Introduction
Le peuple juif est souvent considéré comme un peuple à part, en raison de son histoire et de sa religion, et il a pu faire l’objet d’une haine spécifique, l’antisémitisme. Il se définit lui-même comme peuple élu, choisi par Dieu.
Les élus de Dieu, comme Abraham ou Moïse, ou même le peuple dans son ensemble, ont un rôle à jouer envers l’humanité tout entière. Cette élection est une alliance et non une élévation de statut. Dieu n’élit pas des êtres hors du commun. De plus, chaque partenaire a des devoirs envers l’autre.
I- Les patriarches.
Au début, les révélations étaient faites aux patriarches de façon individuelle. Aucune tradition de la Genèse ne relate de révélation collective. Dieu parlait à un homme, chef de famille ou de clan, choisi parmi tous les autres, afin qu’il lui obéît et qu’il lui donnât sa foi. L’élu devait constamment marcher en présence de Dieu.
Cet engagement était accompagné de multiples promesses, de bénédictions. La première promesse fut reçue par Abraham. Elle avait pour condition une rupture totale avec son clan pour un départ vers l’inconnu qui était le fondement d’une nouvelle nation, bénie.
Ces promesses le pays, la descendance — s’accompagnaient d’un engagement du bénéficiaire, la foi. Le contact personnel avec Dieu transforma Abraham en premier patriarche. Son fils reçut les mêmes promesses, qui furent ensuite renouvelées à Jacob.
Les patriarches étaient liés d’une manière personnelle comme par un pacte. Les trois éléments essentiels étaient l’installation sur une terre, une descendance nombreuse et la bénédiction.
C’est avec Moïse que tout un peuple et non plus une famille, un clan, s’engage envers Dieu. Dieu, en donnant les Tables de la Loi, demande à tout un peuple de s’ériger en exemple pour toute l’humanité. Israël devient le représentant et le garant de la justice et de l’amour. Il est le peuple élu.
II Le peuple d’Israël.
Élohim est le Dieu d’Israël et Israël est le peuple de Dieu. Ce double lien qui les unit, c’est ce qu’on appelle l’Alliance.
C’est une véritable constitution religieuse qui fut reçue par Moïse, pour une société organisée selon l’éthique.
Le peuple élu est certain de la fidélité de Dieu. Il châtie, comme lorsqu’il interdit l’entrée en Terre Promise à Moïse parce que ce dernier a douté de Lui, mais jamais Il n’ôtera sa protection au peuple d’Israël.
Moïse a tenté de structurer une société entière selon les valeurs morales fondamentales : c’est désormais au peuple élu tout entier de garder les commandements et de garantir l’éthique.
Le peuple hébreu est responsable collectivement de son éthique : il pose la dimension transcendentale de l’homme au centre de l’organisation sociale et accorde à la Parole divine toute sa foi. Il devient témoin de Dieu, et sa libération doit préfigurer la libération de l’humanité entière.
L’Alliance est un contrat que les deux partenaires s’engagent à respecter. Le peuple d’Israël est le gardien de la Torah, et le responsable de son accomplissement.
III. Une élection qui n’est que solitude.
1. Un peuple seul.
« Il y a un peuple, un seul, dispersé et disloqué parmi les peuples dans tous les États de ton Empire. Ses lois sont différentes de celles de tout peuple, et il n’accomplit point les lois du Roi. Les intérêts du roi ne permettent pas de le laisser tranquille. » (Esther, 3, 8-9)
Ce passage du livre d’Esther soulève le problème de l’isolement du peuple élu par rapport aux autres peuples.
L’exil n’est pas considéré par les juifs comme une punition mais comme une épreuve.
2. Le désert.
C’est un lieu de rencontre avec Dieu et non, comme on aurait pu le penser, un lieu de solitude. C’est le lieu de l’Alliance, de l’aventure : au désert se lient religion et histoire du peuple hébreu.
Jérôme Bosch, L’Enfer et le Paradis (1510),
in Histoire de l'Art, Gombrich, Gallimard, Paris, 199?.
Ce volet d’un triptyque peint à l'huile sur bois figure, haut dans le ciel, la chute des anges ; si l'on descend, on peut observer la création d'Eve à laquelle succède la tentation. Enfin, au bas de la composition, Adam et Eve sont chassés du paradis.
METHODOLOGIE
Notre méthode d’investigation a été relativement complexe, étant donné l’ampleur de notre sujet, assez difficile à délimiter. Notre choix a finalement été de présenter une étude comparative des anges et démons, préalable nécessaire à toute étude plus approfondie visant à nuancer la dichotomie entre les anges et les démons.
Pour ce faire, nous avons eu recours à bon nombre de dictionnaires bibliques, inspirés de diverses traditions, qui nous ont permis d'obtenir des informations précises pour une réelle entrée en matière. Nous avons trouvé ces ouvrages dans la salle de recherche réservée au troisième cycle de la Bibliothèque Universitaire Centrale sur les quais. En effet, il est dommage de constater qu’aucun ouvrage relatif à la Bible ne peut s’obtenir facilement dans les bibliothèques universitaires ouvertes à tous, que ce soit sur les quais ou à Bron.
En ce qui concerne l’élaboration même du dossier, nous avons déterminé différentes parties fondées sur la présentation des anges et des démons et leur rôle dans diverses traditions religieuses, car il nous a paru nécessaire de confronter les différents points de vue sur la dichotomie anges/démons. Nous avons orienté chacune nos recherches de façon personnelle, selon nos goûts, nos aspirations, et les sources dont nous disposions, ouvrages écrits ou connaissances préalablement établies. Enfin nous avons regroupé nos recherches dans le but d’organiser le plan du dossier.
PLAN
INTRODUCTION
I. LES ANGES DANS LA BIBLE
DEFINITIONS : A. LES SERAPHINS
B. LES CHERUBINS
C. LES ARCHANGES : MICHEL, RAPHAEL, GABRIEL
II. LES DEMONS DANS LA BIBLE : SATAN ET SES MANIFESTATIONS
A. ORIGINE DE SATAN
B. ROLE DE SATAN
C. ORIGINE ET ROLE DES DEMONS
III. ANGES ET DEMONS DANS LES RELIGIONS DU LIVRE.
A. DANS LE JUDAISME
B. DANS LE CHRISTIANISME
C. OUVERTURE SUR L’ISLAM
CONCLUSION
BIBLIOGRAPHIE
INTRODUCTION
La confrontation du Bien et du Mal apparaît dans la Bible dès les premiers chapitres de la Genèse : en effet, dès le chapitre III apparaît le serpent tentateur, dont l’intervention est à l’origine de la chute et de l’expulsion d’Adam et Eve hors du Paradis terrestre. Bien et Mal revêtent des formes multiples ; mais dès la Genèse apparaissent des créatures spirituelles, les anges, et plus tard leurs antagonistes les démons, que l’on retrouve ensuite dans toute la Bible. Créatures innombrables, leur origine demeure obscure. Les uns forment la cour céleste de Dieu et servent de messagers entre celui-ci et les hommes : ce sont les anges. Les autres sont des esprits impurs, malfaisants et tentateurs : les démons.
Cependant, considérer que les anges symbolisent le Bien ou que les démons représentent le Mal serait donner une définition trop réductrice de ces deux groupes. En effet, les démons ne sont devenus mauvais que par leur faute, mais ont été créés bons. Ainsi, ils restent soumis à la toute-puissance de Dieu qui décide donc de leur survie : le Dieu créateur et bon, empli de désir de justice, permet à des êtres mauvais de subsister aux côtés des anges qui l'entourent. Comment expliquer ce paradoxe ? Pourquoi les anges et les démons, engendrés par le même créateur, sont-ils si différents ? S'opposent-ils, s'affrontent-ils seulement dans la Bible ou ont-ils en réalité besoin les uns des autres ?
Nous tenterons de comprendre leur nature et leurs fonctions dans la Bible, puis nous étudierons leurs représentations dans les traditions issues de ce Livre, traditions juive, chrétienne et islamique. L’opposition fondamentale entre Bien et Mal est-elle la seule façon de rendre compte de leur existence ?
I.LES ANGES DANS LA BIBLE
DEFINITION
Lorsque le peuple d'Israël reconnut Yahvé comme Dieu unique, il fallut nécessairement évincer les autres divinités célébrées par des cultes polythéistes. Mais le changement de religion n'est jamais radical et c'est pour cela que les dieux dérivés des cultes polythéistes ont souvent été transposés dans la religion du peuple d’Israël avec le statut d'anges de Yahvé. La tradition rabbinique est consciente des influences étrangères sur les croyances d'Israël et indique que les noms des anges furent rapportés par les juifs exilés à Babylone.
L'existence des anges, créatures intermédiaires entre le divin et l’humain, est nécessaire pour les juifs, car elle atténue le caractère choquant de la rencontre entre Dieu et l'homme. Le mot ange vient, via le latin angelus, du grec , c'est-à-dire messager, envoyé. Le terme biblique hébreu, maleâk () désigne la même réalité : tout être messager de Dieu — il a la même racine, , que mèlèk, terme qui désigne le roi mais aussi Dieu, Dieu éternel, souverain ou maître du monde. Sa signification et ses emplois sont assez larges : tout maleâk n'est pas forcément un ange proprement dit, c'est-à-dire un être supranaturel ; tout messager de Dieu n'est pas forcément un ange si l'on prend pour exemple les prophètes, désignés eux aussi dans la Bible hébraïque par le substantif maleâk ( Ag 1,13 ; Is 42,19). Mais les anges sont désignés par ce terme générique.
On peut distinguer deux sortes d’anges : les anges qui constituent les membres de la cour céleste et entourent Dieu, tels les séraphins et les chérubins, et ceux qui accomplissent une mission divine, tels les archanges ou anges de la face.
A.LES SERAPHINS
Le terme vient de l’hébreu seraphim, pluriel de saraph (), c’est-à-dire brûlant. Ce sont des êtres célestes, décrits par Isaïe dans l'une de ses visions ( Is 6,2-6), passage dit de la vocation d’Isaïe.
1L'année de la mort du roi Ozias, je vis le seigneur Yahvé assis sur un trône élevé. Sa traîne remplissait le sanctuaire ; 2des Séraphins se tenaient au-dessus de lui, ayant chacun six ailes, deux pour se couvrir la face, deux pour se couvrir les pieds, deux pour voler. 3 Et ils se criaient l’un à l’autre ces paroles :
« Saint, saint, saint est Yahvé Sabaot. Sa gloire remplit toute la terre. »
4Les gonds du seuil vibraient à la voix de celui qui criait et le Temple se remplissait de fumée.
5Je dis :
« Malheur à moi, je suis perdu, car je suis un homme aux lèvres impures, j'habite au sein d'un peuple aux lèvres impures, et mes yeux ont vu le Roi, Yahvé Sabaot. »
6L’un des séraphins vola vers moi, tenant en main une braise qu’il avait prise avec des pinces sur l’autel. 7Il m’en toucha la bouche et dit : « Vois donc, ceci a touché tes lèvres, ta faute est effacée, ton péché est effacé, ton iniquité est expiée. »
(Traduction P. Auvray)
Nous pouvons étudier à partir de ce texte la place qu’occupent les séraphins : ils se situent au-dessus du trône de Yahvé, duquel ils semblent destinés à prononcer les louanges. Le rythme ternaire « saint, saint, saint » montre bien que les séraphins exaltent la gloire divine. L’évocation de la fumée fait référence à l’aspect flamboyant et brûlant des séraphins. Nous pourrions également observer la symbolique des ailes : deux qui recouvrent la face, par peur de voir Yahvé, le puissant qui rayonne ; le substantif « pieds » semble être un euphémisme pour désigner le sexe, par respect pour la gloire divine. Quant au verbe « voler », il fait référence au moyen de déplacement des séraphins et au fait que ces anges sont voués à entourer Yahvé. Leur autre fonction est la purification par le feu, c’est-à-dire qu’ici la braise est sainte car l’autel a été sanctifié par Yahvé. Le feu, évoqué par l'emploi du substantif "braise", confère aux rapports existant entre les séraphins et le prophète une certaine violence. En effet, elle s'exprime symboliquement par la douleur physique, la brûlure. Le séraphin purifie le prophète : cette purification est une étape vers la délivrance du péché. La relation entre les séraphins et le prophète est donc bénéfique et positive. Les séraphins ainsi nommés ne sont pas mentionnés autre part dans la Bible. La racine de seraphim permet de former d'autres mots qui leur servent également de nomination. Mais ils ne sont pas cités directement avec l'appellation qui leur est propre. On ne peut donc que supposer leur existence à travers certaines évocations. Prenons pour exemple ce verset extrait des Nombres ( Nb 21,6 ), de tradition yahviste : 6Les serpents brûlants, dont la morsure fit périr beaucoup de monde en Israël (trad. H. Cazelles).
Ces êtres sont envoyés par Dieu pour punir le peuple d'Israël au désert parce qu’il doute de l'existence d'un Dieu unique. De même que dans la relation entre le prophète Isaïe et le séraphin, ces serpents brûlants ont une fonction purificatrice mais violente, puisqu'ils donnent la mort aux infidèles. Ils permettent également à ceux qui doutent de prendre conscience de l'existence d'un Dieu unique. Leur fonction est donc relativement ambiguë, d’autant plus que c’est l’image de bronze d’un serpent qui est source de guérison (Nb, 21, 8) : pourquoi Dieu engendre-t-il des créatures aussi monstrueuses qui donnent la mort, pour faire ensuite de leur image une source de vie? Cet épisode nous montre bien que la mort, le Mal peuvent être engendrés par le Bien, lui-même incarné par des créatures diaboliques de par leur forme, des serpents, qui ne sont pas sans rappeler le serpent tentateur de l'Eden. Finalement, la justice de Dieu semble parfois cruelle, puisqu'elle peut entraîner la mort.
B.LES CHERUBINS
Ce sont des êtres célestes portant des ailes. Leur nom correspond à celui des kâribu babyloniens, génies à forme mi-humaine, mi-animale, qui veillaient à la porte des temples et des palais. En hébreu, chérubin se dit kerouvim, terme suggérant l’idée de nombre ( ?). L’appellation grecque est la transcription littérale de l’hébreu : . Une seconde étymologie nous paraît intéressante : elle provient de l’accadien karoubou ou kouribou, signifiant « intercesseur », celui qui apporte la lumière devant les dieux. Ils sont nommés pour la première fois dans la Genèse (Gn 3,24) : après qu’Adam et Eve avaient été chassés du paradis, Yahvé plaça des chérubins à l’Est du jardin d’Eden, « pour garder la route de l’arbre de vie ».Ils ont donc ici des fonctions de gardiens et de protecteurs.
Ils apparaissent pour la seconde fois dans le livre de l’Exode où ils sont représentés comme des figures ornementales : ce passage de l’Ancien Testament est une description d’origine sacerdotale du temple, extraite du Premier Livre Des Rois. Nous nous intéresserons au chapitre 6, 23-28, où nous est livrée une description des chérubins.
23Dans le Debir, il fit deux chérubins en bois d’olivier sauvage (…) Il avait dix coudées de haut. 24Une aile du chérubin avait cinq coudées et la seconde du chérubin avait cinq coudées, soit dix coudées d’une extrémité à l’autre de ses ailes. 25Le second chérubin avait aussi dix coudées : même dimension et même facture pour les deux chérubins. 26La hauteur d’un chérubin était de dix coudées, et de même l’autre. 27Il plaça les chérubins au milieu de la chambre intérieure ; ils déployaient leurs ailes, en sorte que l’aile de l’un touchait au mur, que l’aile de l’autre touchait à l’autre mur et que leurs ailes se touchaient au milieu de la chambre, aile contre aile. 28Et il revêtit d’or les chérubins. (trad. R De Vaux)
Deux chérubins en bois recouverts d’or, les ailes déployées, sont donc placés à chaque extrémité du propitiatoire pour monter la garde au-dessus de l’arche, dans le Saint des Saints. Cette configuration du sanctuaire au désert représente le trône divin, au centre duquel Yahvé s’exprime. Le phénomène de répétition rendu par le substantif « coudée » semble conférer un rôle sacré aux chérubins auprès de Yahvé, rôle symbolisé par leur place même et leur fonction, mais aussi par l’évocation de l’or, métal précieux et brillant.
Par la suite, Dieu lui-même est représenté à plusieurs reprises dans la Bible comme « le Seigneur des armées qui siège sur les chérubins » (Psaumes 80,2 ; 99,3 etc…)
Pour en revenir à leur origine mythologique, on peut aussi constater que la vision des chérubins du char d’Ezéchiel (Ez 1,10) est différente de celle que nous avons observée précédemment : 10Quant à leur aspect, ils avaient une face d'homme, et tous les quatre avaient une face de lion à droite, et tous les quatre avaient une face de taureau à gauche, et tous les quatre avaient une face d'aigle (traduction P. Auvray).
Les chérubins ont deux paires d'ailes et quatre faces : le visage d'un homme pour signifier l'intelligence, l'entendement ; la face d'un lion symbolisant la royauté, la souveraineté ; celle d'un aigle représentant la légèreté, la subtilité ; et celle d'un taureau, incarnant la force, la puissance. On retrouve la même symbolique dans l'Apocalypse (Ap 4,6) : 6Au milieu, du trône, autour de lui, se tiennent quatre Vivants, constellés d'yeux par devant et par derrière. 7Le premier Vivant est comme un lion ; le deuxième Vivant est comme un jeune taureau ; le troisième Vivant est comme un visage d'homme ; le quatrième Vivant est comme un aigle en plein vol.
Les quatre "Vivants" cités dans ce texte sont identiques aux quatre animaux décrits par Ezéchiel, (Ez 1,10) : le lion incarne la noblesse et la supériorité ; le taureau, la force ; l'homme la sagesse ; l'aigle, l'agilité. Ces quatre figures divines et cosmiques incarnent la perfection de la création de par leur symbolique, qui représente en fait les quatre qualités principales qui font du monde divin un monde vertueux, bon et juste. Les chérubins, à la forme mi-humaine mi-animale, ont bien une origine mythologique qui transparaît à travers leur apparence. Même si l'on peut les considérer comme des symboles païens, d'origine babylonienne, ils sont dans le contexte biblique au service de Yahvé. Adapter en quelque sorte une figure emblématique de la tradition religieuse babylonienne à la tradition chrétienne facilite le passage d'une religion monothéiste à une religion polythéiste, ce qui explique l'usage de ces figures mythologiques dans la tradition biblique.
C. LES ARCHANGES
Les archanges, au même titre que les anges, sont des créatures spirituelles qui ont un rôle de messagers entre Dieu et les hommes. Ils sont au nombre de sept et occupent la plus haute place dans la hiérarchie des anges : ils dominent les chérubins et les séraphins et sont "les sept anges qui se tiennent devant la face de Dieu" (Ap, 8, 2), c'est pourquoi ils sont également appelés "anges de la face" et accomplissent les missions les plus importantes confiées par Yahvé. Dans la Bible, seulement trois des sept archanges sont nommés : Mikaël (ou Michel), Raphaël et Gabriel, mais il y a aussi Uriel, Jehudiel, Barachiel et Seatiel, nommés seulement dans l'apocryphe d'Hénoch.
1.MIKAEL OU MICHEL
En hébreu, mika’el signifie : « qui est comme Dieu ». Mikael est le chef de la milice céleste et le prince des armées du ciel. Dans la tradition judéo-chrétienne, il est l’ange qui marche devant le peuple hébreu pendant l’exode : « L’ange de Dieu qui marchait en avant du camp d’Israël » (Ex 14, 19, trad. B. Couroyer) ; et il apparaît à Josué près de Jéricho : « Je suis le chef de l’armée de Yahvé et maintenant je suis venu » (Jos 5, 14 ; trad. Abel) .Il est aussi psychopompe, c’est-à-dire qu’il conduit les morts et pèse les âmes le jour du Jugement dernier. Il a aussi un rôle de protecteur du peuple israëlite :
- il affronte « le chef des rois de Perse », c’est-à-dire l’archange affecté au royaume de Perse et ses anges rebelles : « Les mille ans écoulés, Satan, relâché de sa prison, s’en ira réduire les nations des quatre coins de la terre, Gog et Magog (…)Mais un feu descendit du ciel et les dévora. » (Ap 20, 7-9 ; ME. Boismard ).
- Il s’oppose au diable à propos du corps de Moïse, débat évoqué par Jude : « L’archange Michel, lorsqu’il plaidait contre le diable et discutait au sujet du corps de Moïse (…), dit : Que le Seigneur te réprime ! » (Jude 1, 8-9 ; trad. R. Leconte ).
- Il est aussi vainqueur du Dragon de l’Apocalypse (Ap 12, 1-9) :
1Un signe grandiose apparut au ciel : une femme ! (…) 2Elle est enceinte et crie dans les douleurs et le travail de l’enfantement. 3Puis un second signe apparaît : un énorme dragon rouge feu, à sept têtes et dix cornes, chaque tête surmontée d’un diadème. (…) le dragon s’apprête à dévorer son enfant aussitôt né. 5Or la femme mit au monde un enfant mâle(…) ; 6et son enfant fut enlevé jusque auprès de Dieu et de son trône tandis que la femme s’enfuyait au désert, où Dieu lui avait ménagé un refuge pour qu’elle y soit nourrie mille deux cent soixante jours. 7Alors il y eut une bataille dans le ciel : Mikaël et ses anges combattirent le Dragon. Et le dragon riposta, avec ses Anges, 8mais ils eurent le dessous et furent chassés du ciel. On le jeta donc, l’énorme Dragon, l’antique Serpent, le Diable ou le Satan, le séducteur du monde entier, on le jeta sur la terre et ses Anges furent jetés avec lui (Trad. ME. Boismard).
Le combat est décrit ici dans une vision qui montre la femme enfantant puis poursuivie par le dragon chassé du ciel, et protégée de ses attaques. La femme semble être dans ce passage l’Eglise que Satan cherche à faire périr, ainsi que ses enfants. Mikaël est donc le protecteur de l’Eglise, comme il l’était jadis du peuple d’Israël. C’est pourquoi, dès les premiers âges du christianisme et jusqu’à nos jours, l’Eglise militante a eu recours à son patronage : Byzance au IVe siècle, Rome au VIe siècle lui ont dédié une basilique, où sa fête est célébrée tous les 29 septembre depuis 1963, à l’instigation du pape Paul VI. En France, plus de cinq cents communes sont vouées à son patronage.
2. RAPHAEL
En hébreu, Raphaël, r’pa’el, signifie : « Dieu a guéri ». Son nom exprime ainsi sa mission principale, la guérison, même s’il a aussi pour fonction la révélation et la justice de Dieu. Il n’apparaît que dans le livre deutéronomique de Tobie où :
- il se présente à Tobie, fils de Tobit, et s’offre à le conduire en Médie chez Gabaël qu’il dit bien connaître : « Tobie sortit, en quête d’un bon guide capable de venir en Médie avec lui en Médie. Dehors, il trouva l’ange Raphaël, debout face à lui, sans se douter que c’était un ange de Dieu. » (Tb 5, 4 ; trad. R. Paurel )
- il guérit Tobit de sa cécité : « 7Raphaël dit à Tobie, avant qu’il eût rejoint son père :Je te garantis que les yeux de ton père vont s’ouvrir. 8Tu lui appliqueras sur l’œil le fiel de poisson : la drogue mordra et lui tirera des yeux une petite peau blanche. Et ton père cessera d’être aveugle et verra la lumière. » (Tb 11,7-8)
- enfin, il délivre Sarra, la future épouse de Tobie, du démon qu’il poursuit et neutralise : « Tobie répondit à Raphaël : Frère Azarias, je me suis laissé dire que Sarra a déjà été donnée en mariage sept fois, et que, chaque fois, son mari est mort dans la chambre de noces (…). J’ai entendu dire que c’était un démon qui les tuait (…). Raphaël lui dit : « Ne tiens pas compte de ce démon et prends-la (…). Seulement, quand tu seras entré dans la chambre, prends le foie et le cœur du poisson, mets-en un peu sur les braises de l’encens. L’odeur se répandra, il s’enfuira. » (Tb 6,14-18). Puis : « Tobie se souvint des conseils de Raphaël, il prit son sac, il en tira le cœur et le foie du poisson, et il en mit sur les braises de l’encens. L’odeur du poisson incommoda le démon qui s’enfuit par les airs jusqu’en Egypte. Raphaël l’y poursuivit, l’entrava et le garotta sur-le-champ. » (Tb 8,2-3)
3. GABRIEL
En hébreu, Gagrî’êl signifie « homme de Dieu, où Dieu s’est montré fort ». Il est appelé « l’ange de l’incarnation » à cause de la triple mission d’annonciation qu’il a reçue :
- Gabriel annonce à Daniel, dans le livre de Daniel, l’époque de l’accomplissement du mystère de la vision du bélier et du bouc, ainsi que de la prophétie des soixante-dix semaines (Dn 9,20-27)
- Il annonce à Zacharie la naissance du précurseur Jean : « Alors lui apparut l’ange du Seigneur, debout à droite de l'autel de l’encens. A cette vue, Zacharie fut troublé et la crainte fondit sur lui. Mais l’ange lui dit : Sois sans crainte, Zacharie, car ta supplication a été exaucée : ta femme Elisabeth t’enfantera un fils, et tu l’appelleras du nom de Jean.(…). Et l’ange dit alors : Moi, je suis Gabriel, qui me tiens devant Dieu et j’ai été envoyé pour te parler et t’annoncer cette bonne nouvelle. » (Lc 1,11-13 et 19 ; trad. E. Osty).
- - Il annonce également à Marie la naissance du Messie (Lc 1,26-38).
Les archanges, bien qu'ayant chacun une fonction spécifique (Gabriel le fort, Michel le combattant, et Raphaël le guérisseur), ont des rôles communs qui se résument aux deux suivants : ce sont des annonciateurs de la parole divine et des soldats de l'armée de Dieu.
Leurs apparitions sont toujours emplies de récits merveilleux et symboliques ; leur apparence physique elle-même tient du fantastique (feu, fumée ou parfois une apparence humaine) ainsi que leurs prouesses et combats. Nous pouvons penser que ces récits surnaturels mêlés à d'autres récits plus réels comme la vie de personnages tels que Moïse ou Josué, ou encore Marie, ont en réalité une portée didactique visant à démontrer la suprématie de Dieu et de ses serviteurs sur les hommes, incapables de tels exploits. Il est aussi possible que ces récits merveilleux et extraordinaires laissent une trace plus importante dans la mémoire des lecteurs de la Bible que les exploits d'un homme du commun. Ainsi, il ne suffit pas aux archanges de combattre les forces du Mal et de servir Dieu dans la transmission de ses messages, mais il leur faut aussi servir la gloire de Dieu en le montrant plus grand et plus fort au travers de leur existence même, ainsi que de leurs actions et pouvoirs.
Ecole de Moscou, vers 1500, L’Archange Gabriel, extrait,
Nr. 6079 ? Emil Fink Verlag, D-7000 Stuttgart (carte postale)
Le mystère de la chute des anges, Collection d'histoire religieuse médiévale, Série art 1, Conseil général du Gard, 1989.
Cette œuvre est un retable sur bois, effectué par Boterie en 1509-1510, représentant la chute des anges rebelles. La Trinité figure au centre, entourée d'ange qui la glorifient. Autour d'eux, le combat fait rage entre les anges rebelles et les anges bons. Les mauvais anges sont entraînés en enfer, délimité par deux masse rocheuses. En bas de la composition, les pères représentés par l'ange Gabriel sortent de l'Eglise à gauche ; à droite nous pouvons apercevoir saint Michel.
II. LES DEMONS DANS LA BIBLE : SATAN ET SES MANIFESTATIONS
A. ORIGINE DE SATAN
Qui est-il ? Satan, le diable, est un être surnaturel inséparable de Dieu dans les religions monothéistes, qui répond au problème du Mal.
Si Dieu est unique, il est à l'origine de tout, du Bien comme du Mal. Mais si Dieu est infiniment puissant, il doit être infiniment bon. D'où la difficulté de justifier le Mal. L'existence du Diable est donc la solution trouvée à ce problème : plus Dieu est absolu, plus il a besoin du diable.
Sa nature. Etymologiquement, sâtân, en hébreu, désigne "l'opposant" ; , en grec, désigne "l'ennemi". Satan seul n'a pas d'existence. Il a besoin, pour se réaliser, de quelque chose ou de quelqu'un à qui s'opposer. Il a donc en lui une nature essentiellement combative. Il tire son origine de mythes proche-orientaux qui parlent de combats divins. Ce sont des mythes babyloniens ou cananéens, civilisations desquelles les Hébreux ont tiré beaucoup d'éléments qui se retrouvent, plus tard, dans les écrits bibliques. C'est là que l'on peut trouver les premières traces d'un être comme Satan, grâce à certaines caractéristiques. Un mythe babylonien fort intéressant raconte comment un gigantesque dragon, dont la queue balaie le tiers des étoiles, sera vaincu par un héros dieu. Cette histoire se trouve avec l'épisode du dragon dans l'Apocalypse. Une autre histoire, assyrienne, raconte une révolte contre l'autorité du dieu suprême Enlil. Cette révolte est le fait d'Anzue, l'oiseau-messager du dieu. Il peut être considéré comme le prototype de l'ange rebelle, de Satan qui se soulèvera contre Dieu. Ces mythologies présentent les premières ébauches d'un être mauvais, révolté contre Dieu, aspirant à la toute-puissance et agent du Mal sur la terre. Mais ce ne sont que des prémices, qui ne vont pas jusqu'à la formation du diable tel qu'on le connaît. Ces éléments des combats mythiques (du Bien contre le Mal) babyloniens et cananéens, datant du deuxième millénaire avant notre ère, se retrouvent dans la Bible.
B. ROLE DE SATAN
Le diable en tant que personnage individuel reste absent de l'Ancien Testament. En effet, le Dieu unique de l'Ancien Testament est ambivalent. Il peut se montrer très cruel et sans pitié. Ce n'est que plus tard que l'on tentera de séparer le Mal de Yahvé.
On attribue ce mal aux serviteurs de Dieu, serviteurs auxquels il confie certaines tâches comme par exemple Azazel, à qui il demande dans le Lévitique qu'on offre des sacrifices. Mais ces anges messagers continuent de faire partie de l'entourage de Dieu. Autre exemple dans le Deuxième Livre de Samuel (24, 15-16) : « 15(…) Yahvé envoya la peste en Israël depuis le matin jusqu'au temps fixé, et le fléau frappa le peuple, parmi lequel soixante-dix mille hommes moururent depuis Dan jusqu'à Barsabée. 16L'ange étendit sa main vers Jérusalem pour l'exterminer, mais Yahvé se repentit de ce mal et il dit à l'ange qui exterminait le peuple : "Assez ! Retire à présent ta main." » (trad. R. De Vaux)
Satan, l'opposant, n'est qu'un fils de Dieu, un serviteur fidèle n'agissant qu'avec sa permission. Il remplit son rôle d'accusateur et d'exécutant de basses œuvres. Il est l'accusateur dans le procès du grand-prêtre Josué (Za 3, 1) : « (…) le satan était à sa droite [celle de Dieu] pour l'accuser » (trad. A.Gelin). Mais, au fil des écrits bibliques, Satan devient plus autonome, plus responsable du Mal. Prenons pour exemple le recensement d'Israël sous le règne de David (pratique interdite parla loi mosaïque) : dans le Second Livre de Samuel (24,1), c'est Yahvé qui pousse le roi à faire ce recensement : « Va, dénombre Israël et Juda » et qui le punit. Dans le Premier Livre des Chroniques (seconde moitié du IVe siècle, époque sacerdotale), une autre version est donnée : « Satan se dressa contre Israël et il incita David à dénombrer Israël »(1Ch 21,1). C'est Satan qui agit ici de sa propre initiative, commençant ainsi à assumer à la place de Dieu la responsabilité du Mal.
Une certaine influence dualiste de la religion perse transparaît. Prenons pour exemple le livre d'Isaïe (27, 1 ; trad. J. Steinmann ) : « 1Ce jour-là, Yahvé châtiera de son épée dure, grande et forte, Léviathan, le serpent fuyard, Léviathan, le serpent tortueux. Il tuera le dragon de la mer. » Le développement d’une imagerie propre au personnage de Satan se conjuguera avec ces tendances dualistes pour donner naissance au diable. Pourtant le pas décisif ne sera pas franchi dans les textes canoniques de la Bible, où toutes ces images resteront symboliques. Mais c'est dans le Nouveau Testament que le Diable apparaît et restera omniprésent.
C. ORIGINE ET ROLE DES DEMONS
Les démons sont les anges déchus ainsi que leur descendance issue de l’union avec des mortelles. Ce sont des esprits malins, les ennemis de l'homme. Ces démons sont responsables des maladies, ils rendent muet, aveugle, provoquent des convulsions qui sont présentes lors des manifestations de possession. Ils tourmentent l'homme et sont au service de Satan, c'est-à-dire du Mal. Les cas de possession sont fréquents lors des affrontements entre le Christ et Satan. Prenons pour exemple Luc (Lc 8, 28-33) : « 28Voyant Jésus, il se mit à vociférer, tomba à ses pieds et dit d'une voix forte : "Que me veux-tu, Jésus, fils du Dieu Très Haut ? Je t'en prie ne me tourmente pas." 29Jésus en effet prescrivait à l'esprit impur de sortir de cet homme.(…) 30Jésus lui demanda : "Quel est ton nom ?" - "Légion," répondit-il, parce que beaucoup de démons étaient entrés en lui. »
Les démons supplient Jésus, démontrant la supériorité du Christ face à eux. Le monde est envahi par ces démons qui tourmentent l'homme ; selon le Talmud et le Midrash ils ressemblent d'une part aux anges car ils ont des ailes, sont invisibles et connaissent l'avenir ; d'autre part aux hommes, car ils boivent, se reproduisent et sont mortels. Ils agissent sur l’ordre de Satan, ainsi chargé de tout le Mal, dont ils ne sont que des émanations. Les démons qui, dans le texte de Luc, parlent par la bouche du possédé, s'expriment à la première personne du singulier, preuve qu'ils ne font qu'un, Satan. Le diable est multiple, les démons ne font qu'un.
III. LES ANGES ET LES DEMONS DANS LES RELIGIONS DU LIVRE
A. DANS LE JUDAISME
Les anges, êtres spirituels intermédiaires entre Yahvé et les hommes, apparaissent dans les chapitres les plus anciens de la Bible. Leur existence est reconnue dans les textes juifs ; elle est nécessaire pour atténuer le choc de la rencontre entre Yahvé et l’homme.
Dans le judaïsme, le monde est régi par trois colonnes et dix sphères d'énergie qui forment un arbre de vie. Entre les sphères supérieures, royaume des archanges et du chariot.divin, et les sphères inférieures, royaume des anges qui accompagnent les hommes, s’effectue un échange de vie qui donne au monde la réalité divine dans laquelle agit l’homme, protégé et guidé par les anges.
L’ange a une identité et une vie qui lui sont propres : c’est justement dans cette tradition qu’apparaît le concept d’ange-gardien, selon lequel chaque être humain est accompagné durant toute sa vie d'un bon et d'un mauvais ange. L'homme est sans cesse tiraillé entre l'influence que l'un et l’autre exercent sur ses décisions, entre le Bien et le Mal. Il peut sembler paradoxal de parler d'un ange « mauvais », alors que le terme d’ange a pour nous une connotation positive. Mais dans le judaïsme, l’idée d’un ange bon et protecteur n’aurait pas de sens si le Mal généré par Satan n'avait pas pris forme dans la révolte de cet ange déchu. Dieu a créé Satan pour s'opposer à lui. L'ange est donc une créature divine, certes, mais qui peut prendre les traits de l'adversaire. Dieu a besoin d'une réalité contraire pour prouver que son œuvre est bonne et pour mettre à l'épreuve la foi de ceux qui croient en lui : c'est pour cela qu'il crée lui-même des créatures mauvaises. Si les hommes se laissent influencer par l'ange mauvais davantage que par l'ange bon, c'est qu'ils sont trop influençables et n'ont pas une foi immuable en Dieu.
Cette notion d'ange mauvais rejoint les différentes préfigurations du Satan comme le serpent de la Genèse. Satan, l’ange déchu, est puni pour sa répugnance à s’incliner, ce qui contribue à faire de lui une sorte d’esprit du Mal indépendant. Satan et ses formes démoniaques sont tentatrices et essaient de corrompre l’humanité créée par Dieu.
B. DANS LE CHRISTIANISME
Le personnage du Diable est nécessaire dans le christianisme car la conception d’un Dieu absolument bon y est prédominante. Cette religion ne peut accepter l'idée selon laquelle Dieu puisse engendrer le Mal, ce qui explique le recours à Satan et l’omniprésence du combat entre Bien et Mal.
On comprend dès lors les fortes tentations de dualisme qui ont parcouru le christianisme : Bien contre Mal, ; Christ contre Satan, anges contre démons. L’une des plus importantes est l’hérésie gnostique, qui rejetait en partie l’Ancien Testament et modifiait la doctrine de la création. Selon elle, le monde n’était pas créé ou gouverné par le Dieu transcendant, mais par des puissances inférieures et aveugles, dont le Yahvé de l’Ancien Testament, qui ne connaissaient pas ce Dieu, mais en étaient des émanations. L’âme, asservie aux forces du monde, pouvait être libérée et revenir à Dieu grâce à la gnosis, la connaissance surnaturelle apportée par le sauveur. Les gnostiques furent condamnés par l’Eglise de Rome dans les premiers siècles. Citons également le manichéisme. Ce courant de pensée, fondé au IIIe siècle par Mani, voulait unir le christianisme au bouddhisme mazdéiste et à la philosophie grecque. Il changeait le dualisme proprement gnostique en l’assimilant au dualisme grec. Le Mal était pour lui la matière, qu’il représentait symboliquement par des figures rappelant celles de démons. Chez lui, les deux principes de Bien et de Mal étaient indépendants et coéternels, cela ne voulant pas dire que tous deux aient été divins : seul le bon était appelé Dieu. La substance des âmes était appelée « lumière », la matière « ténèbres ».
C. OUVERTURE SUR L’ISLAM
Il est également fort intéressant de se pencher sur la religion islamique puisqu’elle s’inscrit dans le prolongement des traditions du judaïsme et du christianisme. L’Islam reconnaît aussi l’existence des anges et des démons *.Mais bien que très proches de Dieu, ceux-ci ne sont pas supérieurs à l’homme, car ils ne sont pas dotés de libre-arbitre.
A cause de cette différence, l’un des anges se rebella contre Dieu, refusant de se prosterner devant Adam, et il fut maudit par Allâh. Cet ange n’est autre que Satan, en arabe al-Shaytân, nommé également dans le Coran par le nom propre d’Iblîs, forme probablement dérivée du grec . Ainsi, cet ange régressa de son statut à celui de djinn, génie ou démon.
Les djinns nous intéressent plus particulièrement car ils sont le reflet de cette ambivalence Bien-Mal qui parcourt notre étude. Les djinns sont les habitants d’un monde subtil et immatériel, le âlam-malakût, monde assez flou, masse informe et liquide où tout élément se confond. Les djinns peuvent être soit bénéfiques à l’homme, soit maléfiques. Certains ont les mêmes caractéristiques que les créatures non humaines du monde réel, alors que les autres sont comme les hommes, dotés de libre-arbitre et d’un intellect capable de saisir la réalité, pouvant ainsi obtenir leur salut. Ce sont ces derniers qui peuvent apparaître sous forme visible pour aider l’homme dans certaines situations, et c’est à eux que le Coran s’adresse. Prenons pour exemple la sourate ar-Rahnmân : « ô hommes et génies », où Allâh s’adresse aux deux espèces créées qui ont une forme dans le monde concret.
On peut donc voir dans les djinns musulmans une sorte d’intermédiaire entre le Bien et le Mal, comme l’élaboration d’une troisième forme céleste qui conduit soit au salut, soit en enfer. La finitude de chaque être serait alors due à son libre-arbitre, et non plus au pouvoir divin ou à la notion de prédestination.
CONCLUSION
Nous avons pu remarquer tout au long de notre étude que la symbolique des anges s’oppose à celle des démons, les premiers défendant le Bien, les seconds le Mal, dans un affrontement incessant. Mais nous avons observé également que, outre leur mission de protection de l’homme contre le Mal, les anges avaient aussi un rôle de messager et d’annonciateur. En ce qui concerne les démons, nous savons qu’ils ont été créés bons et sont devenus mauvais par leur faute. Pourquoi Dieu qui domine malgré tout les démons les a-t-il laissés devenir mauvais ? Et surtout pourquoi ne les a-t-il pas anéantis définitivement, puisqu’ils étaient devenus impurs et opposés à lui, alors même qu'il en avait le pouvoir ? Il semble qu'en réalité chacune de ces deux forces (anges et démons) ne soit pas si foncièrement opposée à l'autre et que chacune ait besoin régulièrement de l'autre.
BIBLIOGRAPHIE
La Bible de Jérusalem, Cerf, Paris, 1973 et 1981.
La sainte Bible, Cerf, Paris, 1961.
Dictionnaire encyclopédique de la Bible, Maredsous, Brepols, 1987.
Dictionnaire encyclopédique du judaïsme, Cerf-Laffont, Paris, 1996.
Dictionnaire encyclopédique de l’Islam, Bordas, Paris, 1991.
Le Diable, "Que sais-je", PUF, Paris, oct.1998 : chap. I « Les ébauches du Diable » ; chap. II « Jésus l’exorciste ».
Il est assurément difficile de réaliser une synthèse à partir de chapitres si disparates, qui traitent de textes différents en adoptant chacun un mode d’approche propre, non concerté avec les autres : commentaires linéaires ou composés, études centrées sur l’analyse du texte ou ouverture plus marquée sur la postérité culturelle du mythe, … Tous cependant, de la création d’Adam à la mission de Jonas, traitent de mythes qui fondent notre culture, en s’efforçant de les éclairer par leurs sources, leur contexte historique et littéraire, en les démythifiant parfois — le statut d’une lecture laïque de textes religieux est délicat à définir — mais toujours dans le souci d’une meilleure compréhension.
Au terme de ce parcours, nous nous devons bien sûr de souligner une nouvelle fois les lacunes de notre travail, et en particulier sa non-exhaustivité : des mythes manquent, ceux qui sont étudiés le sont de façon partielle et parfois simpliste. Mais ce volume est par nature ouvert à des prolongements et compléments de toute sorte. Nous avons par exemple suggéré dans le chapitre sur Caïn et Abel un élargissement à l’interprétation psychanalytique ; l’étude du mythe de Babel montre que linguistique, philosophie, sciences sont susceptibles d’être éclairées par une analyse des textes bibliques.
Par ailleurs, ce travail nous a permis de prendre conscience de l’omniprésence de la Bible dans la culture occidentale, omniprésence que nous avions tendance à sous-estimer ; bon nombre d’idées préconçues que nous pouvions avoir sur les personnages ou épisodes majeurs de ce Livre ont également été balayées. Ce fut aussi pour nous l’occasion de nous interroger sur le statut du livre fondateur dans les différentes sociétés : les œuvres d’Homère ont nourri la pensée et l’imaginaire des Grecs et des Romains pendant des siècles, la Bible imprègne notre civilisation judéo-chrétienne ; il nous paraîtrait intéressant d’étudier ce phénomène dans d’autres univers culturels, en particulier orientaux.
Finalement, si notre projet de départ était plutôt d’éclairer les réinvestissements culturels des mythes bibliques par le retour au texte originel, ce travail nous a aussi ouverts à une meilleure connaissance de la Bible pour elle-même. Ainsi, nos chapitres reflètent la profonde unité de l’Ancien Testament : ce texte sacré est l’histoire d’une promesse, celle faite par Yahvé aux patriarches prémosaïques de donner une terre au peuple d’Israël ; l’histoire d’une relation passionnée, celle qui unit Yahvé et le peuple qu’il a choisi, et au-delà Dieu et l’humanité. Au fil des textes se succèdent les alliances, et nous voyons grandir l’attente et l’espérance. Il ne s’agit pas d’un catalogue de vérités moralisantes, mais d’un récit multiforme, inachevé, où les textes se font écho entre eux, et qui aborde les questions fondamentales de la nature humaine : c’est sans doute pour cette raison que la Bible suscite aujourd’hui encore tant d’interprétations. Si elle peut être d’inspiration divine, elle est avant tout façonnée de langage humain ; tentative de rendre compte de la grandeur à laquelle l’homme est appelé, elle est aussi invitation à poursuivre l’effort d’expression qu’elle initie.
Le présent ouvrage se veut une contribution à cet effort. Nous espérons qu’il vous aura incité à le poursuivre également et que vous aurez pris plaisir à partager nos découvertes.
Au début de l’année, nous avons éprouvé quelques réticences à l’idée de travailler sur la Bible : nous n’avions pas choisi ce thème — il serait bon que les étudiants puissent savoir avant de s’inscrire sur quel thème chaque enseignant de « culture et expression » travaille —, les cours d’introduction étaient plutôt rebutants par la masse de connaissances nouvelles qu’ils apportaient, et nous ne voyions pas très bien pourquoi étudier la Bible. Lorsque nous avons commencé à travailler par nous-mêmes cependant, nous avons été beaucoup plus intéressés et avons pris plaisir à réaliser ce recueil.
Ce travail nous a permis de nous initier à la recherche documentaire autonome en bibliothèque, ainsi qu’à l’utilisation de l’outil informatique. Souvent effrayés au début de nos investigations par la masse de documents à considérer, nous nous sommes malgré tout efforcé de réaliser des synthèses et avons amélioré notre méthode, même si bien sûr il reste beaucoup à apprendre en ce domaine. Les joies et les difficultés du travail en binômes ainsi que le recours à l’e-mail nous ont permis de réfléchir aux façons de communiquer nos recherches et de les faire progresser par le dialogue.
Au fil des cours, nous avons pu préciser l’idée que nous nous faisions du texte biblique, très floue au départ pour la majorité d’entre nous ; nous avons aussi découvert combien les références à la Bible étaient multiples, combien aussi les modalités d’inspiration de la Bible étaient variées, et pris conscience de la nécessité de connaître mieux cet ouvrage de référence, dans le cadre de nos études de lettres et tout simplement pour développer notre culture générale. Nous avons particulièrement apprécié les approches par le biais de la littérature, de la peinture, du cinéma ou de la psychanalyse — ces trois derniers domaines étant trop rarement abordés dans le cadre universitaire des études de lettres, malgré leur étroite connexion à la littérature — ; les analyses exégétiques du texte biblique lui-même étaient souvent trop ardues et éloignées de nos préoccupations présentes. Au-delà de l’intérêt culturel, nous avons pu constater que les questions soulevées par les textes bibliques ont bien souvent un retentissement universel, et qu’elles nous concernent aujourd’hui encore : l’origine du mal, le sens de l’ « élection », l’injustice et la miséricorde… Nous aurions souhaité avoir plus d’occasions pour discuter de ces thèmes à bâtons rompus.
Au terme de l’année, nous souhaiterions pouvoir poursuivre l’étude de la Bible, ou bien aborder celle du Coran et des autres grands textes sacrés ou mythes religieux du monde, dans le cadre de nos études. Il nous paraît en effet important qu’une initiation au fait religieux soit donnée dans le cadre de l’enseignement laïque, car elle nous ouvrirait des perspectives jusqu’alors tout à fait insoupçonnées sur notre environnement culturel.
Les chapitres que vous venez de lire sont bien sûr largement perfectibles, mais nous espérons qu’ils auront été une invitation à partir à la découverte du texte biblique, par l’un ou l’autre des chemins suggérés.