explique peut-être la postérité qu’a ce mythe dans l’art.
QUELQUES PASSAGES ESSENTIELS DE L’EPOPEE DE GILGAMESH
Tablette XI
Outnapishtim lui dit, à Gilgamesh :
« Je vais te révéler, Gilgamesh, quelque chose de caché,
10 et le secret des dieux, à toi je veux le dire.
Shourouppak, la ville que tu connais, toi,
[et] qui est située [sur le bord] de l’Euphrate,
cette ville est ancienne, c’est là qu’étaient les dieux.
Leur humeur porta les grands dieux à causer un déluge ;
15 elle y porta leur père Anou,
leur conseiller le vaillant Enlil,
leur porte-trône Ninourta,
et leur commissaire Ennougi.
Le Prince Ea, qui avait juré avec eux,
20 répéta leurs propos à la hutte de roseaux :
hutte, hutte, cloison, cloison,
hutte écoute, cloison sois attentive.
Homme de Shourouppak, fils d’Oubar-Toutou,
démolis ta maison, construis un bateau ;
25 renonce à la richesse et recherche la vie ;
méprise les biens et conserve la vie.
Fais monter dans le bateau des vivants de toutes espèces. [. . . ]
Aux premières lueurs du matin
un nuage noir monta de l’horizon ;
Adad ne cessait pas de gronder au-dedans,
les dieux Shoullat et Hanish le précédant
100 et allant en porte-trônes dans la montagne et le pays.
Erragal arrache les poteaux ;
Ninourta s’en va faire déborder le barrage,
les Anounnakou ont levé des torches
et de leur rayonnement embrasent le pays.
105 L’engourdissement [engendré par] Adad passa dans les cieux ;
il changea tout ce qui était brillant en obscurité.
[. . . ] brisèrent [. . . ] du pays comme un pot.
Un jour entier la tempête [. . . ] ;
elle souffla vivement et [. . . ].
110 L’arme divine passa sur les gens comme un ouragan.
Un frère ne voyait plus son frère,
des cieux les gens n’étaient plus identifiables ! [. . . ]
Six jours et [sept] nuits
va le vent ; le déluge, la tempête nivellent le pays.
Lorsqu’arriva le septième jour, la tempête, le déluge, l’ouragan
130 Elle qui se débattait comme une femme en couches,
la mer se calma ; le mauvais vent se tut, le déluge cessa.
Je regardai le temps : c’était le silence
et tous les êtres vivants s’étaient changés en argile ;
la terre détrempée était semblable à un toit.
135 J’ouvris une lucarne et de l’air frais me tomba sur la joue.
Je m’agenouillai et m’assis en pleurant ;
sur ma joue allaient mes larmes.
Je regardai les rivages en bordure de la mer ;
à 12 (lieues) chaque fois s’élevait une contrée.
140 Le bateau accosta au mont Niçir ;
le mont Niçir retint le bateau et ne le laissa plus bouger. [. . . ]
Enlil monta (alors) dans le bateau,
190 me prit par la main et me fit monter, moi ;
il fit monter et fit agenouiller ma femme à mon côté.
Il toucha nos fronts et, debout entre nous, il nous bénit :
« Auparavant Outnapishtim était de nature humaine ;
maintenant, qu’Outnapishtim et sa femme deviennent comme nous, les dieux
195 et qu’Outnapishtim demeure au loin, à l’embouchure des fleuves. »
Ils me prirent et me firent demeurer au loin,à l’embouchure des fleuves (…).
Giraudon/ Art Resource, NY. Encarta, 1998.
III/ Le Déluge dans la littérature et la peinture
Le texte biblique a inspiré la poésie, la nouvelle, la peinture et même les contes pour enfants. Mais l’interprétation du Déluge diffère selon les auteurs, les peintres. Nous étudierons les textes et les tableaux, le Déluge comme une injustice, comme l’assouvissement de la colère de Dieu, puis le Déluge représentant la purification de l’homme, et enfin, en nous appuyant sur des livres d’enfants, le Déluge privilégiant le bon et anéantissant les mauvais.
Dans un premier temps, nous pouvons étudier les textes qui interprètent le Déluge comme un châtiment de Dieu. La nouvelle de Jules Supervielle l’Arche de Noé (Gallimard, 1939) décrit une humanité qui voit s’accomplir la prédiction de Dieu après de nombreux présages. Seul Noé, ayant la foi, a construit une arche et a fait monter les animaux désignés. Mais les hommes le supplient de les sauver. Noé est attristé et constate la violence de l’anéantissement. Il ne peut même pas répondre aux plaintes et aux questions des hommes : « donne-nous des raisons (. . . ), pourquoi vous et pas nous ». Puis, au cours du voyage, les animaux affamés commencent à convoiter les autres. Heureusement, l’arc-en-ciel apparaît et l’arche s’arrête sur le mont Ararat. Les animaux descendent.
Le récit, non seulement dans sa trame, mais aussi dans son vocabulaire, fait écho à la Bible : l’auteur réutilise par exemple le mot « chair ». L’eau est aussi omniprésente mais cet élément destructeur se trouve même en l’homme : « Des gens commençaient à mourir çà et là parce qu’ils avaient de l’eau dans la tête ou le ventre ». Noé est de même désigné comme l’être à part, le seul ayant la foi parmi les hommes mauvais.
Mais le Déluge est présenté comme une fatalité incompréhensible car il s’oppose à la promesse d’amour de Dieu. Il n’a pas de valeur d’exemple, est donc inutile : lorsque les hommes demandent à Noé la raison du Déluge, celui-ci répond : « Quand il faut, il faut », ce qui est vide de sens. De plus, la cruauté de la destruction est soulignée : « tu donnes la vie et tu la reprends? ». Le Déluge provoque des sentiments d’orgueil, de colère (lorsque les animaux se convoitent entre eux), qui sont des péchés capitaux. Ainsi, à l’intérieur même de l’arche renaît la bestialité, le mal. Toutefois, la fin présage une ère nouvelle, mais la confiance envers Dieu reste à reconstruire.
Nous pouvons mettre en parallèle avec cette nouvelle un tableau de Giraudon, Le Déluge, qui pourrait l’illustrer. En effet, la fonction destructrice est évidente à travers la cruauté, la souffrance : les couleurs sont sombres (la mer est noire ainsi que le ciel), et les hommes forment une masse. Mais il allie la fonction préservatrice à la destruction : l’arche de couleur vive symbolisant la vie est au centre, elle attire le regard. Un rayon de soleil, l’esprit de Dieu (contrastant avec les nuages) éclaire l’arche. Cette dernière ne nous laisse pas entrevoir son contenu puisqu’elle est hermétique, renferme la vie. Nous pouvons aussi remarquer une disproportion des dimensions de l’arche, traduisant l’injustice du privilège d’un petit nombre face à l’immense masse humaine.
Enfin, un poème de Leconte de Lisle, Qaïn ( Poèmes barbares, Alphonse Lemerre, 1968), se révolte quant à lui clairement contre ce châtiment injuste car contraire à la Bonté de Dieu, que l’auteur décrit même comme fourbe. Nous sommes à la veille du Déluge. Qaïn est mort, mais la ville qu’il a fondée est caractérisée par sa « monstruosité » : la loi du plus fort y règne : « Hénokia, cité monstrueuse des Mâles,/Antre des Violents, citadelle des Forts ». Cette ville symbolise la violence car elle est entourée de « murailles de fer ». Alors, Qaïn, qui repose dans un sépulcre, se réveille, évoque l’Eden, le bonheur, et se révolte contre Dieu qui va punir ses descendants car il a été exclu dès sa naissance. Qaïn, oppressé par sa faute, le meurtre de son frère, dénonce l’injustice du châtiment destructeur car il diffère de l’œuvre et de la promesse de Dieu. Dieu est même perçu comme « menteur » : « Dieu qui mentais disant que ton œuvre était bonne/Tu fais ruisseler le sang comme une mer ». Le Déluge est donc présenté comme l’assouvissement de la colère divine. Mais malgré cette fonction négative, le Déluge inspire l’espoir d’un nouveau bonheur, d’un nouvel Eden : « Et ce sera mon jour! Et, d’étoile en étoile,/Le bienheureux Eden longuement regretté/Verrra renaître Abel sur mon cœur abrité ».
Au contraire, la renaissance se révèle impossible dans l’Arche, nouvelle futuriste de Jean-Pierre Andrevon (Nouvelles et Contes, Alfil, 1995). Le narrateur assiste à la construction de l’arche qui s’assimile à un rempart, destiné à protéger la cité de la guerre. La construction doit se faire rapidement et emploie donc tous les ouvriers et les prisonniers de guerre. Mais elle engendre des accidents : des moellons tombent sur des maisons, dans les rues et sur des passants. La nouvelle se termine sur l’effondrement de l’arche et la destruction de la ville, alors que sa volonté était de se protéger. La nouvelle est fondée sur les associations : le Déluge est assimilé à la guerre. Mais la guerre a une double signification car elle représente aussi le Mal qui s’étend sur toute la terre. L’arche symbolise le rempart, et la ville l’humanité mauvaise. Cette nouvelle a un caractère général comme dans la Bible car la ville représente le monde entier, témoin et point de départ de l’apocalypse du monde.
Enfin, observons le renversement à la fin du texte : l’arche qui avait une fonction protectrice face à la guerre, acquiert la fonction destructrice de la guerre, du Déluge. L’aboutissement de la guerre sera l’anéantissement total. Ainsi, survivre à cet anéantissement est impossible : personne ne sera privilégié car la destruction du Mal par le Mal est une fatalité. Dès lors, cette destruction n’implique pas Dieu.
Le poème en prose, Après le Déluge, d’Arthur Rimbaud (Illuminations, 1867) condamne aussi le Mal, la race coupable que le Déluge biblique a tenté de détruire. Rimbaud va s’attacher à décrire l’humanité, le monde de l’ignorance postdiluvienne, représentés par l’engloutissement de « la braise dans le pot de terre », par « les pierres précieuses qui se cachaient ». Il condamne le mercantilisme, la violence figurée par Barbe-Bleue, qui s’oppose à l’innocence, à la représentation « des enfants en deuil », du « lait ». L’auteur critique aussi l’esthétisme et les valeurs de la civilisation : «Madame*** établit un piano dans les Alpes . . . ». Le monde est donc devenu vulgarité et désespoir (« chacals », « grognant »). Cette vulgarité est l’antithèse des images de l’ancienne « beauté » : le lièvre, la fleur. Le lièvre est aussi une image agréable figurant l’espoir.
Le Déluge initial et l’alliance mentionnés par « l’arc-en-ciel », la « prière », « la grande maison de vitres encore ruisselante » furent inutiles puisque le Mal est toujours présent (et que l’homme n’a tiré aucune leçon du Déluge). Mais la toile d’araignée et les pierres précieuses qui symbolisent la lumière engloutie dans la terre annoncent la menace, la crainte. Le poète évoque un second Déluge à travers la nature tourmentée qu’il qualifie de « printemps ». Il réclame ce Déluge purificateur qui anéantirait la seconde race pareille à la première : la destruction de la violence et de l’ignorance s’assimile à la purification. Le second Déluge apporte l’espoir : il amènerait le savoir, un monde nouveau grâce à la destruction.
APRES LE DELUGE
Aussitôt après que l’idée du Déluge se fut rassise,
Un lièvre s’arrêta dans les sainfoins et les clochettes mouvantes et dit sa prière à l’arc-en-ciel à travers la toile de l’araignée.
Oh les pierres précieuses qui se cachaient, — les fleurs qui regardaient déjà.
Dans la grande rue sale les étals se dressèrent, et l’on tira les barques vers la mer étagée là-haut comme sur les gravures.
Le sang coula, chez Barbe-Bleue, — aux abattoirs, — dans les cirques, où le sceau de Dieu blêmit les fenêtres. Le sang et le lait coulèrent.
Les castors bâtirent. Les « mazagrans » fumèrent dans les estaminets.
Dans la grande maison de vitres encore ruisselante les enfants en deuil regardèrent les merveilleuses images.
Une porte claqua, et sur la place du hameau, l’enfant tourna les bras, compris des girouettes et des coqs des clochers de partout, sous l’éclatante giboulée.
Madame *** établit un piano dans les Alpes. La messe et les premières communions se célèbrèrent aux cent mille autels de la cathédrale.
Les caravanes partirent. Et le Splendide Hôtel fut bâti dans le chaos de glaces et de nuits du pôle.
Depuis lors, la Lune entendit les chacals piaulant par les déserts de thym, — et les églogues en sabots grognant dans le verger. Puis, dans la futaie violette, bourgeonnante, Eucharis me dit que c’était le printemps.
— Sourds, étang, — Ecume, roule sur le pont et par-dessus les bois ; — draps noirs et orgues, — éclairs et tonnerre, — montez et roulez ; — Eaux et tristesses, montez et relevez les Déluges.
Car depuis qu’ils se sont dissipés, oh ! les pierres précieuses s’enfouissant, et les fleurs ouvertes ! — c’est un ennui ! et la Reine, la Sorcière qui allume sa braise dans le pot de terre, ne voudra jamais nous raconter ce qu’elle sait, et que nous ignorons.
Arthur Rimbaud, Illuminations, 1874
Enfin nous pouvons étudier la littérature enfantine, qui veut aussi transmettre un message d’espoir. Il existe un parallèle entre les livres d’enfants et ce poème, car ce dernier utilise aussi des images du conte enfantin comme le lièvre. Mais pourquoi ce mythe a-t-il été repris par cette littérature? parce que celui-ci s’apparente au conte. En effet, il met en scène un méfait initial : la malice de l’homme réparée par l’extermination des vivants. Puis il met en valeur un héros devant accomplir une tâche difficile, et qui se verra récompensé. Mais la littérature enfantine a surtout repris le pittoresque du mythe. En effet, elle s’attache beaucoup aux animaux et au voyage dans l’arche, plutôt qu’aux causes du Déluge, à sa fonction, et à l’alliance. Elle souligne aussi la fonction de Noé : le juste, le bon, dans un monde mauvais. Ainsi, dans l’Arche de Noé de Walt Disney (Disney/Hachette, 1993), Noé s’oppose à « tous ceux qui font le mal » (le dessin 1 représentant la préparation du Déluge en est l’exemple). L’ambiguïté d’interprétation de la fonction du Déluge est donc effacée car le récit se veut moral et facile d’accès pour l’enfant. Même les animaux sont bons car ils aident à la construction de l’arche : les singes scient le bois, etc. . . Le Déluge montre que le bon est récompensé, est sauvé. Il fait même figure de Dieu à l’intérieur de l’arche : c’est lui qui ferme la porte de l’arche. Il sauve l’humanité grâce à sa foi. Mais le Déluge glorifie aussi Dieu, symbolisant la puissance du Bien contre le Mal. Le Déluge a donc une fonction destructrice mais il n’est pas considéré comme une « erreur » de Dieu car il sauve le bon et punit le Mal. L’aboutissement est l’arc-en-ciel qui « unit la terre au ciel », il est un heureux présage car il annonce l’abondance de vie (comme le montre le dessin 2).
Le livre d’Arthur Geisert (l’Arche, 1990) s’inspire plus fidèlement du texte biblique. En effet, l’auteur énonce clairement la raison du Déluge en reprenant les versets 5 à 7 de la Bible et ne fait pas de Noé un être bon parmi les mauvais. Toutefois, cette citation semble se détacher totalement du reste du livre : elle figure en annexe, avant même le titre. Elle s’adresse sans doute aux parents. Arthur Geisert, dans son texte adressé aux enfants, reste flou sur les raisons du Déluge mais fait de Noé un être juste, ayant la foi parmi les mauvais. Le Déluge a une fonction destructrice tout en se voulant didactique. Le livre est beaucoup plus « réaliste » et dépeint les moments-clés du texte biblique comme la crue : la notion de cruauté a disparu par rapport à la représentation de Giraudon, puisque la souffrance de l’homme n’est pas représentée. La seule forme de vie est l’arche, hermétique, qui s’oppose au déchaînement des forces de la nature. La pluie abondante est un lien entre les eaux et le ciel. Ce dernier est très bas : les eaux inférieures et supérieures se rejoignent peu à peu. Toutefois, l’impression de mort est traduite par la grisaille de cette gravure qui met donc en valeur le châtiment de la destruction.
Enfin, l’alliance est présentée comme le pardon de Dieu, de sa violence, une promesse d’amour éternel.
CONCLUSION
Le Déluge se sert d’un fait réel pour enseigner la puissance de Dieu et ses rapports avec l’homme, comme dans les mythes des autres traditions. Mais l’ambiguité et la violence du châtiment (contre le Mal) ont suscité des interprétations diverses : certains condamnent l’injustice de cette punition, d’autres réclament un Déluge purificateur, d’autres encore simplifient la fonction du Déluge qui anéantit les mauvais et sauve le bon. Malgré l’aspect « sombre » du Déluge, cet épisode se voit éclairé par la réalisation de l’alliance entre Dieu et l’homme, une promesse d’amour et de salut éternel.
Walt Disney, L’Arche de Noé, dessin inspiré des Silly Simphonies, série de petits dessins animés réalisés entre 1929 et 1939 : Noé donne ses instructions.
Walt Disney, L’Arche de Noé : sortie des lapins.
Il pleut à verse. Arthur Geisert, L’Arche, 1990.
BIBLIOGRAPHIE
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A. Rimbaud, Illuminations,Librairie Droz, 1967.
J. Supervielle, L’Arche de Noé, Gallimard, 1939.
PROTOCOLE DE RECHERCHE
Pour la première version de notre dossier, nous n'avions pas saisi l'enjeu du travail demandé. En effet, nous étions restés trop près du texte biblique en l'analysant sans le mettre en relation avec la littérature, la peinture…etc. Nous avions donc plutôt fait un travail d'exposé sous forme de dossier.
La correction du dossier était donc plus pour nous une recréation totale ; nous devions repartir sur de nouvelles bases et tout reprendre à zéro. Etant donné que les documents que nous possédions n'étaient pas en nombre suffisant, nous avons dû retourner dans les bibliothèques (la bibliothèque municipale de La Part Dieu et la BU de Bron). Petit à petit, nous avons trouvé des auteurs, peintres, écrivains ayant traité le sujet du Déluge. Ainsi, nous avons réussi à rassembler un nombre de textes qui nous semblait convenable afin de voir les différentes orientations de réinterprétations de ce thème biblique dans la culture occidentale.
Une fois tous les documents réunis, nous nous sommes lancés dans l'élaboration difficile de notre plan. C'est un des points qui nous a pris le plus de temps (autant, si ce n'est plus que le temps passé à la recherche de documents). Au bout de longues délibérations, nous sommes parvenus à concevoir un plan qui nous semblait pertinent.
Etant donné que le temps nous était compté, nous n'avons pu, comme nous le souhaitions auparavant, rédiger l'ensemble du dossier en commun. Les tâches ont donc été réparties de la façon suivante : Sébastien était chargé de l'introduction, de la conclusion, de l'approche scientifique du Déluge et de la partie concernant l'utilité du Déluge et le besoin d'un retour au Déluge ; quant à moi, je devais écrire la page de présentation du protocole de recherche, la partie sur la contradiction vision biblique/ vision artistique, et celle sur la légèreté nouvelle dans l'évocation du Déluge.
Nous avons alors réfléchi aux différents points et aux différents textes que chacun devait aborder, l'un et l'autre étant libres de rédiger selon son propre style.
PLAN
I- Approche scientifique du Déluge
1) des récits similaires dans d’autres civilisations : exemple de l’épopée de Gilgamesh
2) des traces archéologiques de phénomènes analogues
3) des phénomènes naturels qui causent une brusque montée du niveau de la mer
II- Changements de point de vue entre la vision biblique et la vision artistique
1) une vision centrée sur les « mauvais »
2) justice ou injustice ?
III- Légèreté nouvelle dans l’évocation du Déluge
1) retour à un point de vue plus proche de celui de la Bible
2) des notes d’humour et de fantaisie
IV- Les enjeux du Déluge
INTRODUCTION
La Bible est sans conteste le recueil de textes anciens le plus célèbre ; mais peu de personnes l’ont lue entièrement. Elle est surtout connue par ses passages les plus fameux ou populaires, dont le Déluge est l’un des principaux.
L’écho du texte biblique qui évoque ce mythe universel est immense dans la culture occidentale, mais les images qu’il suscite diffèrent radicalement selon le point de vue adopté : pas un éditeur de livres pour enfants qui n’ait choisi l’arche de Noé pour faire découvrir les animaux aux tout-petits, et pourtant cette image rassurante d’une arche qui peut aussi servir d’emblème à des compagnies d’assurance contraste fortement avec les évocations de la violence et de l’injustice du châtiment que donnent à voir certains écrivains ou peintres du romantisme. Mythe multiforme, le Déluge cristallise des interrogations profondes et diverses de la nature humaine. C’est pourquoi nous l’aborderons ici à travers des approches croisées : dans un premier temps, une réflexion scientifique sur l’existence éventuelle d’un déluge historiquement repérable nous permettra de resituer les approches culturelles qui suivent dans l’optique qui doit sans doute être la nôtre aujourd’hui, celle de descendants de survivants du Déluge. Nous envisagerons alors les contrastes entre la vision biblique et les représentations artistiques de l’événement.
I- APPROCHE SCIENTIFIQUE DU DELUGE.
Le récit biblique du Déluge est-il simplement l’écho d’un mythe, ou bien y a-t-il réellement eu un déluge, phénomène climatique scientifiquement repérable : en d’autres termes, s’agit-il du Déluge ou d’un déluge ?
1) des récits similaires dans d’autres civilisations : exemple de l’Epopée de Gilgamesh.
La présence de récits similaires de déluge dans la plupart des autres civilisations constitue un argument fort en faveur de l’hypothèse d’un phénomène réel. Citons en particulier L’Epopée de Gilgamesh, texte mésopotamien dont s’inspire le texte biblique (cf. infra). Un événement unique ou plusieurs événements identiques seraient à l’origine d’un récit transmis d’abord oralement, puis enjolivé et fixé différemment selon les cultures des différents peuples.
Epopée de Gilgamesh :
« Œuvre mésopotamienne dont le héros éponyme aurait été, au IIIe millénaire avant notre ère, un souverain de l'antique cité d'Ourouk (aujourd'hui Warka, dans le sud de l'Irak). Selon la légende, les dieux, avertis par les lamentations des habitants d'Ourouk, que tyrannisait leur roi Gilgamesh, auraient envoyé Enkidou, un être bestial et primitif, pour le défier à la lutte. Après s'être affrontés, les deux protagonistes deviennent des amis inséparables et, avides de renom et de gloire, vont ensemble d'exploit en exploit : ils combattent, contre la volonté des dieux, Humbaba, un redoutable géant ; ils terrassent le taureau céleste que la déesse Ishtar, furieuse d'avoir été repoussée par Gilgamesh, avait envoyé contre eux. Ils sont ivres de gloire et de succès lorsque les dieux, irrités, condamnent Enkidou à mourir. Saisi de désespoir et d'effroi, Gilgamesh, qui a su triompher de tout avec son ami Enkidou, ne peut affronter la perspective de mourir à son tour et demande au survivant du Déluge, le seul être humain que les dieux ont dispensé de la mort, le secret de la vie éternelle. Après maintes hésitations, celui-ci lui révèle l'existence d'une plante marine qui confère la jeunesse éternelle : Gilgamesh s'en empare au prix d'efforts inouïs, lorsqu'un serpent la lui dérobe. De retour, Gilgamesh se résigne à sa condition de mortel. L'Épopée de Gilgamesh est issue de plusieurs légendes qui ont été rassemblées en un récit unique rédigé en langue akkadienne à l'époque paléobabylonienne (XVIIIe-XVIIe siècle av. J. -C.). Seuls quelques fragments — plus de six cents vers d'une surprenante spontanéité — nous sont parvenus ; de style diffus et laborieux, une version plus tardive, couvrant douze tablettes, a été retrouvée parmi la bibliothèque d'Assurbanipal à Ninive. »
Le rayonnement de l'œuvre dépassa largement la Mésopotamie comme en témoignent les versions hittite et hourrite retrouvées en Cappadoce et les fragments trouvés à Jéricho ou à Ougarit.
("Gilgamesh, Épopée de", Encyclopédie Microsoft® Encarta® 99. © 1993-1998 Microsoft Corporation. Tous droits réservés.)
Cette épopée est relatée dans douze chapitres, dont la majorité furent découverts au XIXe siècle à Ninive dans les ruines du temple de Nabou, et dans la bibliothèque du palais d'Assourbanipal. Gilgamesh fut un jeune roi d'Ourouk (1e dynastie sumérienne) ; par son ascendance, Gilgamesh est un demi-dieu.
La narration débute par les exploits et la destinée du héros. C'était un être d'une grande sagesse et d'une non moins grande connaissance qui provenait d'avant le Déluge. Rentré dans son pays après sa quête de l'immortalité, Gilgamesh grava sur une tablette de pierre le récit de son voyage, et acheva de construire sa ville, Ourouk.
La IXe tablette du récit présente Gilgamesh terrifié par la mort et errant dans la nature. Il décide d'aller trouver un personnage censé avoir survécu au Déluge avec son épouse, Out-napishtim, afin de connaître le secret de la vie éternelle, « un secret des dieux ». Il nous est impossible de ne pas penser à Noé devant cet épisode. Out-napishtim déclare à Gilgamesh :
"Personne ne voit la Mort, personne ne voit le visage de la Mort. La mort sauvage fauche simplement l'humanité.
Parfois nous bâtissons une maison, parfois nous faisons un nid, mais ensuite, des frères la divisent dans l'héritage.
Parfois l'hostilité est dans le pays, mais ensuite le fleuve monte, l'inondant de ses eaux. Les libellules volettent sur le fleuve, leur tête tournée vers la face du soleil. Mais ensuite il n'y a soudain plus rien. Les dormeurs et les morts sont semblables, l'image de la mort ne peut être dessinée".
Puis il lui raconte le Déluge : les dieux ont décidé d'inonder l'humanité, représentée dans l’histoire par les habitants de la ville de Suruppak, sur le bord de l’Euphrate. Parmi les dieux, Ea avertit Out-napishtim de l'imminence du danger et lui dit : "Homme de Shourouppak, fils d'Oubara-toutou, démolis ta maison, construis un bateau. Laisse les possessions, recherche les choses vivantes. Abandonne les biens et sauve les vies ! Prends à bord les semences de toutes les choses vivantes, dans le bateau. "
Out-napishtim raconte ensuite à Gilgamesh comment les choses se sont alors déroulées :
« Je mis à bord toute ma famille et ma parenté, je mis à bord du bétail de la plaine, des bêtes sauvages de la plaine, toutes sortes d'artisans. . . Durant six jours et sept nuits, le vent souffla, tempête et inondation submergèrent le pays ; quand vint le septième jour, la tempête, l'inondation et la tuerie, qui avaient lutté comme une femme en travail, s'évanouirent. La mer se calma, le vent imhoullou s'apaisa, l'inondation s'arrêta. Je regardais le temps dehors ; le silence régnait. Car toute l'humanité était redevenue argile. La plaine d'inondation était plate comme un toit. J'ouvris un hublot et la lumière tomba sur mes joues. Je me courbais, puis m'assis. Je pleurais. »
Ensuite, Out-napishtim laisse sortir une colombe, puis une hirondelle, et toutes deux reviennent. Il envoie alors un corbeau qui, lui, ne revient pas. C'est signe que les eaux se sont enfin retirées. Alors Out-napishtim fait un sacrifice.
2) des traces archéologiques de phénomènes analogues.
Un déluge de l'ampleur de celui décrit dans la Bible produit, lors du retrait des eaux, des couches horizontales et superposées de matériaux divers, sélectionnés par les eaux en fonction de leur gravité et leur sphéricité On peut observer ce phénomène au Grand Canyon en Arizona. On y voit plusieurs dépôts horizontaux de différents sédiments, reposant les uns sur les autres, de la base au sommet du canyon. A l’intérieur de ces sédiments sont présents des milliards de plantes et d'animaux fossiles. Cette présence témoigne d'une catastrophe : lorsque les poissons meurent, ils ne se fossilisent pas, ils sont dévorés ou détruits. Il en est de même pour les carcasses des mammifères sur terre.
3) des phénomènes naturels qui causent une brusque montée du niveau de la mer.
a) régressions glaciaires et transgressions interglaciaires (théorie eustatique).
Lorsqu'un glacier est en période de glaciation, il entraîne une diminution provisoire du niveau marin appelée régression. Lorsqu’il commence à fondre, le niveau marin remonte grâce à l'eau passée de l'état solide à l'état liquide, entraînant la transgression, avancée lente et relative de la mer due à une remontée du niveau marin, (ou encore à l'érosion rapide du rivage ou à un affaissement tectonique). Lors de la dernière fonte post-glaciaire, ce phénomène a eu lieu à une vitesse considérable et a pu justifier de nombreux mythes diluviens sur la planète.
N. B. Intervient souvent un facteur de retard explicité par le schéma ci-dessous.
b) un exemple de phénomène ponctuel : le tsunami.
« Le tsunami est une notion moderne d’origine nippone, pour désigner les grandes vagues séismiques issues de tremblements de terre ou d’éruptions volcaniques ; ce terme est devenu d’usage international et le phénomène qu’il désigne est étudié avec soin, dans le Pacifique notamment, où il se fit tragiquement connaître en diverses circonstances. Ronald Fenton écrit :
«Le phénomène que nous appelons tsunami est constitué par une série d’énormes vagues de très longue périodicité. Au-dessus des grands fonds océaniques, leur étendue, de crête à crête, peut atteindre une centaine de milles marins ou plus, sans que leur amplitude verticale dépasse quelques mètres. » Ils sont donc difficiles à repérer par avion ou par satellite, mais ils transportent des énergies cinétiques considérables avec des vitesses énormes.
« Lorsque le tsunami arrive sur les hauts fonds côtiers, la vitesse de ses vagues diminue, mais leur hauteur augmente. C’est alors qu’ils deviennent, par ces hauteurs pouvant dépasser trente mètres, très dévastateurs » (Le Courrier, Mai 1976). On pense qu’à Santorin le tsunami, se déplaçant à 500 km/h, provoqua des vagues finales de cent mètres de haut » (Histoire mondiale du Déluge).
Ainsi des phénomènes d’inondations spectaculaires, causés essentiellement par la montée des océans — mais d’autres schémas explicatifs sont possibles pour les pluies diluviennes —, ont eu lieu dans de très nombreux endroits du monde en des temps reculés, faisant du Déluge un mythe universellement répandu. Un phénomène généralisé dû à la fonte des glaces polaires a également pu se produire. La science ne nous permet donc pas de conclure à l’existence du Déluge biblique, mais elle montre que les angoisses exprimées par ce mythe sont très vraisemblablement nées de catastrophes réelles.
II- CHANGEMENTS DE POINT DE VUE ENTRE LA VISION BIBLIQUE ET LA VISION ARTISTIQUE.
La plupart des textes ou peintures que nous avons pu trouver donnent une vision plutôt négative et pessimiste du mythe du Déluge : l'accent est mis sur le déroulement de cet événement, avec tout ce qu'il peut avoir de cruel et d'horrible, au détriment de l'aboutissement relativement constructif, porteur de renouveau, sur lequel insiste le texte biblique. Il y a donc une sorte de contradiction entre la vision biblique du mythe — insistance sur l'Alliance entre Dieu et les Hommes — et la vision artistique de ce mythe — insistance sur la Mort.
1) une vision centrée sur les « mauvais ».
Dans la Bible, la mort des « mauvais », leurs attitudes face à la mort ne sont pas évoquées puisque le point de vue adopté est celui de Noé dans son arche. Or ce sont précisément ces questions passées sous silence par les rédacteurs bibliques que les œuvres que nous étudierons tentent d'éclairer, chaque auteur apportant son interprétation personnelle.
La plupart des artistes se sont intéressés au déroulement de l'événement du point de vue des condamnés. La Bible ne donne aucune indication concernant les bruits pendant le Déluge, certains écrivains les décrivent. Victor Hugo par exemple, dans La première page, transcrit les cris des hommes qui se savent condamnés. Ce poème magnifique, très lyrique, illustre bien le caractère parfaitement horrible de l'événement. Alfred de Vigny dans Le Déluge, ou Gustave Doré dans Scène du Déluge, peignent par des mots ou des images l'agonie des condamnés, « l'épouvante », « l'effroi » (pour reprendre les termes du poème de Vigny) qui règnent à ce moment-là. Cet événement (qu'il soit vu par les artistes ou par les lecteurs) semble provoquer le dégoût et l'abomination, mais aussi être source d’un certain magnétisme, d’une attraction irrésistible. La mort fascine, et les auteurs se complaisent à décrire la souffrance.
Dans toutes les œuvres, il existe un certain climat de violence, violence des éléments ou violence des sentiments. Violence des éléments chez Gustave Doré et John Martin : c'est une véritable tempête qui règne sur Terre ; les eaux sont déchaînées. Les personnes sont comme projetées contre les rares îlots qui subsistent encore. Tout n'est que tumulte et tourment. Chez Vigny aussi, l'océan « bouillonn[e] ». Les mauvais qui ne sont pas encore noyés doivent « lutte[r] contre » les vagues. C'est une véritable épreuve qui les attend, mais une épreuve dont ils peuvent déjà être sûrs de ne pas réchapper.
Quand les éléments sont relativement calmes, comme chez Nicolas Poussin ou à la fin du poème de Vigny, la mort n'en est que plus horrible ; c'est alors la violence des sentiments, des sentiments de colère, de révolte. Les deux justes dans Le Déluge ont le temps de se voir mourir, de se sentir disparaître petit à petit sous l'eau. C'est un peu comme si le temps avançait au ralenti pour les mauvais pendant le Déluge. Lorsque la montée des eaux paraît lente, on a l'impression d'avoir accès à la vision que les condamnés ont du temps, et de vivre ce qu'ils doivent ressentir face à la mort (on comprend alors mieux la signification du mot « perdu », le titre du poème de Norge). C'est le jugement des auteurs qui semble ressortir ici, un peu comme s'ils dénonçaient le côté sadique, ou en tout cas cruel, d'une telle mort.
On retrouve chez Poussin et Vigny cette cruauté ironique à travers l'évocation de l'Arche ou de la colombe. Les deux auteurs adoptent une position assez cynique. Si on observe bien l'arrière-plan du tableau L'Hiver, on peut remarquer la présence de l'Arche, une présence presque déplacée, irritante, provocatrice, alors que l'on voit au premier plan des personnes qui tentent désespérément de s'en sortir. Chez Vigny, cette tendance se confirme : la colombe qui passe devant les deux justes sans s'arrêter leur apporte un faux espoir. Tout est donc pervers et gratuitement cruel.
Cette vision noire du Déluge ne se révèle pas seulement à travers la description de l'événement, mais aussi à travers son analyse : nous allons voir l'opinion toujours très négative des auteurs sur le caractère juste ou injuste d'une telle punition.
2) justice ou injustice ?
Dans le texte biblique, la justice de la décision divine n’est pas contestée. Dieu constate la méchanceté des hommes et prend une décision sans appel. Les écrivains et les artistes remettent eux en question la légitimité d’un tel châtiment.
Chez Poussin, comme chez Doré, on peut apercevoir de jeunes enfants ou des bébés (humains ou animaux) parmi les mauvais promis à la mort. On peut y voir le regard rétrospectif d'un auteur qui connaît la théorie chrétienne de la faute originelle selon laquelle l’Homme est mauvais dès sa naissance. Mais la présence d'enfants au milieu de ce désastre montre surtout à quel point le Déluge est une punition cruelle et injuste pour ces artistes.
L’argument du caractère aveugle de la punition est également avancé par Vigny pour dénoncer l'injustice. Les deux jeunes fiancés, Emmanuel et Sara, sont des êtres profondément bons et purs ; leur seul péché pourrait être leur amour ; leur foi est sans limite. Mais rien de tout cela ne pourra les sauver : ils mourront en même temps que le reste de la création. Comment les hommes pourraient-ils dès lors ne pas se révolter contre l’arbitraire du Déluge ?
Ils auraient peut-être mérité une dernière chance. Les deux jeunes gens auraient mérité que le père d'Emmanuel, un ange, vienne les secourir avant la mort. Mais aucune exception, aucun signe divin n'est parvenu aux hommes : chez Poussin, un personnage tente désespérément et vainement une dernière prière ; chez Norge, l'Arche ne vient pas et même la colombe, dernier signe d'espoir, est morte ; chez Supervielle, même le nageur qui résiste pourtant longtemps au tumulte des eaux est promis à la mort, malgré ses dernières tentatives pour amadouer Noé et malgré la bonne volonté de celui-ci pour l'aider. Seuls Noé et sa famille seront définitivement sauvés, même s'ils n'étaient probablement pas les seuls justes ou les justes les plus purs.
Nicolas Poussin, L’Hiver ou le Déluge, Paris, musée du Louvre, entre 1660 et 1664.
III- LEGERETE NOUVELLE DANS L’EVOCATION DU DELUGE.
Au XXe siècle cependant se développent aussi des approches plus optimistes, parfois même humoristiques, du Déluge, en partie par réaction à la gravité des visions antérieures. C'est ce que nous verrons à travers différentes peintures de Chagall tirées de Message biblique, ainsi qu'à travers la nouvelle de Supervielle, L'Arche de Noé.
1) retour à un point de vue plus proche de celui de la Bible.
L'aspect tragique, morbide des œuvres citées précédemment disparaît. Les auteurs ou les peintres se centrent davantage sur Noé et sa famille. Ils insistent donc plus sur le côté positif, sur le fait qu'il y a eu des personnes sauvées. C'est le cas chez Supervielle, où on découvre la vie dans l'Arche et les difficultés qu'elle peut présenter.
Chagall cherche plus à représenter l’épisode biblique qu’à interpréter de façon personnelle les silences de la Bible (ce qui n’enlève bien sûr rien à la force de ses tableaux). Il choisit lui-aussi le point de vue de l'intérieur de l'Arche puis de la sortie de l'Arche. A aucun moment, il ne peint les morts ou
Noé et l’Arc-en-ciel, huile sur toile, 205x292,5,
Musée Biblique Marc Chagall, Nice, non daté (Genèse IX, 12).
les mauvais. Les couleurs ne sont certes pas très gaies, ni très chaudes, mais le thème abordé n'est ni triste, ni violent. C’est une une vision nettement plus positive que dans les autres peintures évoquées. Chagall se focalise sur l'aboutissement du Déluge, donc sur l'Alliance, l'Arc-en-ciel.
L’Arche de Noé, huile sur toile, 236x234,
Musée Biblique Marc Chagall, Nice, non daté (Genèse VIII, 8).
2) des notes d'humour et de fantaisie.
Les couleurs utilisées par Chagall sont moins austères que dans les autres tableaux. Le réalisme cède le pas au symbolisme, tout comme dans la Bible. La dominante tantôt bleue tantôt verte confère aux deux œuvres une atmosphère particulière, presque surréaliste ; c'est en tous cas une interprétation assez fantaisiste et très originale du mythe biblique par rapport aux autres peintres.
Supervielle nous donne aussi une version insolite et très personnelle du récit du Déluge. L'arche de Noé est une nouvelle pleine de fraîcheur, assez déconcertante dans la façon de traiter la Bible, car très singulière en comparaison avec les autres textes que nous avons pu lire à ce sujet. Dès le début de la nouvelle, le ton est donné : l'origine du Déluge est en fait une maladie, une « sorte de délire aquatique », où l'eau remplace petit à petit le sang à l'intérieur de l'homme. Le Déluge est qualifié de « grande mouillure ». On ne peut s'empêcher de sourire à la description de la vie dans l'Arche : « ça sentait assez fort là-haut le poil mouillé ». Cette réflexion paraît complètement décalée, quand on pense que c'est la vie de l'Humanité qui se joue lors de cet événement. Les paroles de la baleine qui s'adresse à ses petits sont assez comiques également : « ne vous retournez pas, ce sont des anarchistes », dit-elle en désignant les mauvais qui voulaient faire couler l'embarcation de Noé. Supervielle fait des jeux de mots, de l'humour à partir d'un événement grave.
Les personnages sont presque ridicules, à l'image de Japhet qui ne s'intéresse qu'à une chose : « mettre les animaux par rang de taille sur le pont, ce qui vexe inutilement tout le monde, ou presque », à l'image aussi des anges qui arrivent avec « leurs paniers à provisions », à l'image encore de Noé qui prend sa « voix sans larmes, de chef », ou de sa femme qui se plaint que « quand [ils] veu[lent] se retourner sur le pont, il faut demander la permission à vingt animaux différents ». Toutes les situations sont donc pour Supervielle sujets de plaisanterie et de dérision.
IV- LES ENJEUX DU DELUGE
« Le Déluge n'a pas réussi ; il est resté un homme. »
Henri Becque
Restent à envisager les enjeux du Déluge tels qu’ils se manifestent à travers les œuvres. Envisagé jusqu’ici comme mise en scène de grandioses phénomènes naturels, lieu d’un affrontement entre justice divine et humaine, le Déluge est aussi un moment de l’histoire qui a des conséquences sur l’évolution du monde après lui.
Dans la Bible, le Déluge devait servir à éradiquer le mal sur la terre et permettre la renaissance d’une humanité juste. Dieu cependant se rend compte qu’aucune purification parfaite n’est possible sans anéantissement total de l’espèce humaine et décide de renoncer à ce châtiment.
Toute légitimité n’est pas déniée à la décision divine : même Vigny souligne qu’une partie des hommes étaient devenus mauvais, « méchant[s] ». Pour ceux-là, il n'était que justice d'être punis pour leurs péchés. Simplement, il existait encore une partie des Hommes, selon Vigny, qui, à l'image d'Emmanuel et de Sara, vivaient dans la foi et ne méritaient pas cette mort.
Mais le Déluge pour être efficace pouvait-il être sélectif ?
De nombreux auteurs répondent par la négative à cette question. Victor Hugo dans La première page (extrait de La fin de Satan) rend sa cohérence au projet divin en faisant intervenir le Chaos. C’est parce que ce dernier ne voulait pas s’encombrer des hommes dans son royaume que les hommes continuent à exister sur la Terre. Dieu contribue en fait au sauvetage du Mal. Le Mal est condamné à sans cesse réapparaître, car ses « germes » ont été sauvés : ce sont l’airain, le bois et la pierre, les trois outils que Caïn utilisa pour « terrass[er] son frère Abel ». Des objets souillés du sang d’Abel, souillés du sang du juste sont porteurs de péché, de crime et du Mal. C’est pourquoi Hugo conclut :
« Si Dieu veut sous les eaux engloutir les affronts, Les haines, les forfaits, le meurtre, la démence, / Les fureurs, il faudra toujours qu’il recommence. »
Rimbaud, dans son poème Après le Déluge, appelle de nouveaux déluges pour que disparaisse un monde décevant. Le monde d’après-déluge est en effet placé sous le signe de l’ « ennui », de la « tristesse ». Les termes qu’emploie le poète pour le caractériser sont volontairement dépréciatifs, comme par exemple « sale », « sang », « chacals », ou « sorcières » qui ont une connotation nettement péjorative. Rien n’est vraiment intéressant ; les seules choses qui retiennent l’attention du poète sont « un lièvre », des « abattoirs » et des « mazagrans »…, autrement dit rien qui justifie la souffrance du Déluge. Même le signe de l’Alliance (« l’Arc-en-Ciel »), qui reste pourtant un phénomène magnifique à regarder, a perdu toute splendeur car il est vu « à travers la toile d’araignée ».
Selon Rimbaud, ce déluge-là n’a pas été suffisamment efficace et n’a pas provoqué de changements assez radicaux : il devra donc s’accompagner de beaucoup d’autres pour parvenir à améliorer ce monde.
Une réflexion morale désabusée sur la violence et la corruption qui règnent encore à notre époque pourrait nous conduire à la même conclusion. Si le Déluge a été décidé parce que « la méchanceté de l'homme était grande sur la terre et [que] son cœur ne formait que de mauvais desseins à longueur de journée »(Genèse, Le Déluge), il aurait aujourd’hui encore tout son sens. Le texte biblique, revêtu d’un halo mythique, ne semble plus avoir grand impact sur le comportement des hommes modernes qui reproduisent les erreurs du passé.
Si l’on prend au sens littéral le texte biblique, le Déluge a eu lieu une seule et unique fois, car Dieu s’est engagé à ne pas le renouveler : « Je ne maudirai plus la terre à cause de l'homme, parce que les desseins du cœur de l'homme sont mauvais dès son enfance ; plus jamais je ne frapperai tous les vivants comme j'ai fait. Tant que durera la terre, semailles et moisson, froidure et chaleur, été et hiver, jour et nuit ne cesseront plus. »(Genèse VIII) Mais la permanence du mythe serait là pour nous rappeler que Dieu exerce sa vigilance et que la menace d’un châtiment existe toujours…
APRÈS LE DÉLUGE.
Aussitôt que l’idée du Déluge se fut rassise,
Un lièvre s’arrêta dans les sainfoins et les clochettes mouvantes et dit sa prière à l’arc-en-ciel à travers la toile de l’araignée.
Oh les pierres précieuses qui se cachaient, — les fleurs qui regardaient déjà.
Dans la grande rue sale les étals se dressèrent~ et l’on tira les barques vers la mer étagée là-haut comme sur les gravures.
Le sang coula, chez Barbe-Bleue, — aux abattoirs, —dans les cirques, où le sceau de Dieu blêmit les fenêtres. Le sang et le lait coulèrent.
Les castors bâtirent. Les « mazagrans » fumèrent dans les estaminets.
Dans la grande maison de vitres encore ruisselante les enfants en deuil regardèrent les merveilleuses images.
Une porte claqua, et sur la place du hameau, l’enfant
tourna ses bras, compris des girouettes et des coqs des clochers de partout, sous l’éclatante giboulée.
Madame*** établit un piano dans les Alpes. La messe et les premières communions se célébrèrent aux cent mille autels de la cathédrale. -
Les caravanes partirent. Et le Splendide Hôtel fut bâti dans le chaos de glaces et de nuit du pôle.
Depuis lors, la Lune entendit les chacals piaulant par les déserts de thym, — et les églogues en sabots grognant dans le verger. Puis, dans la futaie violette, bourgeonnante, Eucharis me dit que c’était le printemps.
— Sourds, étang, — écume, roule sur le pont, et par-dessus les bois ; — draps noirs et orgues, — éclairs et tonnerre — montez et roulez ; — Eaux et tristesses, montez et relevez les Déluges.
Car depuis qu’ils se sont dissipés, — oh les pierres précieuses s’enfouissant, et les fleurs ouvertes — c’est un ennui ! et la Reine, la Sorcière qui allume sa braise dans le pot - de terre, ne voudra jamais nous raconter ce qu’elle sait, et que nous ignorons.
Arthur RIMBAUD, Illuminations.
CONCLUSION
A partir d’un ou de plusieurs événements réels, les hommes ont créé le mythe du Déluge, mythe qui a eu une immense répercussion sur presque toutes les civilisations du monde. Les observations scientifiques et le texte biblique sont dans un rapport paradoxal : il semblerait qu’un déluge puisse se reproduire, malgré l’affirmation divine, et bon nombre d’auteurs explorent cette hypothèse d’un nouveau cataclysme régénérateur. Mais la plupart des œuvres qui réinvestissent le mythe le considèrent comme une histoire emblématique qui permet à l’homme de réfléchir sur la justice ou l’injustice immanentes et sur la pérennité du mal sur la terre.
BIBLIOGRAPHIE
* Références bibliques :
Traduction Œcuménique de la Bible, édition révisée, chez Cerf/ Société biblique française, 1998.
* Références scientifiques :
DERIBERE M. et P., L’histoire Mondiale du Déluge, les énigmes de l’univers, Laffont.
Encyclopédie Encarta 99, Microsoft.
Encyclopaedia Universalis.
* Références littéraires :
HUGO V., La Première page, tiré de Poésie IV- La Fin de Satan, Laffont.
NORGE G., Perdu, tiré de Poèmes incertains, extrait du livre Poésies 1923 - 1988, Poésie Gallimard, écrit en 1923, publié en 1990.
RIMBAUD A., Apres le Déluge, tiré de Illuminations, Arléa.
SUPERVIELLE J., L’arche de Noé, Imaginaire Gallimard, 1998.
VIGNY A. de, Le Déluge, écrit en 1823, publié en 1826.
* Références picturales :
CHAGALL M., Noé et l’arc-en-ciel, tiré de Message Biblique, XXe siècle.
DORE G., Scéne du Déluge, 1866.
MARTIN J., Le Déluge, Victoria et Albert Museum, 1828.
POUSSIN N., L’Hiver (ou Le Déluge), Paris, Musée du Mouvre, entre 1660 et 1664.