Adam et Eve,le péché originel

 

La création

 

1Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. 2Or la terre était vide et vague, les ténèbres couvraient l’abîme, un vent de Dieu tournoyait sur les eaux.

 

3Dieu dit : « Que la lumière soit » et la lumière fut. 4Dieu vit que la lumière était bonne, et Dieu sépara la lumière et les ténèbres. 5Dieu appela la lumière « jour » et les ténèbres « nuit ». Il y eut un soir et il y eut un matin : premier jour.

6Dieu dit : « Qu’il y ait un firmament au milieu des eaux et qu’il sépare les eaux d’avec les eaux » et il en fut ainsi. 7Dieu fit le firmament, qui sépara les eaux qui sont sous le firmament d’avec les eaux qui sont au-dessus du firmament, 8et Dieu appela le firmament « ciel ». Il y eut un soir et il y eut un matin : deuxième jour.

9Dieu dit : « Que les eaux qui sont sous le ciel s’amassent en une seule masse et qu’apparaisse le continent » et il en fut ainsi. 10Dieu appela le continent « terre » et la masse des eaux « mers », et Dieu vit que cela était bon.

11Dieu dit : « Que la terre verdisse de verdure : des herbes portant semence et des arbres fruitiers donnant sur la terre selon leur espèce des fruits contenant leur semence » et il en fut ainsi. 12La terre produisit de la verdure : des herbes portant semence selon leur espèce, des arbres donnant selon leur espèce des fruits contenant leur semence, et Dieu vit que cela était bon. 13Il y eut un soir et il y eut un matin : troisième jour.

14Dieu dit : « Qu’il y ait des luminaires au firmament du ciel pour séparer le jour et la nuit ; qu’ils servent de signes, tant pour les fêtes que pour les jours et les années ; 15qu’ils soient des luminaires au firmament du ciel pour éclairer la terre » et il en fut ainsi. 16Dieu fit les deux luminaires majeurs : le grand luminaire comme puissance du jour et le petit luminaire comme puissance de la nuit, et les étoiles. 17Dieu les plaça au firmament du ciel pour éclairer la terre, 18pour commander au jour et à la nuit, pour séparer la lumière et les ténèbres, et Dieu vit que cela était bon. 19Il y eut un soir et il y eut un matin : quatrième jour.

20Dieu dit : « Que les eaux grouillent d’un grouillement d’êtres vivants et que des oiseaux volent au-dessus de la terre contre le firmament du ciel » et il en fut ainsi. 21Dieu créa les grands serpents de mer et tous les êtres vivants qui glissent et qui grouillent dans les eaux selon leur espèce, et toute la gent ailée selon son espèce, et Dieu vit que cela était bon. 22Dieu les bénit et dit : « Soyez féconds, multipliez, emplissez l’eau des mers, et que les oiseaux multiplient sur la terre. » 23Il y eut un soir et il y eut un matin : cinquième jour.

24Dieu dit : « Que la terre produise des êtres vivants selon leur espèce : bestiaux, bestioles, bêtes sauvages selon leur espèce » et il en fut ainsi. 25Dieu fit les bêtes sauvages selon leur espèce, les bestiaux selon leur espèce et toutes les bestioles du sol selon leur espèce, et Dieu vit que cela était bon.

26Dieu dit : « Faisons l’homme à notre image, comme notre ressemblance, et qu’ils dominent sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les bestiaux, toutes les bêtes sauvages et toutes les bestioles qui rampent sur la terre. »

27Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa.

28Dieu les bénit et leur dit : « Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la ; dominez sur les poissons des mers, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre. » 29Dieu dit : « Je vous donne toutes les herbes portant semence, qui sont sur toute la surface de la terre, et tous les arbres qui ont des fruits portant semence : ce sera votre nourriture. 30A toutes les bêtes sauvages, à tous les oiseaux du ciel, à tout ce qui rampe sur la terre et qui est animé de vie, je donne pour nourriture toute la verdure des plantes » et il en fut ainsi. 31Dieu vit tout ce qu’il avait fait : cela était très bon. Il y eut un soir et il y eut un matin : sixième jour.

 

II1Ainsi furent achevés le ciel et la terre, avec toute leur armée. 2Dieu conclut au septième jour l’ouvrage qu’il avait fait et, au septième jour, il chôma, après tout l’ouvrage qu’il avait fait. 3Dieu bénit le septième jour et le sanctifia, car il avait chômé après tout son ouvrage de création.

4aTelle fut l’histoire du ciel et de la terre, quand ils furent créés.

 

Genèse, I -II, 4a (trad. Bible de Jérusalem)

 

 

 

Présentation méthodologique

 

Où chercher?

 

- A la Bibliothèque centrale :

 Sur les ordinateurs, par titres, par noms d’auteurs ou par thèmes. Ils indiquent où se situent les livres précisément. Nous avons pour cela tapé des “mots clés” tels que Adam, Eve, Paradis, Eden, Péché... Ce qui nous a permis d’accéder à une liste de livres ayant un rapport avec notre sujet de dossier.

 Dans les fichiers manuels, par nom d’auteurs ou par titres d’œuvres. Cela nécessite la connaissance de l’existence de certains ouvrages;

 

- A la bibliothèque d’art et lettres des quais.

 

- Dans les ressources théologiques “familiales”.

 

(cf. bibliographie en fin de dossier.)

 

Comment traiter le sujet?

 

• Lire le texte de base.

• Rassembler ses idées et connaissances sur le sujet : nous connaissions le texte biblique mais sans plus d’approfondissement.

• Elaborer un premier plan possible.

• Faire le tri des documents trouvés. Nous avions rassemblé différents ouvrages sur le sujet. En orientant notre lecture selon notre première idée de plan, nous avons conservé ceux qui étaient susceptibles de nous servir.

• Après cela s’interroger sur une problématique, avec des recherches complémentaires éventuelles pour améliorer la documentation.

• Refaire un plan détaillé et définitif axé sur la problématique choisie. (cf. plan)

• Phase de rédaction en tenant compte des critères demandés.

• Présentation du travail.

***

 

PLAN

 

Adam et Eve : la Création, le péché originel.

 

 

INTRODUCTION

 

I. Création de l’homme :

 

A] Dans la Genèse :

1) La création à l’image de Dieu

2) L’homme issu de la terre

3) La femme

 

B] Dans la littérature :

1) L’éclaircie, de Victor Hugo.

2) Stella, de Victor Hugo.

 

II. La scène du péché :

 

A] Dans la Genèse :

1) L’interdiction de Yahvé

a. Les arbres

b. Le fruit

2) Tentation et faute

a. Le serpent tentateur

b. Adam et Eve

 

B] Dans la littérature :

1) Jeu d’Adam, drame médiéval anonyme.

2) Ebauche d’un serpent, de Paul Valéry.

 

III. Les conséquences de la faute :

 

A] Dans la Genèse :

1) Le cycle de la dénonciation

2) Le châtiment du serpent tentateur

3) Le châtiment d’Eve

4) Le châtiment d’Adam

 

B] Dans la littérature :

1) A Villequier, de Victor Hugo.

2) La fin de l’Homme, Leconte de Lisle.

 

IV. La question de la culpabilité des premiers parents.

 

CONCLUSION

 

Annexe : bibliographie.

 

INTRODUCTION:

 

La création de l’homme, cela semble si simple, mais finalement en quoi a-t-elle pu consister? Il fallait un créateur : Dieu ; un modèle de perfection : le créateur lui-même ; et un monde où il pourrait vivre. Ce récit de la création de l’homme mais aussi de la femme correspond dans la Bible aux chapitres II, 4b-25 à III, 1-24 du livre de la Genèse. L’homme y est l’aboutissement de la création du monde par Dieu, mais celui-ci, voyant l’homme seul, crée un être qui lui ressemble pour le seconder : la femme. Ils sont libres et n’ont qu’une interdiction posée par Dieu : toucher ou manger du fruit de l’Arbre de la Connaissance. Mais le serpent, symbole du mal, profite de la solitude d’Eve, pour lui vanter les avantages du fruit défendu. Eve cède à la tentation et propose même du fruit à Adam, qui accepte.

Nous pourrions nous poser la question de savoir si le premier homme que Dieu créa (Adam) désigne un individu qui soit historiquement le premier homme pécheur ou bien s’il représente symboliquement toute l’humanité, en tant que celle-ci est solidairement pécheresse depuis les origines.

L’étude du texte biblique commencera par l’explication de la création même de l’homme par Dieu, puis dans un second temps, elle s’attachera à travers l’étude du péché et des conséquences de la faute à dégager la notion de culpabilité des premiers parents. Par ailleurs chaque partie sera illustrée par deux études littéraires permettant une autre approche du texte biblique, sachant qu’il a beaucoup influencé la littérature.

 

 Michel-Ange, La création d’Adam, Rome, Vatican (Chapelle Sixtine), 1508-1512 (Carte postale).

“Dieu crée Adam, tandis qu’Eve, à l’abri de son bras, observe la scène.” (Robert Coughlan, Michel-Ange et son temps 1475-1564, Time-Life le monde des arts, 1978.)

 

I Création de l’homme

 

A] Dans la Genèse

 

1) La création de l’homme à l’image de Dieu.

 

“Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa.” (Genèse,I,27).

 

C’est une nécessité morale selon Leibniz que de créer le meilleur des mondes possibles, c’est-à-dire le plus parfait possible. Leibniz explique les modalités de cette création en disant : “les substances créées dépendent de Dieu qui les conserve et même qui les produit continuellement par une manière d’émanation, comme nous produisons nos pensées.” (Discours de métaphysique, chapitre 14).

L’Ecriture établit que l’homme et la femme sont créés à l’image de Dieu. Cette conception de l’homme et de la femme “images de Dieu” est au centre de toute l’anthropologie chrétienne. On peut y trouver la trace de ce qui caractérise la Personne divine. Il n’y a pas d’attributs humains qui ne soient ontologiquement et parfaitement des attributs de Dieu, puisque l’homme fut créé à son image. En effet, si la Divinité est la relation parfaite de trois entités distinctes (Trinité), chacune ayant ses caractéristiques propres, aucune n’existant sans les autres, de même Dieu crée l’homme distinct de lui mais à son image, et la femme est tirée de l’homme. Ainsi, dans l’ordre de la Création, Adam et Eve, homme et femme, ne peuvent exister l’un sans l’autre. L’homme n’est homme que face à la femme, la femme n’est femme que face à l’homme. Ainsi Dieu créa l’homme et la femme, destinés à peupler et à dominer la terre.

 

2) L’homme issu de la terre

 

“Alors Yahvé Dieu modela l’homme avec la glaise du sol, il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l’homme devint un être vivant.” (Genèse II,7)

 

L’origine du nom

 

En hébreu, “Adam” désigne l’espèce humaine et non un seul homme. Son étymologie peut être discutée, mais on l’aurait rapproché, dans le récit de la Genèse, de “adamah”, la “terre”. Ce nom est, peu à peu, passé du général au particulier, d’un nom commun (avec l’article “ha”) à un nom propre désignant le premier homme créé par Dieu.

Adam est le père de l’humanité dans le judaïsme ainsi que dans les traditions chrétienne et musulmane.

 

La naissance d’Adam

 

Dieu n’utilisa pas n’importe quelle terre pour façonner l’homme, mais choisit une poussière pure, de façon que l’homme pût devenir le couronnement de la création. Il agit véritablement comme une “femme qui mélange de la farine à de l’eau” ; car il laissa une brume humidifier la terre : “Toutefois un flot montait de terre et arrosait toute la surface du sol” (Genèse, II, 6). Puis il se servit d’une poignée de cette terre devenue glaise pour créer l’homme. Etant fils de “adamah” (terre), l’homme s’appela Adam, manière de reconnaître son origine ; ou peut-être la terre fut-elle appelée “adamah” en l’honneur de son fils. Cependant, quelques-uns font dériver son nom de “adom” qui signifie “rouge”, en précisant qu’il fut formé à partir d’argile rouge trouvée à Hébron dans le champ de Damas (près de la grotte de Makpélah). Sa dépendance à l’égard d’Adonaï est encore plus grande et forte, puisque c’est d’une de ses créations que Dieu le fait naître et qu’il l’anime par son souffle, comme tout vivant.

 

 

 

Michael Wolgemut, La Création d’Eve, vers 1490. Gravure sur bois.

“Les deux doigts d’une main levés dans un geste que la tradition associait à la personnalité du Créateur, un Dieu majestueux tire Eve de la côte d’Adam. Cette gravure sur bois qui date des premiers temps de l’impression fait partie des quelque 650 images réalisées par Michael Wolgemut et d’autres artistes, pour illustrer un très important ouvrage intitulé La Chronique du Monde.” (Francis Russel, Dürer et son temps 1471-1528, p.55, Time-Life le monde des arts, 1978.)

 

3) La femme

“Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa.” (Genèse, I, 27)

“Yahvé Dieu dit: “Il n’est pas bon que l’homme soit seul. Il faut que je lui fasse une aide qui lui soit assortie”. Yahvé Dieu modela encore du sol toutes les bêtes sauvages et tous les oiseaux du ciel, et il les amena à l’homme pour voir comment celui-ci les appellerait : chacun devait porter le nom que l’homme lui aurait donné. L’homme donna des noms à tous les bestiaux, aux oiseaux du ciel et à toutes les bêtes sauvages, mais, pour un homme, il ne trouva pas l’aide qui lui fut assortie. Alors Yahvé Dieu fit tomber une torpeur sur l’homme, qui s’endormit. Il prit une de ses côtes et referma la chair à sa place. Puis, de la côte qu’il avait tirée de l’homme, Yahvé Dieu façonna une femme et l’amena à l’homme. Alors celui-ci s’écria :

“Pour le coup, c’est l’os de mes os et la chair de ma chair! Celle-ci sera appelée “femme”, car elle fut tirée de l’homme, celle-ci!” (Genèse, II, 18, 24).

 

Naissance d’Eve:

Adam se réveilla et, ayant vu la compagne que Dieu lui avait donné, il dit : “pour le coup c’est l’os de mes os et la chair de ma chair!”. Ainsi décida-t-il de la nommer “femme”. L’homme et la femme ne sont qu’une seule chair. On peut donc dire qu’Adam naquit d’Adamah (terre) mais que l’Isshah (femme) naquit de l’Issh (homme), qu’Eve naquit d’Adam.

Rashi, juif français du XII° siècle, note : “La femme n’est pas tirée essentiellement de la côte d’Adam mais de son côté, comme si l’homme et la femme n’étaient fondamentalement que les deux côtés d’une même et essentielle réalité.”

 

L’origine du nom:

Le titre qu’Adam lui donna fut “Eve”, qui signifie “la mère de tout vivant”. Son nom, d’Hawa (Mère de la vie) ou Hawwâh, forme ancienne de Hayyâh (vivante) est un nom symbolique, devenu Eve après la Septante*.

 

Eve: la Femme

“Dans Eve, Adam reconnaît l’autre. Il y a déjà interdépendance dans le couple par l’amour que l’homme éprouve pour la femme. Ainsi est fondée dans l’harmonie l’altérité humaine.” (Les femmes dans l’Ecriture, Annie Jaubert.) Ainsi, dans la Genèse, la femme est une aide semblable à l’homme : l’homme reconnaît et retrouve sa propre humanité à travers la femme.

“Si dans le mystère de la création, la femme est celle qui a été donnée à l’homme, celui-ci, de son côté, la recevant en don dans la pleine vérité de sa personne, l’enrichit du fait même et en même temps, lui, il se trouve enrichi de cette relation réciproque.” Dans cette réciprocité de donner et recevoir un don se crée une authentique communion de personnes, qui exclut toute inégalité.

Eve, à l’instar des parèdres du monde divin hindou, permet l’accomplissement de ce qu’Adam ne semble connaître qu’en puissance. Elle pousse l’homme à la décision, anime sa force.

Yahvé a dit: “Il n’est pas bon que l’homme soit seul.” Or aucune créature, si ce n’est la femme, ne peut lui donner autant d’être, de rayonnement et d’éclat, mais aussi d’avenir!

La femme est l’achèvement de l’homme.

 

Eve: l’épouse

Les deux premiers chapitres de la Genèse fondent l’institution du mariage. “Il n’est pas bon que l’homme soit seul, je vais lui faire une aide qui lui soit assortie” a dit Yahvé. (Genèse, II,18)

Supérieur à tous les animaux, l’homme ne saurait trouver cette aide que dans celle qui est “chair de sa chair et os de ses os”. On peut ainsi voir l’indissolubilité de l’union avec la femme au chapitre II, 24 : l’homme quittant son père et sa mère s’attache à sa femme par l’amour et ils deviennent une seule chair. La sexualité trouve ainsi son sens en traduisant dans la chair l’unité des deux êtres que Dieu appelle à s’entraider dans l’amour mutuel. Elle est exempte de tout sentiment de honte dans l’intégrité originelle : “L’homme et la femme étaient tous deux nus et ils n’en avaient point honte.” (Genèse, II,25).

“Eve éternelle, l’éternel féminin, la première femme, la femme, la Femme...” Nul verset n’a été plus paraphrasé que ceux de la Genèse consacrés à la compagne d’Adam : ceux qui décrivent sa naissance, son union à l’Adam, et son destin !

 

La première partie de notre étude rapporte donc la création de l’homme et de la femme par Dieu et à son image. Ainsi les deux passages littéraires qui vont suivre, c’est-à-dire L’éclaircie et Stella de Victor Hugo rappellent la naissance de la lumière du monde et de l’entité vivante, Dieu émanant de ses créations.

 

B. Dans la littérature

 

1) L’Eclaircie, de Victor Hugo

 

 

L’Eclaircie,

de Victor Hugo

 

 

 

L’océan resplendit sous sa vaste nuée.

L’onde, de son combat sans fin exténuée,

S’assoupit, et, laissant l’écueil se reposer,

Fait de toute la rive un immense baiser.

On dirait qu’en tous lieux en même temps, la vie

Dissout le mal, le deuil, l’hiver, la nuit, l’envie,

Et que le mort couché dit au vivant debout :

Aime ! et qu’une âme obscure, épanouie en tout,

Avance doucement sa bouche vers nos lèvres.

L’être, éteignant dans l’ombre et l’extase ses fièvres,

Ouvrant ses flancs, ses seins, ses yeux, ses cœurs épars,

Dans ses pores profonds reçoit de toutes parts

La pénétration de la sève sacrée.

La grande paix d’en haut vient comme une marée.

Le brin d’herbe palpite aux fentes du pavé ;

Et l’âme a chaud. On sent que le nid est couvé.

L’infini semble plein d’un frisson de feuillée.

On croit être à cette heure où la terre éveillée

Entend le bruit que fait l’ouverture du jour,

Le premier pas du vent, du travail, de l’amour,

De l’homme, et le verrou de la porte sonore,

Et le hennissement du blanc cheval aurore.

Le moineau d’un coup d’aile, ainsi qu’un fol esprit,

Vient taquiner le flot monstrueux qui sourit ;

L’air joue avec la mouche, et l’écume avec l’aigle ;

Le grave laboureur fait ses sillons et règle

La page où s’écrira le poème des blés ;

Des pêcheurs sont là-bas sous un pampre attablés ;

L’horizon semble un rêve éblouissant où nage

L’écaille de la mer, la plume du nuage,

Car l’océan est hydre et le nuage oiseau.

Une lueur, rayon vague, part du berceau

Qu’une femme balance au seuil d’une chaumière,

Dore les champs, les fleurs, l’onde, et devient lumière

En touchant un tombeau qui dort près du clocher.

Le jour plonge au plus noir du gouffre, et va chercher

L’ombre, et la baise au front sous l’eau sombre et hagarde.

Tout est doux, calme, heureux, apaisé ; Dieu regarde.

 

(Lagarde & Michard, Bordas 1963)

 

Composé par Victor Hugo dans une période où la nature est pour lui synonyme de vie et d’amour, non plus de ténèbres et d’incompréhension, ce dixième poème du livre VI des Contemplations est un hymne, plus qu’à la fécondité, à l’essence de la vie. A travers les créations et le monde qu’il voit, le poète sent la présence divine, le voile de l’esprit sur toute cette naissance : le souffle de l’Infini.

En suivant le thème de la création de l’homme par Dieu, donc de la vie, il est possible de rapprocher le poème d’éveil à la vie de Victor Hugo du texte biblique.

Ce poème est initial dans le sens où la Vie elle-même est ressentie, et non simplement les deux premiers humains créés ou bien un arbre particulier. Toutes les créations sont présentes : la terre, la mer, le ciel, enfin l’esprit, tout est protégé par le regard de Dieu. La création du souffle de vie est posée avant tout.

 

Du vers 1 au vers 10 : Dans les premiers vers, toutes les matières, presque tous les éléments créés par Dieu dans les débuts du monde sont présents ; l’Océan est accordé au ciel ou vaste nuée et se repose sur la rive ; terre, mer, ciel sont présents. La Création est matière jusqu’au cinquième vers où la vie apparaît littéralement, mais transcende toutes les créations ; si l’on parle vie, on parlera de toutes les idées et de tous les aspects de la vie, donc du Mal cité au vers 6, mais repoussé par l’âme obscure, épanouie en tout . Le vers 8 exprime enfin l’idée du souffle divin : souffle inconnu de ses créations, souffle du “bord de l’Infini”, mais souffle qui vivifie ses créations, malgré son “ identité” intouchable.

Du vers 10 à 14 : Cette sorte de petit quatrain aborde directement l’idée de pénétration des créations par l’Existence, la naissance du Jour avec l’idée de destinée, facette de Dieu lui-même. Ici, l’Etre, que ce soit l’homme, l’oiseau, ou l’herbe, ouvre ses pores, et reçoit la pénétration de la sève sacrée : il y a la présence certaine d’une Communion entre le Créateur et sa créature, Celui qui donne la vie et celui qui la reçoit. Par extrapolation, on pourra y discerner aussi bien la Création d’Eve à partir d’Adam, puis la fécondité de la race humaine qu’elle portera avec La pénétration de la sève sacrée ; la Vie est en route, la machine de l’existence est créée, Dieu a donné, Il recouvre tout, tout vient de Lui, La Grande Paix d’en haut vient comme une marée.

Du vers 15 à 31 : La Vie, l’Existence, l’Essence de Tout, enfin cette expression impossible à dire puisqu’il s’agit de l’Infini, de Dieu, tout cela aurait pu représenter sur le monde créé l’objet du cœur, vers 11, matière même de l’Intensité. Ce cœur réveillera toutes les parties de l’Etre, par extrapolation Dieu réveille son enfant, le Monde: l’herbe palpite, l’âme a chaud, le nid est couvé. La naissance est vraiment exprimée, avec le symbole du baptême, des premiers pas, enfin de l’aurore : première lumière sur le monde, tout tremble et tout ressent Dieu. Puis des vers 23 à 31, les multiples créations elles-mêmes sont évoquées, se côtoyant, s’aimant, se découvrant, l’air joue avec la mouche : on sent l’unicité de Dieu créant cette multiplicité, qui ne fait qu’Un en cet Amour créateur, avec le vers 31 l’océan est l’hydre et le nuage oiseau ; bien sûr, tout a un nom qui le définit, mais chaque création dépend d’une autre, chaque matière n’existerait pas sans une autre ; cette complémentarité intense ramène les créations à la Création, et au Créateur ; Tout fait Un .

Du vers 32 à 38 : La sève sacrée, ou souffle divin, devient ici un rayon, mais vague, une lueur : cette essence devient lumière, du berceau au tombeau . La Vie donnée, la naissance, tout ne peut être que Bien accordé par la Lumière, tout s’éclaire, tout est protégé. Il y a toujours l’idée de cet Esprit qui pénètre toutes les matières, même les plus sombres, même l’Ombre, qui donne un sens à toute création, une lumière à toute profondeur.

Vers 38 : Tout est doux, calme, heureux, apaisé : Dieu regarde . Le vers final se rapporte à Dieu qui contemple son œuvre ; mais dans regarde il y a, outre la contemplation, l’élection du Divin pour tout ce qu’Il a créé, la protection et la puissance bienfaisante du Créateur.

 

Comme le dit la Genèse, Dieu créa l’Homme à son image : le Créateur a illuminé ce qu’Il a regardé et aimé, Sa création est lumineuse comme Lui, elle possède la Vie ; l’Esprit de Dieu l’a traversée.

Ce texte soulève le problème de l’immortalité des âmes créées, mais aussi le problème du Mal: quel est le fin mot de cet Infini créé, ou plutôt de l’Infini du Créateur ? Quel est le destin de l’homme, peut-être son péché ?

 

2) Stella, de Victor Hugo

Stella

 

 

Je m’étais endormi la nuit près de la grève.

Un vent frais m’éveilla, je sortis de mon rêve,

J’ouvris les yeux, je vis l’étoile du matin.

Elle resplendissait au fond du ciel lointain

Dans une blancheur molle, infinie et charmante.

Aquilon s’enfuyait emportant la tourmente.

L’astre éclatant changeait la nuée en duvet.

C’était une clarté qui pensait, qui vivait ;

Elle apaisait l’écueil où la vague déferle ;

On croyait voir une âme à travers une perle.

Il faisait nuit encor, l’ombre régnait en vain,

Le ciel s’illuminait d’un sourire divin.

La lueur argentait le haut du mât qui penche ;

Le navire était noir, mais la voile était blanche ;

Des goélands debout sur un escarpement,

Attentifs, contemplaient l’étoile gravement

Comme un oiseau céleste et fait d’une étincelle.

L’océan, qui ressemble au peuple, allait vers elle,

Et, rugissant tout bas, la regardait briller,

Et semblait avoir peur de la faire envoler.

Un ineffable amour emplissait l’étendue.

L’herbe verte à mes pieds frissonnait éperdue.

Les oiseaux se parlaient dans les nids ; une fleur

Qui s’éveillait me dit : c’est l’étoile ma sœur.

Et pendant qu’à longs plis l’ombre levait son voile,

J’entendis une voix qui venait de l’étoile

Et qui disait : -- Je suis l’astre qui vient d’abord.

Je suis celle qu’on croit dans la tombe et qui sort.

J’ai lui sur le Sina, j’ai lui sur le Taygète ;

Je suis le caillou d’or et de feu que Dieu jette,

Comme avec une fronde, au front noir de la nuit.

Je suis ce qui renaît quand un monde est détruit.

O nations ! je suis la Poésie ardente.

J’ai brillé sur Moïse et j’ai brillé sur Dante.

Le lion océan est amoureux de moi.

J’arrive. Levez-vous, vertu, courage, foi !

Penseurs, esprits, montez sur la tour, sentinelles !

Paupières, ouvrez-vous ! allumez-vous, prunelles !

Terre, émeus le sillon ; vie, éveille le bruit ;

Debout, vous qui dormez ! -- car celui qui me suit,

Car celui qui m’envoie en avant la première,

C’est l’ange liberté, c’est le géant Lumière !

 

(Lagarde & Michard, Bordas 1963)

 

 

Ce poème de Victor Hugo, bien qu’il ait été écrit deux ans avant celui de L’Eclaircie, pourrait néanmoins en être la suite, suivant l’évolution de la Création elle-même. Les Châtiments rejoignent Les Contemplations puisque le combat du poète, en faisant référence à la Bible, donne le sentiment de l’avenir lumineux.

Bien sûr, Hugo se tourne ici vers la Révélation du monde, vers une lumière libératrice, celle de l’espérance ; il prend donc l’image d’une étoile, porteuse d’épanouissement et de réponse à une attente; néanmoins, la naissance de cette étoile aux pieds du poète perdu pourra être vue comme la naissance d’Eve aux pieds d’Adam, soudain animé d’un but. Avec un voile de fragilité, l’étoile arrive comme la femme, dans une sorte d’obscurité, de monde incomplet, afin d’éclairer la première créature esseulée : une naissance complète l’autre.

 

 

Du vers 1 à 8 : Ces premiers vers traduisent parfaitement la découverte d’Adam dans la Genèse, son éveil après qu’il fut endormi par Dieu pour la création de la femme, la vue de cet être qui lui ressemblait. Ici, l’homme était endormi, il s’éveilla, il ouvrit les yeux, et il vit . L’homme paraît seul comme Adam, seul avec Dieu qui l’a créé : ici, le vent frais qui le réveille pourrait être perçu comme le Divin ayant fini Sa création et réveillant Sa créature esseulée. Dans ces vers, il y a le sentiment de la solitude de l’homme qui s’en va, — Aquilon s’enfuyait emportant la tourmente, c’est-à-dire le vent froid du Nord, la violence de la solitude qui meurt — ; cette idée est suivie par l’apparition de l’étoile ou de la femme, cette clarté qui pensait, qui vivait, cette créature offerte à l’homme et plus généralement au monde, cette créature lumineuse de la fécondité, du but humain, de la vie. Il y a déjà la présence de l’amour entre les créatures, avec la vision que l’homme a de la femme, que le poète a de l’espérance, charmante.

Du vers 9 à 12 : Dieu apparaît enfin, auteur de la Création désirée par l’homme sans qu’il l’eût su, bienfaiteur du monde, le ciel s’illuminait du sourire divin ; Dieu voit l’homme apaisé par cette nouvelle venue, cette lumière naissante et déjà heureuse.

Du vers 12 à 24 : L’idée de la Lumière que la “Nouvelle” amène se répand dans tout le poème, mais surtout dans cette partie où elle est reconnue par les siens, par ceux créés par Dieu, par ce monde fragile ; tous les éléments, les goélands attentifs et l’océan qui semblait avoir peur de la faire envoler, tous semblent remercier le Divin de cette dernière créature, celle qui accomplit tous ceux qui se sentaient perdus, l’idée de la Mère, de la Fécondité, de la vie si fragile. Cette idée de familiarité de l’étoile créée, ou de la femme, mais aussi de l’étincelle qu’elle apporte, est résumée par deux vers, 21 : Un ineffable amour emplissait l’étendue, et 24 : c’est l’étoile ma sœur. L’amour que Dieu donne ne peut être exprimé ou bien même réalisé dans les esprits des créatures, mais il est ressenti comme indispensable et comme achevant la création elle-même ; il est familier et pourtant si grand. Ainsi, la femme est acceptée et aimée, mais aussi admirée car elle complète l’homme.

Du vers 25 à 42: L’étoile parle enfin, la créature pense et vit, elle connaît son importance, elle informe les autres créatures. L’étoile envoie sa lumière sur le monde, l’éclaire ; la femme donne la vie, la fécondité, Dieu lui a transmis le message de l’Existence : pas le privilège de la Connaissance, mais le privilège de la responsabilité que la femme aura à engendrer l’humanité, ou que l’étoile aura à éclairer l’homme. Un but doit être atteint. Ainsi par les vers 28 Je suis celle qu’on croit dans la tombe et qui sort, et 32 Je suis ce qui renaît quand un monde est détruit, l’étoile, la femme créée, sait ce qu’elle est et ce qu’elle a à faire : son pouvoir est de mettre en marche l’humanité, son devoir est que la lumière ne soit plus arrêtée par l’ombre. La femme remplace la mort par la vie nouvelle, l’étoile remplace la nuit par la clarté. Les dernières clameurs de ce poème sont les exclamations de l’étoile qui donne, à tout homme qui voudra l’entendre, le courage de la suivre: elle sera, comme d’ailleurs toute bonne étoile ou toute bonne mère, leur guide et leur lumière ; de même, Eve est envoyée la première pour faire avancer l’humanité, elle est créée par le géant Lumière, vu par le poète comme le soleil, par Eve comme Dieu.

Ainsi, la femme en naissant crie son devoir et son importance: les deux créatures, qu’elles soient l’homme et la femme, ou bien l’homme perdu et l’étoile-guide, sont complémentaires, la première avait besoin de la deuxième. Le Créateur a aidé ses créatures à se mettre en marche.

 

Ces deux premiers êtres sauront-ils marcher droit, sans dévier de la volonté de Dieu, sans sortir du chemin indiqué ? La première meneuse ne sera t-elle pas menée elle-même vers un but imprévu ?

 

II- La scène du Péché

A] Dans la Genèse :

 

1) L’interdiction de Yahvé :

 

L’homme est d’abord installé par Dieu dans un paradis où tout n’est que bonheur et harmonie. Pour que cet état de sérénité demeure, la seule condition est de ne pas toucher à l’arbre de la connaissance. Dieu se réserve ainsi la sagesse qui gouverne l’histoire.

“Yahvé Dieu planta un jardin en Eden, à l’orient et il y mit l’homme qu’il avait modelé. Yahvé Dieu fit pousser du sol toute espèce d’arbres séduisants à voir et à manger, et l’arbre de la vie au milieu du jardin, et l’arbre de la connaissance du bien et du mal. [...] Yahvé Dieu prit l’homme et l’établit dans le jardin d’Eden pour le cultiver et le garder. Et Yahvé Dieu fit à l’homme ce commandement : “Tu peux manger de tous les arbres du jardin. Mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal tu ne toucheras pas, car le jour où tu en mangeras, tu deviendras passible de mort.” (Genèse, II, 8,9 et 15,17).

 

a] les arbres

L’arbre de vie fait le lien entre le royaume céleste et le royaume terrestre. Il faut dire que, parmi ses nombreux attributs divins, il possède celui de la connaissance du bien et du mal, symbolisé dans la Genèse par un deuxième arbre. “...Et l’arbre de la connaissance du bien et du mal” (Genèse, II, 9.)

 

b] le fruit

Dieu permit à Adam et Eve de manger du fruit de tout arbre de l’Eden, excepté celui de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, car ils seraient morts d’y goûter ou même d’y toucher.

Il y a eu différentes hypothèses sur la nature même du fruit en question: certains précisent qu’Adam, après avoir mangé du fruit, se couvrit de feuilles de figuier de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, d’autres font de cet arbre une immense tige de blé, ou un cep de vigne, ou un citronnier... L’Henoch slave rapporte qu’il s’agissait d’un palmier-dattier.

La connaissance est un élément abstrait et difficile à atteindre dans la Genèse ; le fruit, représentation de l’interdit, est à portée de main et concret pour Adam et Eve : c’est le choix de la facilité.

 

L’explication de l’arbre de la connaissance nécessite l’explication de l’arbre de la vie:*

 

La Qabbala est la somme des traditions reçues de l’Univers, accumulées et interprétées à un moment donné.

L’arbre de vie est la construction centrale de la Qabbala, agencement particulier en colonnes et niveaux de la notion abstraite appelée “séphirot” en hébreu ou attributs divins ; en effet, ceux-ci, de plus en plus proches de l’imaginaire humain,caractérisent Dieu dans sa manifestation. On peut aussi les considérer comme des niveaux de prise de conscience du divin qui, en s’animant dans l’espace et le temps, dessinent une arborescence, image résumée et symbolique, une vision mystique de l’univers.

Cette construction de l’esprit est une façon de concrétiser un dieu à la fois abstrait et omniprésent pour le rapprocher de l’homme et montrer à celui-ci une voie de l’espoir.

Seul Dieu détient et sait utiliser l’arbre de vie, construit de la façon suivante : le royaume du Divin est représenté dans les cieux par le haut de l’arbre, — c’est le royaume céleste ou Couronne — et le royaume terrestre (Malkhout) par le bas de l’arbre. Les parties gauche et droite ont des niveaux d’expression différents mais sont nécessaires pour parvenir à l’équilibre du milieu. Ainsi de haut en bas, il y a trois grands niveaux :

• Le niveau de l’esprit et de la compréhension, avec à droite, l’intelligence globale ou sagesse. Et à gauche, l’intelligence analytique qui permet de construire.

• Le niveau de l’affectivité et de la façon d’agir, avec, à droite, la miséricorde et la mansuétude. Et à gauche, la rigueur et la loi.

• Le niveau de la vitalité dans l’émanation et dans la transmission, avec à droite, la permanence, l’espoir et la gloire. Et à gauche, la réverbération, la splendeur et la majesté.

Enfin ,il y a le centre qui comprend un double foyer :

~ “un foyer traversé par tous les chemins, l’équilibre du cœur, la beauté du décor.”

~ “un fondement créateur, base de la reproduction de l’arborescence et secret de la stabilité de l’édifice.”

Ainsi l’arbre de vie fait le lien entre le royaume céleste et le royaume terrestre.

 

L’ARBRE DE VIE :

 

 

 

ROYAUME CELESTE

COURONNE

Keter

 

Niveau de l’esprit et de la compréhension

 

INTELLIGENCE SAGESSE

Binah Hokhmah

 

 

[CONNAISSANCE]

 

 

Niveau de l’affectivité et de la façon d’agir

 

 

 

RIGUEUR MISERICORDE

Gvourah Hessed

 

 

[BEAUTE … AMOUR]

 

 

Niveau de la vitalité dans l’émanation et dans la transmission

 

 

 

MAJESTE ETERNITE

Hod Netsah

 

 

 

 

ROYAUME DU DIVIN SUR TERRE

Malkhout

 

 

 Albrecht Dürer, Adam et Eve. “Dans sa gravure sur cuivre représentant Adam et Eve prêts à croquer le fruit défendu, Dürer a mêlé symbolisme et réalisme. L’élan, le lapin, le chat, le bœuf figurent respectivement les pensées mauvaises qu’entraînent la mélancolie, la sensualité, la cruauté et la mollesse. Simultanément, l’artiste a réussi à produire avec ces deux superbes personnages une des expressions les plus hautes de sa quête constante des proportions humaines idéales.” (Francis Russel, Dürer et son temps 1471-1528, p.109, Time-Life le monde des arts, 1978.)

 

 

2) Tentation et faute

 

a] Le serpent:

 

Quand elle le décrit, la Bible l’annonce comme le plus rusé des animaux ... celui qui sait des choses ! En effet, la première histoire de la Genèse parle de lui, et s’il n’en est pas le personnage central, il est du moins le premier animal qui apparaît, avec un rôle non négligeable qui est celui de catalyseur, provoquant par sa seule présence un enchaînement qui conduira à la mort.

 

“Or tous deux étaient nus, l’homme et sa femme, et il n’avaient pas honte l’un devant l’autre.

Le serpent était le plus rusé de tous les animaux des champs que Yahvé Dieu avait faits. Il dit à la femme :”Alors, Dieu a dit : Vous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin?” La femme répondit au serpent : “Nous pouvons manger du fruit des arbres du jardin. Mais du fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : Vous n’en mangerez pas, vous n’y toucherez pas, sous peine de mort.” Le serpent répliqua à la femme : “Pas du tout! Vous ne mourrez pas! Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal.” (Genèse, II, 25; III, 1, 8).

 

Ce drame, conté sous tous les horizons, ne se résume pas à couvrir une créature qui était nue ; il met en jeu trois protagonistes ; le serpent, Adam, Eve.

La connaissance était interdite à l’homme du paradis, car il en aurait fait mauvais usage dès lors qu’il aurait pris conscience de sa fragilité et de sa finitude ; l’angoisse et le doute et de là la soif de pouvoir se seraient emparés de lui et l’auraient amené au pire. De plus, doué d’intelligence, l’homme ne pouvait cumuler la vie éternelle et la connaissance, car il serait alors devenu l’égal de Dieu.

Le serpent précédait l’homme sur terre et ne pouvait supporter l’idée d’être supplanté par un compagnon plus perfectionné que lui. Il fallait que l’homme meure ou disparaisse. Par ruse, il incite Eve à goûter le fruit défendu en lui assurant qu’elle posséderait la perfection de Dieu, c’est-à-dire la connaissance du bien et du mal ; elle-même invite Adam à en faire autant. D’un coup, le serpent peut assouvir son désir d’Eve, sa jalousie d’Adam et reprendre sa place privilégiée en Eden, avec l’intime espoir de parvenir à l’immortalité.

Le serpent intervient comme catalyseur du drame et du mouvement par le mal, par la corruption, par la tentation. L’équilibre statique du paradis est détruit ; l’Univers évoluant par rupture d’équilibre, le paradis ne peut durer dans une dynamique d’évolution dont le serpent est l’instrument. Le serpent sert ici de masque à un être hostile à Dieu et ennemi de l’homme, dans lequel la Sagesse puis le Nouveau Testament et toute la tradition chrétienne ont reconnu l’Adversaire, le Diable...

 

b] Adam et Eve:

 

“La femme vit que le fruit était bon à manger et séduisant à voir, et qu’il était, cet arbre, désirable pour acquérir le discernement. Elle prit de son fruit et mangea. Elle en donna aussi à son mari, qui était avec elle, et il mangea. Alors leurs yeux à tous deux s’ouvrirent et ils connurent qu’ils étaient nus ; ils cousirent des feuilles de figuiers et se firent des pagnes.”(Genèse, III, 6, 8.)

 

Cette révolte d’Adam et Eve s’est exprimée concrètement par la transgression de l’ordre que Dieu leur avait donné de ne pas manger de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Dieu avait fait à l’homme ce commandement : “Tu peux manger de tous les arbres du jardin. Mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu ne mangeras pas.” (Genèse, II, 17). Le fruit défendu, c’est évidemment une image et la pomme d’Adam un symbole. Cette connaissance du bien et du mal, c’est le pouvoir de décider soi-même ce qui est bien et ce qui est mal.

“L’homme, séduit par le Malin dès le début de l’histoire, a abusé de sa liberté en se dressant contre Dieu et en désirant parvenir à sa fin hors de Dieu.” (Vatican II, Gaudium et Spes, n°13) . L’homme revendique ce qu’il n’a pas, en se mettant à la place de Dieu : il veut l’autonomie morale absolue du créateur. Ainsi Adam et Eve cèdent-ils à l’appel du serpent, masque du mal : “Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal.” (Genèse,III,5). Mais, après leur péché, ils connurent qu’ils étaient nus. (Genèse, III, 7). Par cette volonté d’égaler Dieu, ils réalisent leur faiblesse et se cachent devant Dieu. L’homme, par son péché, se rend compte de ses limites naturelles. Par cet acte, il peut refuser de reconnaître sa dépendance radicale de créature face à son Créateur. L’homme veut être heureux par lui-même, sans avoir à remercier Dieu.

B] Dans la littérature

 

1) Le Jeu d’Adam (drame du XII° siècle):

Texte en ancien français

.La tentation:

 

[Diabolus] Evam leto vultu blandiens sic alloquitur:

 

Diabolus

205Eva, ça sui venuz a toi.

Eva

Di moi Sathan, e tu pur quoi?

Diabolus

Je vois querant tun pru, t(un) honor.

Eva

Co dunge Deu!

Diabolus

N’ayez poür.

Mult a grant tens que j(o) ai apris

210Toz les conseils de paraïs:

Une partie t’en dirrai

Eva

Or(e) le comence, e jo l’orrai.

Diabolus

Orras me tu?

Eva

Si f[e]rai bien,

Ne te cur[e]cerai de rien.

Diabolus

215Celeras m’en?

Eva

Oil, par foi.

Diabolus

Iert descovert?

Eva

Nenil par moi.

Diabolus

Or me mettrai en ta creance;

Ne voil de toi altre fiance.

Eva

Bien te pois creire a [ma] parole.

Diabolus

220 Tu as esté en bone escole.

Jo vi Adam, mais trop est fols.

Eva

Un poi est durs.

Diabolus

Il ser(r)a mols.

Il est plus dors que n’est [nus fers].

Eva

Il est mult francs

 

 

 

Diabolus

Ainz est mult serf.

225 Cure nen voelt prendre de soi.

Car la prenge sevals de toi.

Tu est fieblette e tendre chose,

E es plus fresche que n’est rose;

Tu es plus blanche que cristal.

230 Que nief qui chiet sor glace en val.

Mal cuple em fist li criator:

Tu es trop tendre e il es trop dur;

Mais neporquant tu es plus sage,

En grant sens a mis tun corrage.

235 Por ço fait bon [se] traire à toi.

Parler te voil.

Eva

Ore i ait fai.

Diabolus

N’en sache nuls.

Eva

Ki l(e) deit saver?

Diabolus

Neis Adam.

Eva

Nenil par moi.

Diabolus

Or te dr(r)ai, e tu m’ascute.

240 N’a que nus dous en ceste rote,

E Adam la, [qui] ne nus ot.

Eva

Parlez en halt, n’en savrat mo(l)t.

Diabolus

Jo vous acoint d’un grant engin

Que vus est fait en cest gardin.

245Le fruit que Deus vus ad doné

Nen a en soi gaires bonté;

Cil qu’il vus ad tant defendu,

Il ad en soi [mult] grant vertu.

En celui est grace de vie

250De poëste e de seignorie,

De tut saver [e] bien e mal.

Eva

Quel savor a?

Diabolus

Celestial.

A ton bel cors, a ta figure,

Bien convendreit tel aventure,

255Que tu fusse dame del mond,

Del soverain e del parfont,

E seüsez quanque a estre,

Que de tuit fuissez bone maistre.

Eva

Est tel li fruiz?

Diabolus

Oïl, par voir.

 

Tunc diligenter intuebitur Eva fructum vetitum quo diu ejus intuitu dicens:

Eva

Ja me fais bien sol le veer.

Diabolus

Si tu le mangues, que feras?

Eva

E jo, que sai?

Diabolus

Ne me crerras?

Primes le pren,(e a) Adam le done.

Del ciel av(e)rez sempres corone,

Al creator serrez pareil,

Ne vus purra celer conseil.

Puis que del fruit avrez mangié

Sempres vus iert le cuer changié;

O Deus serrez [vus] sans faillance,

De egal bonté, de egal puissance.

Guste del fruit!

Eva

Jo n’ ai regard...

Diabolus

...Manjue le, n’aiez dutance,

Le demorer serrat emfance.

 

Tum recedat Diabolus ab Eva, et ibit ad infernum. Adam vero veniet ad Evam, moleste ferens quod cum ea locutus sit Diabolus...

 

 

(Le Mystère d’Adam, publ. H. Chamard, Colin, 1925.)

 

 

 

 

Le Jeu d’Adam, œuvre normande d’auteur inconnu, est le plus ancien texte dramatique français qui nous soit parvenu. Ce “jeu” (le mot signifie alors drame) date de la fin du XIIe siècle. C’est une sorte de trilogie évoquant :

- la faute de nos premiers parents. (tentation et péché d’Eve et d’Adam ; leur châtiment [590 vers]).

- la perversité de leurs descendants. (Caïn et Abel; le fratricide [154 vers]).

- la certitude de la Rédemption. (La procession des prophètes, annonciateurs du Christ [198 vers]).

Le lien est constitué par le drame de la chute, qui est adouci par l’espoir de la Rédemption.

Le Jeu d’Adam a une réelle valeur littéraire et psychologique. Le dialogue est vivant, le rythme aisé et varié, car la pièce, comme tout le théâtre du Moyen-Age, est écrite en vers (octosyllabiques).

Elle fut certainement montée et jouée dans un vaste espace tel un parvis ou bien un cloître. Des didascalies en latin apparaissent, donnant les directives initiales pour la mise en scène et précisant les détails du jeu des acteurs.

 

Etude de la première partie du Jeu d’Adam :

LE PECHE ORIGINEL

 

Dieu, qui vient de créer Adam et Eve, leur donne pour séjour le Paradis Terrestre, en leur interdisant de toucher du fruit de l’arbre de la science du bien et du mal. Dans cet extrait, le serpent est d’abord représenté par le Diable (Diabolus). Celui-ci rôde autour du couple : il vient d’abord tenter Adam, sans succès. C’est maintenant Eve (Eva) qu’il aborde avec “un sourire engageant”.

 “[Diabolus] Evam leto vultu blandiens sic alloquitur:”: ”[Le Diable] s’adresse à Eve, d’un air joyeux et sur un ton de flatterie.”

 Didascalie indiquant la gaieté et le ton de flatterie employé par le Diable

 

Vers 205 à 220:

Avec habileté et perfidie, le Diable pique la curiosité d’Eve.

 

 Le Diable suscite la curiosité d’Eve en lui disant être le détenteur de nombreux secrets du paradis et en lui proposant de lui en révéler une partie. “...Mult a grant tens que j(o) ai apris / Toz les conseils de paraïs: / Une partie t’en dirrai.”: “...Depuis fort longtemps j’ai appris / Tous les conseils du paradis: / Je t’en dirai une partie.” (vers 209 à 211)

Le Diable insiste ensuite sur le fait qu’Eve ne doit rien laisser échapper de leur conversation. Cette insistance sous forme de questions a pour unique but d’achever de piquer la curiosité d’Eve.

Vers 213: “Orras me tu?”: “M’écouteras-tu ?”

Vers 215: “Celeras m’en?”: “Me garderas-tu le secret ?”

Vers 217: “Iert descovert?”: “Rien ne sera découvert ?”

 

Vers 221 à 224:

Le Diable cherche ensuite à la soustraire à l’influence d’Adam.

 

 Ayant obtenu la parole d’Eve, le Diable va faire passer Adam pour un fou : “Jo vi Adam, mais trop est fols.”: “J’ai vu Adam, mais il est vraiment fou.” (vers 221)

 Il peut alors révéler à Eve la faiblesse d’Adam, au vers 222 : “Il ser(r)a mols”, qui signifie : “Il sera mou”. C’est une ironie tragique qui apparaît alors! Le diable, en disant qu’Adam s’adoucira, sous-entend déjà que l’homme sera “brisé” (par le péché).

 

 

Vers 224 à239:

Le diable flatte Eve et endort sa méfiance en se fondant sur l’idée qu’Eve est une femme.

 

 Des vers 226 à 236, le diable flatte Eve en la décrivant comme un être fragile et par conséquent précieux (vers 227: “Tu es fieblette e tendre”= “Tu es faible chose et tendre”), il compare sa fraîcheur à celle d’une rose ( Vers 228:“E es plus fresche que n’est rose”=”Tu es plus fraîche que n’est rose”) et sa blancheur au cristal et à la neige, éléments naturels limpides et blancs, presque transparents. (vers 229 et 230)

On retrouve donc trois thèmes récurrents du Moyen-Age:

- le temps qui s’écoule: la jeunesse. (vers 227: comparaison avec la fraîcheur de la rose.)

- la précieuse valeur de la femme. (vers 226-227: la femme est un être fragile et précieux.)

- la blancheur: critère important de beauté. (vers 229-230: comparaison du teint de la peau d’Eve avec la blancheur du cristal (“cristal”), de la neige (“neif”), et celle de la glace (“glace”).

Eve est décrite par le diable selon les critères de la beauté féminine au Moyen-Age.

 des vers 231 à 236 : après avoir dénoncé l’acte de Dieu comme mauvais (vers 231: “Mal cuple em fist li criator”=”Le créateur a fait de vous un mauvais couple”), le diable met en valeur Eve vis-à-vis d’Adam, la trouvant plus tendre (opposition avec Adam au vers 232: “Tu es trop tendre e il est trop dur”=”Tu es trop tendre et lui trop dur”.), plus sage (vers 233-234: “Mais neporquant tu es plus sage, / En grant sens as mis tun corrage.” = “Mais du moins tu es la plus sage, / Tu as élevé ton cœur à une grande sagesse.”).

 

Vers 243 à 251 :

La flatterie, ajoutée à la curiosité éveillée en Eve par le diable, achève d’endormir la méfiance de celle-ci. Dès le vers 243, sur l’insistance d’Eve, “Sathan” (Satan) va révéler le grand secret de l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal. (cf.texte)

 

Vers 251 à 276 :

Eve se laisse tenter et pourtant elle hésite.

 

 Questions d’Eve qui se renseigne sur le fruit.

-Vers 252: “Quel savor a?” = “Quel saveur a-t-il?”

-Vers 259: “Est tel li fruiz?” = “Le fruit est-il bien tel?”

 Le diable lui fait miroiter l’image du pouvoir et de la connaissance: pour décrire la saveur du fruit, il utilise le mot “celestial” qui signifie “céleste”. (Vers 252) [Registre céleste].

 

Vers 260 à 275 :

Devant son hésitation, pour achever de la convaincre, le diable lui parle de l’égalité à Dieu, et de la couronne céleste que le couple pourra atteindre.

 

Nous avons donc vu dans ce passage qu’Eve est un symbole de grâce mais aussi de faiblesse puisqu’elle y est l’instrument de la chute d’Adam. En effet, dans la suite du Jeu d’Adam, Eve, après avoir cédé au serpent, tente à son tour Adam, et tous deux goûtent au fruit défendu. Adam sent aussitôt des remords cuisants, mais il est trop tard : Dieu les frappe de sa malédiction et les chasse du Paradis Terrestre. Les voici tous deux sur la terre, cultivant le sol à la sueur de leur front. Adam s’en prend durement à Eve, mais celle-ci répond avec douceur et continue à espérer en Dieu ...

 

2) Ebauche d’un serpent de Paul Valéry (XX° siècle):

 

 

[...]

“Rien, lui soufflais-je, n’est moins sûr

Que la parole divine, Eve!

Une science vive crève

L’énormité de ce fruit mûr !

N’écoute l’Etre vieil et pur

Qui maudit la morsure brève!

Que si ta bouche fait un rêve,

Cette soif qui songe à la sève,

Ce délice à demi futur,

C’est l’éternité fondante, Eve!”

 

Elle buvait mes petits mots

Qui bâtissaient une œuvre étrange ;

Son œil, parfois, perdait un ange

Pour revenir à mes rameaux.

Le plus rusé des animaux

Qui te raille d’être si dure,

O perfide et grosse de maux,

N’est qu’une voix dans la verdure.

-Mais sérieuse l’Eve était

Qui sous la branche l’écoutait!

 

“Ame, disais-je, doux séjour

De toute extase prohibée,

Sens-tu la sinueuse amour

Que j’ai du Père dérobée?

Je l’ai, cette essence du Ciel,

A des fins plus douces que miel

Délicatement ordonnée...

Prends ce fruit... Dresse ton bras!

Pour cueillir ce que tu voudras

Ta belle main te fut donnée!”

 

Quel silence battu d’un cil!

Mais quel souffle sous le sein sombre

Que mordait l’Arbre de son ombre!

L’autre brillait, comme un pistil!

-Siffle, siffle! me chantait-il!

Et je sentais frémir le nombre,

Tout le long de mon fouet subtil,

De ces replis dont je m’encombre :

Ils roulaient depuis le béryl

De ma Crête, jusqu’au péril!

 

 

Génie! O longue impatience!

A la fin, les temps sont venus,

Qu’un pas vers la neuve Science

Va donc jaillir de ces pieds nus!

Le marbre aspire, l’or se cambre!

Ces blondes bases d’or et d’ambre

Tremblent au bord du mouvement!...

Elle chancelle la grande urne,

D’où va fuir le consentement

De l’apparente taciturne! [...]

 

Arbre, grand Arbre, Ombre des Cieux,

Irrésistible Arbre des arbres,

Qui dans les faiblesses des marbres,

Poursuis des sucs délicieux,

Toi qui pousses tels labyrinthes

Par qui les ténèbres éteintes

S’iront perdre dans le saphir

De l’éternelle matinée,

Douce perte, arôme ou zéphir,

Ou colombe prédestinée, [...]

 

Tu peux repousser l’infini

Qui n’est fait que de ta croissance,

Et de la tombe jusqu’au nid

Te sentir toute Connaissance!

Mais ce vieil amateur d’échecs,

Dans l’or oisif des soleils secs,

Sur ton branchage vient se tordre ;

Ses yeux font frémir ton trésor.

Il en cherra des fruits de mort,

De désespoir et de désordre!

 

Beau serpent, bercé dans le bleu,

Je siffle, avec délicatesse,

Offrant à la gloire de Dieu

Le triomphe de ma tristesse...

Il me suffit que dans les airs,

L’immense espoir de fruits amers

Affole les fils de la fange...

-Cette soif qui te fit géant,

Jusqu’à l’Etre exalte l’étrange

Toute-Puissance du Néant!

 

Dans les Charmes, Paul Valéry fête l’intellect et évoque la tragédie de l’esprit. En effet, “la vie de l’intelligence constitue un univers lyrique incomparable, un drame complet, où ne manquent ni l’aventure ni les passions, ni la douleur, ni le comique, ni rien d’humain.” (Discours sur Descartes) . Ebauche d’un serpent appartient à ce recueil et, à travers ce poème, Paul Valéry aborde un aspect de cette “vie de l’intelligence”, la tentation de la science. Ainsi, à l’origine, le titre de ce poème aurait pu être : Ebauche d’un serpent ou la tentation de la connaissance orgueilleuse. Paul Valéry s’inspire de la Genèse pour évoquer cette tentation de la science avec le symbole même de la tentation : le serpent tentateur. Mais la particularité de ce texte est l’emploi du pronom “je” : c’est le serpent le narrateur.

Bercé par la brise dans la ramure de l’arbre de la connaissance, le Démon, qui a pris la forme d’un serpent, contemple le Paradis Terrestre, jardin à la végétation luxuriante et aux eaux vives où Dieu plaça le premier couple : Adam et Eve. Il soutient qu’en créant le monde, nécessairement imparfait, Dieu a commis une faute portant atteinte à son propre absolu. Le serpent va, par la flatterie, par la conscience de soi et l’orgueil, amener les hommes à leur perte. Il se plaît, dans les quelques strophes que nous présentons, peut-être inspirées du Jeu d’Adam, à rappeler de façon assez ironique la tentation qui a inspiré à Eve le désir de mordre au “fruit défendu”et d’accéder ainsi à un certain savoir.

 

Vers 201 à 210 : Dans cette première strophe, le serpent cite ce qu’il a dit à Eve pour la convaincre de mordre le fruit défendu. Il a vanté à Eve les bienfaits du fruit qui lui apporterait une “science vive”.

Vers 211 à 220 : Le serpent se décharge ici de toute responsabilité vis-à-vis de la faute d’Eve, prétextant que “le plus rusé des animaux / qui te raille d’être si dure, / ô perfide et grosse de maux, / n’est qu’une voix dans la verdure.” Il précise que caché dans l’arbre, il n’était plus qu’une voix dans la verdure que personne n’était obligé d’écouter. “-Mais, sérieuse l’Eve était / qui sous la branche l’écoutait.” Le vers 219 révèle, par le nom propre d’Eve précédé d’un article, une nuance familière et moqueuse !

Vers 221 à 230 : Dans cette strophe, le serpent se présente comme une sorte de Prométhée, bienfaiteur des hommes : “Sens-tu la sinueuse amour / que j’ai du Père dérobée?” Il se vante d’avoir dérobé à Dieu l’un de ses attributs pour le bienfait des hommes, comme Prométhée dérobe le feu aux dieux dans la mythologie grecque.

Vers 231 à 240 : “- Siffle, siffle! me chantait-il!” Dans ce vers 235, le serpent fait référence à un appel qu’il entend. Mais comment interpréter cet appel ? Peut-être est-ce la voix de Satan, du Mal qui lui dicte sa conduite ...? Cela pourrait se confirmer par les cinq vers suivants qui décrivent la sensation du serpent à cet appel. Il entre dans une sorte de transe : “Et je sentais frémir le nombre, / tout le long de mon fouet subtil, / de mes replis dont je m’encombre : / ils roulaient depuis le Béryl / de ma crête jusqu’au péril !”.

Vers 241 à 250 : Ici, le serpent loue l’arrivée du moment où Eve va céder à la tentation.”Génie! O longue impatience! / A la fin les temps sont venus, / qu’un pas vers la neuve Science / va donc jaillir...” Du vers 245 au vers 250, il emploie des métaphores précieuses qui décrivent le corps d’Eve prête à se mouvoir, à céder à la tentation.

Vers 271 à 280 : Dans cette strophe, le serpent parle de et à l’”Arbre des arbres”. La connaissance, la science y sont symbolisées par cet arbre dont les racines puisent dans les ténèbres de la terre les “sucs” que la sève élèvera jusqu’au ciel bleu.

Vers 291 à 300 : Le serpent s’adresse toujours à l’arbre, comme on le voit au vers 297 : “Sur ton branchage vient se tordre”. Et aux vers 299 et 300, il prévoit clairement la Chute prochaine de l’Homme “Il en cherra des fruits de mort, / de désespoir et de désordre!”.

Vers 301 à 310 : Dans ces vers, le serpent chante sa victoire. Mais les trois derniers vers de cette strophe semblent être la réplique victorieuse du poète qui exalte la Science par laquelle l’homme s’élève jusqu’à l’Être Suprême : “Cette soif qui te fit géant, / jusqu’à l’Être exalte l’étrange / Toute-Puissance du Néant !”

 

 

 

« Le serpent tente Adam et Eve ». Vitrail du Bon Samaritain, XIIIe s., Bourges (J.P. Deremble)

 

***

III- Les conséquences de la faute.

A] Dans la Genèse:

 

1) Le cycle de la dénonciation :

 

“Ils entendirent le pas de Yahvé Dieu qui se promenait dans le jardin à la brise du jour, et l’homme et sa femme se cachèrent devant Yahvé Dieu parmi les arbres du jardin. Yahvé Dieu appela l’homme : “Où es-tu?” dit-il. “J’ai entendu ton pas dans le jardin, répondit l’homme ; j’ai eu peur parce que je suis nu et je me suis caché.”

Il reprit : “Et qui t’a appris que tu étais nu? Tu as donc mangé de l’arbre dont je t’avais défendu de manger !” L’homme répondit : “C’est la femme que tu as mise auprès de moi qui m’a donné de l’arbre, et j’ai mangé !” Yahvé Dieu dit à la femme : ”Qu’as-tu fait là?” et la femme répondit : “C’est le serpent qui m’a séduite, et j’ai mangé.” (Genèse, III, 8,13.)

 

Juste après avoir commis le péché, l’homme et la femme culpabilisent. Lorsque Yahvé Dieu les appelle, ils ont honte et se cachent derrière les arbres du jardin. En effet, Adam et Eve, éveillés à la concupiscence pour avoir mangé du fruit de la connaissance du bien et du mal, se rendent compte de leur nudité et éprouvent un sentiment de honte. Pourtant, ils ne sombrent pas totalement dans le mal puisqu’ils avouent leur sentiment à Yahvé : ils ont eu peur de leur état. Ainsi Yahvé se rend compte qu’ils ont désobéi à son interdiction : “Tu as donc mangé de l’arbre dont je t’avais défendu de manger!”, puisqu’ils peuvent désormais discerner ce qui est honteux ou non, ce qui est bien ou mal.

Dans le récit de la Genèse, Adam, après son péché, entre en conflit avec sa femme. Il l’accuse et la rend responsable de ce qui est arrivé : “C’est la femme que tu as mise auprès de moi qui m’a donné du fruit, et j’ai mangé!”, dit-il à Dieu. L’homme se désolidarise de sa femme. Le péché comme manque d’amour sera cause de bien des conflits familiaux. (Cf. Caïn et Abel > IV La question de la culpabilité des premiers parents.) La seconde et ultime dénonciation est celle d’Eve vis-à-vis du serpent : “C’est le serpent qui m’a séduite, et j’ai mangé.” On remarquera dans la suite du récit que l’ordre des interrogations divines n’est pas gratuit. En effet, Eve accuse le serpent en dernier et Yahvé la croit puisqu’il ne laisse aucune chance de s’expliquer au serpent, créature, par définition, inférieure à l’homme.

 

2)Le châtiment du serpent tentateur :

“Alors Yahvé Dieu dit au serpent : “parce que tu as fais cela, maudit sois-tu entre tous les bestiaux et toutes les bêtes sauvages. Tu marcheras sur ton ventre et tu mangeras de la terre tous les jours de ta vie. Je mettrai une hostilité entre toi et la femme, entre ton lignage et le sien.” (Genèse,III,14, 15.)

 

Au verset 14, le serpent est puni de son acte de tentation par son créateur, à la fois par une souffrance morale : “Parce que tu as fait cela, maudit sois-tu entre tous les bestiaux et toutes les bêtes sauvages”, et par une souffrance physique : “Tu marcheras sur ton ventre et tu mangeras de la terre tous les jours de ta vie.

Au verset 15, le texte hébreu annonçant une hostilité entre la race du serpent et celle de la femme oppose l’homme au Diable et à son “engeance” , et laisse entrevoir la victoire de l’homme. C’est une première lueur de salut : le “protévangile” .

 

3) Le châtiment d’Eve:

“A la femme il dit : “Je multiplierai les peines de tes grossesses, dans la peine tu enfanteras des fils. Ta convoitise te poussera vers ton mari et lui dominera sur toi.” (Genèse, III, 16.)

 

L’entente du couple Adam et Eve sera troublée à la suite du péché et la vie même du couple humain sera désormais guettée par la souffrance et par les tentations passionnelles ou dominatrices. C’est ainsi que la femme connaîtra les douleurs de l’enfantement et souffrira de la domination de l’homme. A la suite de cela, l’égalité de l’homme et de la femme est brisée. Ainsi s’affirme l’idéal divin de l’institution matrimoniale avant que le péché n’ait corrompu le genre humain. Eve “la Vivante” est identifiée à la vie : à cause du péché, elle ne transmet la vie qu’à partir de la souffrance, mais elle triomphe cependant de la mort en assurant la perpétuité de la race ; et elle sait qu’un jour sa postérité écrasera la tête du serpent, l’ennemi héréditaire. La “mère et l’épouse” sont inséparables. En appelant Eve sa femme, Adam signifie la vocation de celle-ci à être mère de tous les vivants. “L’homme appela sa femme “Eve”, parce qu’elle fut la mère de tous les vivants.” (Genèse, III,20.) Cette vocation s’accomplit, d’après la Genèse, malgré les circonstances les plus défavorables.

 

4) Le châtiment d’Adam.

L’enseignement des préceptes religieux nous dit souvent, “par leur désobéissance nos premiers parents perdirent la vie surnaturelle et le droit au bonheur du ciel. Il perdirent en même temps toutes les faveurs extraordinaires que Dieu leur avait accordées.”

 

“A l’homme, il dit : “Parce que tu as écouté la voix de ta femme et que tu as mangé de l’arbre dont je t’avais interdit de manger, maudit soit le sol à cause de toi! A force de peines tu en tireras subsistance tous les jours de ta vie. Il produira pour toi épines et chardons et tu mangeras l’herbe des champs. A la sueur de ton visage tu mangeras ton pain, jusqu’à ce que tu retournes au sol, puisque tu en fus tiré. Car tu es glaise et tu retourneras à la glaise.” (Genèse, III,17-19.)

 

Dès l’origine, l’homme a été créé pour dominer le monde, pour le cultiver et le garder (Gn., II, 15b.) et aménager une société terrestre de plus en plus heureuse par un travail qui lui permette de s’épanouir dans la joie : “Soyez féconds, emplissez la terre et soumettez-la” (Gn., I, 28.) Mais voilà que le péché abîme les œuvres de l’homme. Le travail, loin d’être épanouissant, peut devenir aliénant. Au lieu de maîtriser de mieux en mieux la matière, l’homme peut en devenir esclave.

Le récit de la Genèse nous montre de façon symbolique comment, à cause du péché, l’univers devient hostile à l’homme. Par la faute d’Adam, le sol est maudit : “Maudit soit le sol à cause de toi! [...] il produira pour toi des épines et des chardons.” (Gn. III, 17,18.) L’homme, à cause de son péché, mangera son pain à la sueur de son front. ( Gn. III, 19).

L’homme tiré du sol est passible de la mort comme toute créature terrestre. Dieu le lui rappellera après son péché : “Tu es glaise et tu retourneras à la glaise.” (Gn. III, 19b). Si Adam a pu mourir, c’est qu’il était naturellement mortel. Pécheur ou non, il ne pouvait parvenir à l’immortalité qu’en passant par la mort d’une condition terrestre corruptible à une condition, dite céleste, incorruptible.

Les versets qui suivent exposent les considérations de Dieu exprimant sa crainte de voir l’homme se saisir de l’arbre de vie et enfin l’expulsion finale d’Adam et Eve du lieu privilégié qu’était le jardin :

“Puis Yahvé Dieu dit : “Voilà que l’homme est devenu comme l’un de nous, pour connaître le bien et le mal ! Qu’il n’étende pas la main, ne cueille aussi de l’arbre de vie, n’en mange et ne vive pour toujours !” Et Yahvé Dieu le renvoya du jardin d’Eden pour cultiver le sol d’où il avait été tiré. Il bannit l’homme et il posta devant le jardin d’Eden les chérubins et la flamme du glaive fulgurant pour garder le chemin de l’arbre de vie.” (Genèse, III, 22,24).

 

B. Dans la littérature

 

 

1) A Villequier , de Victor Hugo

 

 

 

A Villequier,

de Victor Hugo

 

 

Maintenant que Paris, ses pavés et ses marbres,

Et sa brume et ses toits sont bien loin de mes yeux ;

Maintenant que je suis sous les branches des arbres,

Et que je puis songer à la beauté des cieux ;

 

Maintenant que du deuil qui m’a fait l’âme obscure

Je sors, pâle et vainqueur,

Et que je sens la paix de la grande nature

Qui m’entre dans le cœur ;

 

Maintenant que je puis, assis au bord des ondes,

Emu par ce superbe et tranquille horizon,

Examiner en moi les vérités profondes

Et regarder les fleurs qui sont dans le gazon ;

 

Maintenant, ô mon Dieu, que j’ai ce calme sombre

De pouvoir désormais

Voir de mes yeux la pierre où je sais que dans l’ombre

Elle dort pour jamais ;

 

Maintenant qu’attendri par ces divins spectacles,

Plaines, forêts, rochers, vallons, fleuve argenté,

Voyant ma petitesse et voyant vos miracles,

Je reprends ma raison devant l’immensité :

 

Je viens à vous, Seigneur, père auquel il faut croire

Je vous porte, apaisé,

Les morceaux de ce cœur tout plein de votre gloire

Que vous avez brisé ;

 

Je viens à vous, Seigneur ! confessant que vous êtes

Bon, clément, indulgent et doux, ô Dieu vivant !

Je conviens que vous seul savez ce que vous faites,

Et que l’homme n’est rien qu’un jonc qui tremble au vent ;

 

 

 

( Lagarde & Michard, XIXe, Bordas 1963)

 

Victor Hugo, pendant une période mystique de sa vie, fait quelque peu suivre à ses poèmes le cours de la Genèse. Les Châtiments , moment de nuit et d’obscurité pour Victor Hugo, pourraient expliquer, en parallèle, la vie du premier couple humain créé par Dieu : Adam et Eve ont péché, ils sont punis et apparemment abandonnés par l’amour de Dieu. Cette œuvre entraînera une autre période, celle de la lumière qui remplacera la nuit, celle des Contemplations : Hugo atteint une maturité dans la souffrance ; cette souffrance qui pourrait devenir féconde aussi pour Adam et Eve, après la dure punition du Créateur.

Ce poème A Villequier fait partie du recueil des Contemplations ; il se place dans le quatrième livre qui compose ce recueil, Pauca Meae, écrit entre 1844 et 1848. Victor Hugo pourrait ici être comparé au premier homme pécheur, qui, après avoir assouvi sa soif de connaissance, se retrouve finalement bien seul sans l’Amour de Dieu. L’homme souffre ici dans sa solitude, le peu de discernement qu’il a volé ne l’aide en rien : il est perdu sans la lumière du Créateur pour le guider, lumière autrement plus intense et plus rayonnante que la sienne. Il y a dans ce poème le malheur incompréhensible de l’homme, voué quoi qu’il fasse à la soumission et à la dépendance à l’égard de Dieu.

 

(Etude des sept premiers quatrains du long poème de Victor Hugo)

 

Les cinq premiers quatrains, qui se rejoignent par l’anaphore de leur premier vers Maintenant, montrent la nostalgie de l’homme abandonné qui cherche son âme et retrouve les moments de paix offerts par Dieu au commencement. L’homme a en effet gagné une pénible victoire dont il sort pâle : la maturité d’Adam fut longue ; et le lecteur peut imaginer son repentir et son retour à la raison, non narré dans la Genèse. L’homme seul s’imagine, ou revient sous les branches des arbres au vers 3, au bord des ondes au vers 9, il regarde à nouveau les fleurs dans le gazon, enfin seulement Maintenant, il est attendri par les divins spectacles au vers 17. Il y a dans ces quatrains l’idée d’une prise de conscience de l’homme par rapport à sa situation passée qui était si privilégiée, et surtout par rapport à sa relation avec Dieu : la douleur est féconde dans le sens où l’âme de cet homme pécheur s’est élevée. Ainsi, il songe à la beauté des cieux au vers 4, il sort de la bulle fermée de la punition, réfléchit sur sa condition même : Maintenant je reprends ma raison devant l’immensité, au vers 20. Sa condition, sa petitesse, sont révélées par la grandeur de Dieu dont il a tant besoin, du Seigneur son guide.

 

Dans les deux derniers quatrains, l’homme orphelin de l’Amour divin fait une louange au Père, dans le sens plein de ce dernier mot : comme un fils envers son créateur, comme un homme perdu qui cherche un guide, comme un pécheur qui chercherait le pardon. Donc, cet homme appelle Dieu, ou plutôt cherche à l’approcher, il a soif de sa Lumière, de sa protection, de son savoir omniscient : Je viens à vous Seigneur, répété aux vers 21 et 25.

 

Ce péché semblait avoir été commis par Adam et Eve dans une volonté d’indépendance, de meilleure qualité de vie et tout simplement de bonheur, sans rien devoir à Dieu lui-même ; la créature reniait le Créateur par cette envie d’autonomie. Ce poème montre un renversement spirituel de l’homme seul dans sa dure réalité, comme l’enfant parti trop tôt qui revient chez son père rassurant : ce poème est tout simplement un cri d’amour de l’homme vers Dieu.

 

2) La fin de l’homme de Leconte de Lisle.

 

LXXX.

 

Voici. Quaïn errait sur la face du monde.

Dans la terre muette Eve dormait, et Seth,

Celui qui naquit tard, en Hébron, grandissait.

Comme un arbre feuillu, mais que le temps émonde.

5 Adam, sous le fardeau des siècles, languissait.

 

Or ce n’était plus l’homme en sa gloire première,

Tel qu’Iahvèh le fit pour la félicité,

Calme et puissant, vétu d’une mâle beauté,

Chair neuve où l’âme vierge éclatait en lumière

10 Devant la vision de l’immortalité.

 

L’irréparable chute et la misère et l’âge

Avaient courbé son dos, rompu ses bras nerveux,

Et sur sa tête basse argenté ses cheveux.

Tel était l’Homme, triste et douloureuse image

15 De cet Adam pareil aux Esprits lumineux.

 

Depuis bien des étés, bien des hivers arides,

Assis au seuil de l’antre et comme enseveli

Dans le silencieux abîme de l’oubli,

La neige et le soleil multipliaient ses rides :

20 L’ennui coupait son front d’un immuable pli;

 

Parfois Seth lui disait : - Fils du Très-Haut, mon père,

Le cèdre creux est plein du lait de nos troupeaux,

Et dans l’antre j’ai fait ton lit d’herbe et de peaux.

Viens! Le lion lui-même a gagné son repaire. -

25 Adam restait plongé dans son morne repos.

 

Un soir, il se leva. Le soleil et les ombres

Luttaient à l’horizon rayé d’ardents éclairs,

Les feuillages géants murmuraient dans les airs,

Et les bêtes grondaient aux solitudes sombres.

30 Il gravit des coteaux d’Hébron les rocs déserts.

 

Là, plus haut que les bruits flottants de la nuit large,

L’Hôte antique d’Eden, sur la pierre couché,

Vers le noir Orient le regard attaché,

Sentit des maux soufferts croître la lourde charge :

35 Eve, Abel et Qaïn, et l’éternel péché!

 

Eve, l’inexprimable amour de sa jeunesse,

Par qui, hors cette amour, tout changea sous le ciel!

Et le farouche enfant, chaud du sang fraternel!...

L’Homme fit un grand cri sous la nuée épaisse,

40 Et désira mourir comme Eve et comme Abel!

 

Il ouvrit les deux bras vers l’immense étendue

Où se leva le jour lointain de son bonheur,

Alors qu’il t’ignorait, ô fruit empoisonneur!

Et d’une voix puissante au fond des cieux perdue,

45 Depuis cent ans muet, il dit : - Grâce, Seigneur!

 

Grâce! J’ai tant souffert, j’ai pleuré tant de larmes,

Seigneur! J’ai tant meurtri mes pieds et mes genoux...

Elohim! Elohim! de moi souvenez-vous!

J’ai tant saigné de l’âme et du corps sous vos armes,

50 Que me voici bientôt insensible à vos coups!

 

O jardin d’Iahvèh, Eden, lieu de délices,

Où sur l’herbe divine Eve aimait à s’asseoir ;

Toi qui jetais vers elle, ô vivant encensoir,

L’arôme vierge et frais de tes mille calices,

55 Quand le soleil nageait dans la vapeur du soir!

 

Beaux lions qui dormiez, innocents, sous les palmes,

Aigles et passereaux qui jouiez dans les bois,

Fleuves sacrés, et vous, Anges aux douces voix,

Qui descendiez vers nous à travers les cieux calmes,

60 Salut! Je vous salue une dernière fois!

 

Salut, ô noirs rochers, cavernes où sommeille

Dans l’immobile nuit tout ce qui me fut cher...

Hébron, muet témoin de mon exil amer,

Lieu sinistre où, veillant l’inexprimable veille,

65La femme a pleuré mort le meilleur de sa chair!

 

Et maintenant, Seigneur, vous par qui j’ai dû naître,

Grâce! Je me repens du crime d’être né...

Seigneur, je suis vaincu, que je sois pardonné!

Vous m’avez tant repris! Achevez, ô mon Maître!

70 Prenez aussi le jour que vous m’avez donné. -

 

L’Homme ayant dit cela, voici, par la nuée,

Qu’un grand vent se leva de tous les horizons

Qui courba l’arbre altier au niveau des gazons,

Et, comme une poussière au hasard secouée,

75 Déracina les rocs de la cime des monts.

 

Et sur le désert sombre, et dans le noir espace,

Un sanglot effroyable et multiple courut,

Chœur immense et sans fin, disant : - Père, salut!

Nous sommes ton péché, ton supplice et ta race...

80 Meurs, nous vivrons! - Et l’Homme épouvanté mourut.

 

Extrait des Poèmes Barbares, Œuvres de Leconte de Lisle, tome II, Les Belles Lettres, Paris, 1976.

 

 

 

Ce poème fait partie du recueil de Leconte de Lisle intitulé Poèmes Barbares (1862-1878). La fin de l’homme, écrit en alexandrins, décrit les derniers jours d’Adam, ses dernières réflexions et enfin sa prière. A travers la description de ses derniers instants, le poète rappelle ce que furent les prémices de l’humanité : le jardin d’Eden, la création de l’homme et de la femme, le péché originel et ses conséquences, Abel et Qaïn, Seth...

 

Vers 1 à 5 : La première strophe nous présente la situation des personnages bibliques : Qaïn condamné à errer sur la terre après le meurtre de son frère Abel (v.1), Eve déjà morte “Dans la terre muette Eve dormait, ...”, Seth dernier fils d’Adam et Eve encore bien jeune : “Celui qui naquit tard, en Hébron, grandissait”, et enfin Adam, âgé et fatigué : “Comme un arbre feuillu, mais que le temps émonde, / Adam, sous le fardeau des siècles, languissait.”

Vers 6 à 10 : Leconte de Lisle décrit d’abord l’homme “en sa gloire première”, tel que Dieu le façonna, c’est-à-dire fort et beau, immortel, à l’âme pure. “Chair neuve où l’âme vierge éclatait en lumière / Devant la vision de l’immortalité.” (v.9-10).

Vers 11 à 15 : Cette strophe s’oppose radicalement à la précédente. En effet, Adam y est décrit comme un vieillard tremblant, triste et fatigué. Le vers 11 rappelle le péché originel par l’expression “l’irréparable chute” et les conséquences de cet acte par “...et la misère et l’âge”. Adam, par son péché, a été chassé du jardin d’Eden où le travail était joie et facilité, mais par cet acte malheureux ,il a connu la misère et le dur labeur.

Vers 16 à 20 : les mots “arides” au vers 16, “antre” au vers 17, “abîme” au vers 18 montrent la rigueur de la vie d’Adam en comparaison avec la vie qu’il avait avant la chute. Son teint est halé car “la neige et le soleil multipliaient ses rides”. Adam semble avoir sombré dans l’ennui (v. 20) tentant d’oublier.

Vers 20 à 25 : Dans son repli sur lui-même, Adam ne reste pas seul, son fils prend soin de lui et tente de lui redonner goût à la vie. En l’appelant “Fils du Très-Haut, mon père...” Seth, son fils, rappelle à Adam que malgré toutes ses épreuves il reste la création de Dieu, qui fit de l’homme l’achèvement de la création du monde, son couronnement.

Vers 26 à 30 : Leconte de Lisle décrit dans cette strophe, avec une infinie perfection, l’état du ciel, l’atmosphère du soir où Adam, enfin, sortit de son isolement intérieur et “gravit les coteaux d’Hébron.” Hébron, d’où Dieu aurait pris la terre destinée à façonner Adam.

Vers 31 à 35 : Adam, pour s’adresser à Dieu et réfléchir sur sa vie, choisit le sommet d’Hébron, dominant ainsi ce qui fut sa terre d’accueil lorsqu’il fut chassé du Paradis. Comme le rappelle le vers 32 : “L’Hôte antique d’Eden...” De là, dominant la terre, création de Dieu, il se remémore sa vie et les êtres chers partis avant lui. “...Sentit des maux soufferts croître la lourde charge : / Eve, Abel et Qaïn, et l’éternel péché!” (vers 34-35). Le péché et ses suites pèsent sur la conscience d’Adam comme une lourde charge difficile à supporter. Les remords le rongent...

Vers 36 à 40 : Adam rappelle qui fut Eve aux vers 36 et 37, cette femme que Dieu lui donna, celle qui était la chair de sa chair et l’os de ses os, “l’inexprimable amour de sa jeunesse”, celle par qui la chute arriva : “Par qui, hors cet amour, tout changea sous le ciel”. Ce vers est magnifique car il montre que malgré toutes les épreuves qu’ils ont traversées par la faute du serpent qui tenta Eve, leur amour n’a pas changé. Enfin, Adam se rappelle Qaïn errant quelque part pour avoir tué son frère Abel, mais qui n’en reste pas moins son fils. Au souvenir de ces êtres chers à son cœur et loin de lui, Adam, vieux et las de la vie, souhaite rejoindre son épouse et son fils dans leur long sommeil. “Et désira mourir comme Eve et comme Abel!”

Vers 41 à 45 : C’est du haut d’Hébron, face au lever du soleil et si proche des cieux, qu’Adam “depuis cent ans muet”, s’adressera à son créateur par ces mots “Grâce, Seigneur!” En cet appel, le poète fait résonner à la fois la détresse et la fatigue de l’homme, mais aussi son espoir en Dieu ; allant jusqu’à ignorer le “fruit empoisonneur” source de sa Chute. (vers 43).

Vers 46 à 50 : Cette strophe est véritablement une prière, presque une longue plainte d’Adam qui exprime sa souffrance, soulignant ainsi qu’il n’a pas oublié ce pourquoi il est en terre d’Hébron et non dans le Jardin d’Eden. “J’ai tant saigné de l’âme et du corps sous vos armes”. Adam crie sa souffrance.

Vers 51 à 55 et vers 56 à 60 : Leconte de Lisle, amoureux de la Nature, décrit avec magnificence le jardin d’Eden, le paradis perdu. Dans ces deux strophes, Adam loue la beauté et la douce vie d’Eden : “O jardin d’Iahvèh, Eden, lieu de délices”. Le vers 60 laisse prévoir la suite ... “Salut! Je vous salue une dernière fois!”

Vers 61 à 66 : Ici Adam salue la terre d’Hébron où “sommeille...tout ce qui [lui] fut cher...”, la terre où il se réfugia après la chute, la terre où ses fils se déchirèrent.

Vers 67 à 70 : Cette strophe enfin est la prière d’Adam. Il demande à son créateur, “vous par qui j’ai dû naître”, de reprendre sa vie : “Prenez aussi le jour que vous m’avez donné”.

Vers 71 à 75 et vers 76 et 80 : Leconte de Lisle décrit dans ses deux dernières strophes la fin de l’Homme, dont la vie fut emportée selon sa prière dans le déchaînement des éléments.

“L’Homme ayant dit cela, voici, par la nuée,

Qu’un grand vent se leva de tous les horizons

Qui courba l’arbre altier au niveau des gazons,

Et, comme une poussière au hasard secouée,

Déracina les rocs de la cime des monts.

 

 

Et sur le désert sombre, et dans le noir espace,

Un sanglot effroyable et multiple courut,

Chœur immense et sans fin, disant : - Père, salut !

Nous sommes ton péché, ton supplice et ta race ...

Meurs, nous vivrons ! - Et l’Homme épouvanté mourut.”

(Vers 71 à 80)

 

Dans ce magnifique poème, Leconte de Lisle a traité de la fin d’Adam en se fondant sur le texte biblique décrivant le péché originel et ses conséquences et en se projetant dans l’imaginaire mythique.

 

IV - La question de la culpabilité des premiers parents :

 

Le péché a fait “boule de neige” , entraînant avec lui une accumulation de malheurs : travail, souffrance, mort. Il serait faux d’isoler le premier péché, le plus lourd de conséquences qu’on puisse imaginer, du tableau que l’auteur de la Genèse a lui-même peint d’une succession de chutes qui ont intensifié la première. Adam paraît porter la responsabilité de la situation pécheresse et malheureuse de toute l’humanité, or ce sont tous les hommes qui, pécheurs depuis les origines, sont responsables du péché du monde, que, selon la doctrine chrétienne, le Christ est venu vaincre : “ ...il voit Jésus et dit : “Voici l’agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde.” (Jn. I, 29).

D’après l’interprétation chrétienne, il n’y a jamais eu de temps où l’homme, devenu capable d’option libre, n’ait été pécheur, sinon toute une partie de l’humanité n’aurait pas eu besoin de la grâce rédemptrice du Christ et la rédemption opérée par le Christ ne serait pas universelle.

Qu’on admette ou non l’historicité d’Adam comme premier pécheur, la chrétienté nous rappelle souvent que la masse humaine a été pécheresse dès que ses membres ont été capables de distinguer le bien du mal. Mais cela ne signifie pas que le premier acte libre posé par un homme adulte ait été nécessairement un péché. Il suffit d’admettre qu’il n’y a jamais eu, aux origines, d’homme adulte capable d’acte libre qui n’ait été pécheur durant son existence terrestre. Nous ne pouvons savoir réellement quand l’homme, par l’éveil de sa raison et de sa conscience, a été capable de pécher. Le ou les premiers hommes envisagés par les paléontologues n’ont pu être le ou les premiers hommes envisagés par la révélation biblique. Bien des générations ont dû passer avant que l’humanité ne devienne capable de commettre un acte vraiment “peccamineux” tel qu’il est décrit symboliquement dans le récit de la Genèse. Si le péché d’Adam et Eve raconté en Genèse II et III est l’original de tout péché commis par l’humanité depuis ses origines, le récit du premier péché nous révèle ce qui est fondamentalement notre péché comme rupture de notre relation filiale et amicale avec Dieu.

Le christianisme enseigne que tous les hommes naissent sans la grâce filiale, par solidarité avec Adam et Eve pécheurs, c’est-à-dire avec toute l’humanité qui est pécheresse depuis ses origines. Mais tous les hommes peuvent renaître fils de Dieu.

CONCLUSION :

Finalement, le péché des origines ne fut que le début d’une très longue histoire, celle d’une humanité qui sera pécheresse jusqu’à la fin des temps. Certes les premiers hommes, par leur faute initiale, ont inauguré le règne du péché dans le monde, mais ils ne firent que l’inaugurer : le règne du péché se manifeste dès les premiers récits qui, dans la Genèse, suivent celui du péché d’Adam. Les poèmes et les textes que nous avons traités dans notre dossier reprennent, bien sûr, le thème du péché originel, mais plus largement l’idée que l’homme est uni à Dieu, que ce soit dans sa création, dans sa faute, dans son châtiment, ou bien dans son repentir : l’homme est dépendant de Dieu, comme le fils est dépendant de son père.

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

Dictionnaires:

 Dictionnaire culturel de la Bible, Cerf-Nathan, 1990.

 Encyclopédie Universalis, Dictionnaire du Judaïsme, art. “Adam”, art. “Eve”, Albin Michel, 1998.

 

Edition de la Bible: (Version française).

 La Bible de Jérusalem, Cerf, Paris, 1973.

 

Livres d’interprétation de la Bible:

 A.Paul, La Bible, Histoire, Textes, Interprétations, Nathan.

 A.Soued, Les symboles dans la Bible, Chap. XII et XII, Jacques Grancher, 1993.

 F.Comte, Les grandes figures de la Bible, coll. “Les compacts”, Bordas, Paris, 1992.

 Janine Hourcade, La femme dans l’église.

 

Etudes spécifiques sur la Genèse:

 R.Graves, R.Patai, Les mythes hébreux, Fayard, 1987.

 J.Bur, Le péché originel, Cerf, 1988.

 R.Couffignol, Le drame de l’Eden, Publication de l’Université de Toulouse, 1980.

 

Collections littéraires:

 Bogaert et Passeron, Les lettres françaises, Moyen-Age, chap. sur le théâtre religieux, Magnard, Paris, 1954.

 Lagarde & Michard: Moyen-Age, Bordas, 1960.

 Lagarde & Michard: XIX°, Bordas, 1968.

 Lagarde & Michard: XX°, Bordas, 1962.

 Leconte de Lisle, Poèmes Barbares, tome II, Critique par E. Pitch, Les Belles Lettres, Paris, 1976.

 

 

 

 

Marc Chagall, « Adam et Eve chassés du Paradis terrestre », Message biblique, 1954-1967, Nice.

 

Michel-Ange, Voûte de la Chapelle Sixtine, 1512

 

 

 

 

 

Adam et Eve (Florie Douls, Nora Lebbos)

Adam et Eve, œuvre du Tintoret.

 

 

METHODOLOGIE

A l’aide du travail réalisé en exposé par Marie Gaulier et Ophélie Sanchez sur Adam et Eve, nous allons tenter d’approfondir le thème suivant : l'évolution des représentations du couple de l’Eden dans la culture occidentale.

Pour effectuer nos premières recherches, nous nous sommes rendues à la bibliothèque de théologie de la faculté catholique de Lyon. Nous avons eu accès à divers ouvrages de référence tels que le Dictionnaire de Théologie Catholique ou le Dictionnaire culturel de la Bible (Nathan). Ces derniers nous ont renvoyées à des interprétations littéraires et artistiques du mythe étudié. De ce fait, dans la même journée, nous sommes allées à la bibliothèque municipale de la Part-Dieu.

Là, nous avons cherché des œuvres se rapportant au sujet. C’est ainsi que nous avons étudié, entre autres, Les femmes célèbres de la Bible (Haag-Kirchberger-Solle), le Dictionnaire des Symboles, les Contes Humoristiques de Mark Twain.

Après cette recherche bibliographique, nous nous sommes partagé la lecture de deux ouvrages, La Faute de l’Abbé Mouret de Zola et Libre réponse à un scandale de Gustave Martelet.

Suite à nos lectures, nous nous sommes retrouvées plusieurs fois pour mettre en commun nos idées. Dans le même temps, nous avons établi un plan et mis en évidence des thèmes.

Surprises par l’impact du sujet sur la culture et l’étendue des ouvrages s’y référant, nous n’avons pu rendre à temps le dossier demandé.

Nous y avons consacré approximativement trois semaines. A l’heure où nous rédigeons ce dossier, les vacances de Noël ont débuté et notre principale difficulté, étant donné que les salles informatiques de la faculté sont fermées, est de transcrire notre travail sur ordinateur. Nous sommes encore incertaines du dénouement de la situation. Plaise à Dieu que nous rendions ce devoir à temps !

 

PLAN DU DOSSIER

Introduction

I- ADAM ET EVE jugés par la postérité.

1) Faute d’Eve, faute d’Adam.

2) Valorisation de la transgression et de son instigatrice.

3) Une transgression légitimée par l’amour.

II- LE PECHE ORIGINEL : un thème controversé.

1) Une faute héréditaire (point de vue des théologiens).

2) Un acte d’affranchissement nécessaire (positions de la philosophie et de la psychanalyse).

Conclusion

 

INTRODUCTION

 

Le mythe d'Adam et Eve, parents de l'humanité selon la Bible, est fondamental dans notre culture. Ce couple, source d'inspiration pour les artistes, parfois sublimé, parfois condamné, a été l'objet de maintes controverses. Alors qu’il est appelé par Dieu à dominer la création, c’est par sa faute que le mal entre dans le monde. Mais cette faute implique-t-elle une perte irréversible dont tous les hommes après Adam et Eve devront faire les frais, ou bien est-elle plutôt un acte originel de libération qui ouvrirait de nouveaux horizons à une nature humaine comme bridée avant lui ?

Nous verrons dans une première partie l'image de l'homme et de la femme que le couple de l’Eden a laissée dans notre culture, pour ensuite nous intéresser à la valeur paradoxale de leur acte.

 

Miniature de la chute d'Adam et Eve : Tentation et chute d'Adam et Eve. Manuscrit grec de l'octateuque. Atelier de Constantinople, XIIe siècle, Bibliothèque de Topkapi, Istanbul.

Cette représentation comporte trois scènes consécutives. La première scène montre Eve face au serpent à quatre pattes : celui-ci sera condamné à ramper suite à la punition divine.

La différence sexuelle est à peine visible entre Adam et Eve.

La deuxième scène présente le couple en pleine discussion. Dans la troisième, Adam et Eve sont en train de manger le fruit défendu.

 

 

I- ADAM ET EVE JUGES PAR LA POSTERITE.

 

1) Faute d’Eve, faute d’Adam.

 

Adam, d’après la Bible, est façonné « à l'image de Dieu » (Genèse I, 27) . Comme le montre la fresque de Michel-Ange représentant la création d’Adam (Chapelle Sixtine, 1508 - 1512), un lien fort unit le Créateur au premier homme, qu’il a créé de ses propres mains et non pas de son Verbe comme les autres êtres. C’est à l’homme que Dieu énonce les règles du Jardin d’Eden, c’est donc à lui qu’incombe le devoir de les respecter et de les faire respecter, notamment en ne touchant pas à l’arbre de la Connaissance. De nombreuses représentations artistiques mettent en valeur le couple édénique d’avant la faute (cf Adam et Eve au jardin d'Eden - Lazerges), couple heureux au milieu d’une nature luxuriante, symbole d’un âge d’or révolu.

Car l’homme ne conservera pas cette haute dignité que Dieu lui a donnée : il transgresse le commandement divin et permet ainsi au mal suggéré par le serpent de se répandre dans le monde par son intermédiaire.

 

 

Adam et Eve au jardin d'Eden, d'après Hippolyte Lazergues (1817-1887), 1853.

 

 

On pourrait attribuer à l’homme et à la femme une part égale de responsabilité dans le premier péché : Eve se laisse séduire par le serpent, mais Adam, qui avait reçu le commandement directement de la bouche de Dieu, le transgresse pourtant. L’homme, qui dans la tradition patriarcale représente l’autorité, celui dont la parole a force de loi, a lui aussi succombé à la tentation alors qu’il se devait de montrer la voie de la raison.

Cependant, c’est à la femme que la plupart des interprétations imputent la perte du monde paradisiaque. En effet, l’image négative de la femme véhiculée par les premières sociétés est à l’origine d’une misogynie qui a perduré pendant des siècles. Certains théologiens, tel saint Augustin aux IVe- Ve siècles, ont contribué à diffuser une image de la femme inspiratrice du mal. Créée à partir d’une côte d’Adam, comme le souligne cette tradition interprétative qui s’appuie sur la seconde version de la création de la femme dans le texte biblique (Genèse II, 21-22), c’est-à-dire créée à partir d’une infime parcelle du corps de l’homme et sans lien direct avec Dieu, elle est d’emblée considérée comme inférieure, physiquement et spirituellement. Le fait qu’elle cède à la tentation éprouvée pour le fruit est interprété comme la marque d’un esprit faible et malléable. Le texte biblique lui-même — le verset 27 du livre I de la Genèse, « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa », mais aussi certaines interprétations divergentes de la mystérieuse « côte » — donne des arguments pour une vision plus égalitaire des deux sexes, mais la tendance dominante reste la doctrine de l’infériorité féminine.

Le plus souvent, il est convenu que la femme seule est responsable du malheur de l'humanité : on la considère comme la séductrice. Il paraît normal qu'elle soit châtiée doublement par Dieu (elle enfante dans la douleur et elle est soumise à l'homme), alors qu'Adam ne l'est qu'une fois (il travaille la terre). On va même jusqu'à assimiler l’image de la femme à celle du Mal : dans Le péché originel et l’expulsion du paradis terrestre de Michel Ange, le serpent qui s’enroule autour de l’arbre a un corps et un visage de femme, de même chez Raphaël dans Adam et Eve sont séduits par le serpent.

Dans la Faute de l'abbé Mouret de Zola, le frère Archangias, un personnage typique de l’attitude misogyne — il affirme par exemple : « La femme pousse toujours en elles [les gamines], elles ont la damnation dans leur jupe. Des créatures à jeter au fumier, avec leur saleté qui empoisonne. » —, voyant Albine et Serge nus dans le Paradou, s’adresse à l’homme en disant : « Ne voyez-vous pas la queue du serpent se tordre parmi les mèches de ses cheveux ? » (fin du livre II).

 

Michel Ange, Le Péché originel et l'expulsion du Paradis terrestre, 1508-1512.

Le péché originel. d'après Sisto BADALOCCHIO (1581-1647).

Adam et Eve sont séduits par le serpent, d'après Raphaël, le Péché Originel (Vatican, 2e loge).

 

 

2) Valorisation de la transgression et de son instigatrice.

 

Cependant, des protestations se sont élevées contre ces propos misogynes et archaïques. Elles accordent toujours une responsabilité plus grande à Eve qu’à Adam dans l’acte commis, mais voient dans cet acte une démarche positive. Elles mettent en avant l’acquisition de la connaissance permise à l’humanité grâce à l’initiative d’Eve. Sans la curiosité de cette dernière, les hommes n'auraient pu accéder au savoir. Alors qu’Adam menait une vie paisible, sans problème et ne cherchait en aucun cas à sortir de son existence « idéale », Eve, moins par naïveté que par désir de changement, prend une position dominante, cueille le fruit défendu et le présente à Adam : elle rompt la monotonie d’une vie trop facile au jardin d’Eden ; elle prend seule la décision d’aller contre le commandement divin et Adam, censé faire respecter l’Interdit, n’est pas assez fort pour empêcher cet acte d’affranchissement dans lequel attrait de la nourriture, esthétique et connaissance au sens intellectuel et sexuel vont de pair.

N. B. On peut rapprocher la soumission du premier homme qui se laisse entraîner par sa femme de la thématique médiévale de l’amour courtois. Même si les enjeux sont très différents, il y a une part de séduction subversive dans le jeu de la Dame. Ainsi, dans Le chevalier à la charrette (vers 1170) de Chrétien de Troyes, la reine Guenièvre, pour exercer son pouvoir sur Lancelot, impose à ce dernier d'arrêter de combattre lors d’un tournoi, ce qu’il fait par dévotion pour elle.

 

3) Une transgression légitimée par l’amour.

 

Plus qu’un premier couple de pécheurs, les artistes aiment à nous montrer dans Adam et Eve les premiers amants, qui acceptent une vie dure mais à deux. Adam se laisse convaincre malgré la menace d’un châtiment sévère. En outre, il oublie momentanément sa propre supériorité par amour pour Eve. Le récit de la chute s’ouvre en un véritable hymne à l’amour. Jusque dans la mort, Adam et Eve veulent demeurer unis : on peut lire dans Les femmes célèbres de la Bible qu’« après la mort d’Adam, Eve pleura et demanda à Dieu de ne pas la séparer du corps d’Adam dont elle était issue. Il l’exauça et la fit mourir à son tour ». De même, Mark Twain imagine qu'Adam écrit sur le tombeau d’Eve « Là où elle était, était l’Eden. »

Le couple édénique préfigure les couples célèbres de la littérature tels que Tristan et Iseult, Roméo et Juliette, Serge et Albine dans La Faute de l’Abbé Mouret. Leurs histoires peuvent se rattacher à celle d’Adam et Eve parce qu’elles se finissent tragiquement : ces couples sont condamnés par la société, par la famille, par le dogme religieux ou même par Dieu.

Par ailleurs, le mythe d'Adam et Eve a nourri directement l’imaginaire de certains auteurs. Récemment, Mark Twain dans ses Contes humoristiques a créé le journal d’Adam, dans lequel on peut lire : « Décidément il vaut mieux vivre avec elle, en dehors du Jardin que sans elle, à l’intérieur des portes (. . .) Bénie soit la catastrophe qui m’a uni à elle ». Dans le journal d’Eve on peut lire : « J’ai perdu le Paradis, mais je l’ai trouvé [Adam]. C’est lui qui est le Paradis. Et je suis heureuse. Il m’aime autant qu’il le peut. »

 

 

II- LE PECHE ORIGINEL : UN THEME CONTROVERSE.

 

1) Une faute héréditaire.

 

Dans la tradition chrétienne initiée par saint Paul et saint Augustin, ce que l’on appelle le « péché originel », la faute des premiers parents transmise héréditairement à toute l’humanité, est avant tout un péché d’orgueil. Pour certains théologiens, cette faute n’aurait même aucune dimension sexuelle. L’essence du péché tiendrait dans la prétention de l’homme à vouloir devenir Dieu par lui-même.

Sans cette nature orgueilleuse de l’homme, jamais peut-être il n’y aurait eu péché. Saint Augustin l’exprime clairement : « Il ne faut pas croire que le tentateur eût vaincu l’homme, s’il ne s’était d’abord élevé dans l’âme de celui-ci un orgueil qu’il aurait dû réprimer. » (cf Libre réponse à un scandale -G. Martelet).

En accédant à la connaissance, l’homme prend conscience du bien et du mal. Dieu est préoccupé par ce pouvoir nouveau de l’homme associé à sa nature désirante. Il déclare à la fin du mythe : « Voilà que l’homme est devenu comme l’un de nous, pour connaître le Bien et le Mal ! Qu’il n’étende pas maintenant la main, ne cueille aussi de l’arbre de la vie, n’en mange et ne vive pour toujours ! » (Genèse III, 22)

 

Dans la perspective chrétienne, Eve peut préfigurer Marie, qui se doit de racheter le personnage de la femme aux yeux du Créateur. Zola, dans La faute de l’Abbé Mouret, parle ainsi de la vierge Marie, celle qui fut « l’ennemie irréconciliable de Satan, l’Eve nouvelle annoncée comme devant écraser la tête du serpent ». Mais surtout, la théologie paulinienne présente Adam comme celui par qui le péché est entré dans le monde, et Jésus Christ comme un « nouvel Adam », celui par qui le rachat peut advenir. Le premier homme transmet à tous l’hérédité du péché et fait de l’humanité une race pécheresse. Saint Paul met en parallèle la solidarité de tous dans Adam pécheur et la solidarité de tous dans le Christ sauveur. En effet, il existe un paradoxe dans la nature du péché lié à l’œuvre salvifique du Christ. Adam a introduit le péché et la mort sur terre et, de ce fait, le salut amené par le Christ. Sans la faute, les hommes n'auraient jamais connu l'amour et le sacrifice d'un Christ sauveur. Après étude des Pensées de Pascal, Gustave Martelet affirme que « Tout homme est dit pécheur parce que le Christ est, pour tout homme, reconnu sauveur. »

 

 

 

 

2) Un acte d’affranchissement nécessaire.

 

La majorité des philosophes se tourne vers l’idée du péché comme une étape nécessaire dans l'évolution de l’humanité. Selon Emmanuel Kant, l’expulsion du paradis doit être interprétée comme le passage de l’hégémonie de la nature à l’état de liberté. Avec la connaissance, l'homme découvre un éventail de choix ; le libre-arbitre est source de liberté pour l’homme.

 

Les représentations psychanalytiques du mythe nous montrent le péché comme un acte permettant une renaissance. Pour Frédéric Schiller, cité dans les Femmes Célèbres de la Bible, « L’expulsion est une phase de l’enfantement : le fœtus est expulsé du sein de le mère, dans lequel il obtenait sans se donner de peine tout ce dont il avait besoin pour vivre : respiration et nourriture. Après l’expulsion commence la vie, le travail, la peine et la sexualité. Sans Eve nous serions encore « enclos » dans l’innocence et le rêve. »

Plus qu'une naissance, certains psychanalystes voient dans le péché originel une sortie de l’enfance. Au début de L’avenir d’une Illusion, Freud écrit : « L’homme ne peut pas éternellement demeurer un enfant, il lui faut s’aventurer dans l’univers hostile. »

Bruno Bettelheim fait dans la Psychanalyse des rêves un rapprochement du mythe biblique avec le conte de Blanche-Neige. Cette dernière succombe à la tentation du « fruit défendu » (la pomme), contre la mise en garde des nains (pouvant être comparés à l’interdit divin). De ce fait, elle passe d’une période de latence aux troubles de l’adolescence. Bettelheim avance que « nous finissons tous par être expulsés du paradis originel de l’enfance, où tous nos désirs sont comblés sans aucun effort de notre part. Lorsque nous apprenons le Bien et le Mal, il semble que notre personnalité soit coupée en deux : d’une part le chaos rouge de nos émotions déchaînées (le ça) et d’autre part la pureté de notre conscient (le surmoi). »

A la suite des études psychanalytiques et philosophiques, de nombreux écrivains ont vu dans le péché un acte d’épanouissement de l’homme. Pour Zola, l’expérience de la chair permet à Serge de devenir « complet »(cf. 3e extrait de l’annexe). C’est une étape vers la perfection de l’homme.

 

 

CONCLUSION

 

Condamné dans la Bible, parce qu’expulsé du paradis et châtié, le couple de l’Eden suscite, encore de nos jours, différentes prises de position. Dans la perspective théologique de la faute originelle, il a brisé l’harmonie qui l’unissait à Dieu et s’est donc atrophié lui-même, rendant impossible sa ressemblance parfaite avec Dieu : après Adam et Eve, l’innocence de l’homme n’est plus possible à retrouver sans intervention divine. Mais de nombreux penseurs modernes voient dans la faute initiale le point de départ d’un accomplissement nécessaire et bénéfique pour l’humanité.

A notre avis, l’apport du savoir valait bien le prix du châtiment. L’acte des parents de l’humanité, pécheurs mais bienfaiteurs, nous offre le plus beau des cadeaux : celui de la connaissance, qui permet la liberté. Pour Frédéric Schiller, la faute originelle est « l’événement le plus heureux du monde. »

 

BIBLIOGRAPHIE

 

Dictionnaire de Théologie Catholique

Dictionnaire culturel de la Bible

Dictionnaire des symboles

Les grandes notions du christianisme de F. Comte

Les femmes célèbres de la Bible de Haag-Kirchberger-Solle

De Dürer à Chagall : Adam et Eve dans la peinture

Libre réponse à un scandale de G. Martelet

Psychanalyse des contes de fées de B. Bettelheim

La faute de l’Abbé Mouret de Emile Zola (1875)

Les contes humoristiques de Mark Twain

 

 

ANNEXE

Extraits du livre d’Emile ZOLA, La Faute de l’Abbé Mouret (coll. Folio, Gallimard, 1991).

Le cinquième volume de la saga familiale des Rougon-Macquart fut écrit en 1875. Zola avoue avoir « calqué le drame de la Bible ». Le héros de ce roman, Serge Mouret, est prêtre dans un village du Midi de la France. Il mène une vie pieuse et morne : cependant, à la suite d'une maladie, suivie d'une amnésie, son oncle le confie à une jeune fille, Albine, habitant dans le Paradou (reproduction du jardin d'Eden). Là, il découvre l'amour de la femme et la luxuriance du monde. Ces deux jeunes gens passent leurs journées entières à se promener dans le Paradou.

Le texte proposé ci-dessous évoque l'arbre (cf l'Arbre de la connaissance) que recherche Albine et qui doit leur procurer « un bonheur redoutable ».

 

Et elle ajouta d'un air grave qui feignait de plaisanter : « Tu sais bien que je cherche mon arbre. »

Alors il se mit à rire, offrant de chercher avec elle. Il se faisait très doux, pour ne pas l'effrayer davantage ; car il voyait qu'elle était encore frissonnante, bien qu'elle eût repris sa marche lente à son côté. C'était défendu, ce qu'ils allaient faire là, ça ne leur porterait pas chance ; et il se sentait ému, comme elle, d'une terreur délicieuse qui le secouait d'un tressaillement à chaque soupir lointain de la forêt. L'odeur des arbres, le jour verdâtre qui tombait des hautes branches, le silence chuchotant des broussailles, les emplissaient d'une angoisse comme s'ils allaient, au détour du premier sentier, entrer dans un bonheur redoutable. (Livre Deuxième)

 

C'est le moment de la découverte de l'arbre du Paradou. Zola met ici l'accent sur le pouvoir du jardin qui pousse Albine et Serge l'un vers l'autre.

 

« C'est là », dit Albine.

Elle s'approcha la première, la tête de nouveau tournée, tirant à elle Serge ; puis, ils disparurent derrière le frisson des feuilles remuées, et tout se calma. Ils entraient dans une paix délicieuse.

C'était, au centre, un arbre noyé d'une ombre si épaisse, qu'on ne pouvait en distinguer l'essence. Il avait une taille géante, un tronc qui respirait comme une poitrine, des branches qu'il étendait au loin, pareilles à des membres protecteurs. Il semblait bon, robuste, puissant, fécond ; il était le doyen du jardin, le père de la forêt, l'orgueil des herbes, l'ami du soleil qui se levait et se couchait chaque jour sur sa cime. De sa voûte verte, tombait toute la joie de la création : des odeurs de fleurs, des chants d'oiseaux, des gouttes de lumière, des réveils frais d'aurore, des tiédeurs endormies de crépuscule. Sa sève avait une telle force, qu'elle coulait de son écorce ; elle le baignait d'une buée de fécondation ; elle faisait de lui la virilité même de la terre. Et il suffisait à l'enchantement de la clairière. Les autres arbres, autour de lui, bâtissaient le mur impénétrable qui l'isolait au fond d'un tabernacle de silence et de demi-jour ; il n'y avait là qu'une verdure, sans un coin de ciel, sans une échappée d'horizon, qu'une rotonde, drapée partout de la soie attendrie des feuilles, tendue à terre du velours satiné des mousses. On y entrait comme dans le cristal d'une source, au milieu d'une limpidité verdâtre, nappe d'argent assoupie sous un reflet de roseaux. Couleurs, parfums, sonorités, frissons, tout restait vague, transparent, innommé, pâmé d'un bonheur allant jusqu'à l'évanouissement des choses. Une langueur d'alcôve, une lueur de nuit d'été mourant sur l'épaule nue d'une amoureuse, un balbutiement d'amour à peine distinct, tombant brusquement à un grand spasme muet, traînaient dans l'immobilité des branches, que pas un souffle n'agitait. Solitude nuptiale, toute peuplée d'êtres embrassés, chambre vide, où l'on sentait quelque part, derrière les rideaux tirés, dans un accouplement ardent, la nature assouvie aux bras du soleil. Par moments, les reins de l'arbre craquaient ; ses membres se raidissaient comme ceux d'une femme en couches ; la sueur de vie qui coulait de son écorce pleuvait plus largement sur les gazons d'alentour, exhalant la mollesse d'un désir, noyant l'air d'abandon, pâlissant la clairière d'une jouissance. L'arbre alors défaillait avec son ombre, ses tapis d'herbe, sa ceinture d'épais taillis. Il n'était plus qu'une volupté.

Albine et Serge restaient ravis. Dès que l'arbre les eut pris sous la douceur de ses branches, ils se sentirent guéris de l'anxiété intolérable dont ils avaient souffert. Ils n'éprouvaient plus cette peur qui les faisait se fuir, ces luttes chaudes, désespérées, dans lesquelles ils se meurtrissaient, sans savoir contre quel ennemi ils résistaient si furieusement. Au contraire, une confiance absolue, une sérénité suprême les emplissaient ; ils s'abandonnaient l'un à l'autre, glissant lentement au plaisir d'être ensemble, très loin, au fond d'une retraite miraculeusement cachée. Sans se douter encore de ce que le jardin exigeait d'eux, ils le laissaient libre de disposer de leur tendresse ; ils attendaient, sans trouble, que l'arbre leur parlât. L'arbre les mettait dans un aveuglement d'amour tel, que la clairière disparaissait, immense, royale, n'ayant plus qu'un bercement d'odeur.

Ils s'étaient arrêtés, avec un léger soupir, saisis par la fraîcheur musquée.

« L'air a le goût d'un fruit », murmura Albine. (Livre Deuxième, XV)

 

Est évoqué ici l'accomplissement de l'homme à travers la découverte de la chair par les deux amants. Mais déjà le danger menace.

Lorsque Albine et Serge s'éveillèrent de la stupeur de leur félicité, ils se sourirent. Ils revenaient d'un pays de lumière. Ils redescendaient de très haut. Alors, ils se serrèrent la main, pour se remercier. Ils se reconnurent et se dirent :

« Je t'aime, Albine.

— Serge, je t'aime. »

Et jamais ce mot : « Je t'aime » n'avait eu pour eux un sens si souverain. Il signifiait tout, il expliquait tout. Pendant un temps qu'ils ne purent mesurer, ils restèrent là, dans un repos délicieux, s'étreignant encore. Ils éprouvèrent une perfection absolue de leur être. La joie de la création les baignait, les égalait aux puissances mères du monde, faisait d'eux les forces mêmes de la terre. Et il y avait encore, dans leur bonheur, la certitude d'une loi accomplie, la sérénité du but logiquement trouvé, pas à pas.

Serge disait, la reprenant dans ses bras forts :

« Vois, je suis guéri ; tu m'as donné toute ta santé. »

Albine répondait, en s'abandonnant :

« Prends-moi toute, prends ma vie. »

Une plénitude leur mettait la vie jusqu'aux lèvres. Serge venait, dans la possession d'Albine, de trouver enfin son sexe d'homme, l'énergie de ses muscles, le courage de son cœur, la santé dernière qui avait jusque-là manqué à sa longue adolescence. Maintenant, il se sentait complet. Il avait des sens plus nets, une intelligence plus large. C'était comme si, tout d'un coup, il se fût réveillé lion, avec la royauté de la plaine, la vue du ciel libre. Quand il se leva, ses pieds se posèrent carrément sur le sol, son corps se développa, orgueilleux de ses membres. Il prit les mains d'Albine, qu'il mit debout à son tour. Elle chancelait un peu, et il dut la soutenir.

« N'aie pas peur, dit-il. Tu es celle que j'aime. »

Maintenant, elle était la servante. Elle renversait la tête sur son épaule, le regardant d'un air de reconnaissance inquiète. Ne lui en voudrait-il jamais de ce qu'elle l'avait amené là ? Ne lui reprocherait-il pas un jour cette heure d'adoration dans laquelle il s'était dit son esclave ? (Livre Deuxième, XVI)

 

 

Albine, inquiétée de la découverte de sa pudeur, se couvre de feuilles de vigne, élément tiré du thème biblique.

 

« Je sais bien que le jardin est notre ami … Alors, c'est que quelqu'un est entré. Je t'assure que j'entends quelqu'un. Je tremble trop. Ah ! je t'en prie, emmène-moi, cache-moi. »

Ils se remirent à marcher, surveillant les taillis, croyant voir des visages apparaître derrière chaque tronc. Albine jurait qu'un pas, au loin, les cherchait.

« Cachons-nous, cachons-nous », répétait-elle d'un ton suppliant.

Et elle devenait toute rose. C'était une pudeur naissante, une honte qui la prenait comme un mal, qui tachait la candeur de sa peau, où jusque là pas un trouble du sang n'était monté. Serge eut peur, à la voir ainsi toute rose, les joues confuses, les yeux gros de larmes. Il voulait la reprendre, la calmer d'une caresse ; mais elle s'écarta, elle lui fit signe, d'un geste désespéré, qu'ils n'étaient plus seuls. Elle regardait, rougissant davantage, sa robe dénouée qui montrait sa nudité, ses bras, son cou, sa gorge. Sur ses épaules, les mèches folles de ses cheveux mettaient un frisson. Elle essaya de rattacher son chignon ; puis, elle craignit de découvrir sa nuque. Maintenant, le frôlement d'une branche, le heurt léger d'une aile d'insecte, la moindre haleine du vent, la faisaient tressaillir, comme sous l'attouchement déshonnête d'une main invisible.

« Tranquillise-toi, implorait Serge. Il n'y a personne … Te voilà rouge de fièvre. Reposons-nous un instant, je t'en supplie. »

Elle n'avait point la fièvre, elle voulait rentrer tout de suite, pour que personne ne pût rire, en la regardant. Et, hâtant le pas de plus en plus, elle cueillait, le long des haies, des verdures dont elle cachait sa nudité. Elle noua sur ses cheveux un rameau de mûrier ; elle s'enroula aux bras des liserons qu'elle attacha à ses poignets ; elle se mit au cou un collier, fait de brins de viornes, si longs qu'ils couvraient sa poitrine d'un voile de feuilles.

« Tu vas au bal ? » demanda Serge, qui cherchait à la faire rire.

Mais elle lui jeta les feuillages qu'elle continuait à cueillir. Elle lui dit à voix basse, d'un air d'alarme : "Ne vois-tu pas que nous sommes nus ? »

Et il eut honte à son tour, il ceignit les feuillages sur ses vêtement défaits. (Livre Deuxième, XVI)

 

Pour Zola, si l'histoire d'Albine et de Serge se termine tragiquement, ce n'est pas à cause de leur faute mais à cause de la rigidité du dogme religieux. Zola se situe du côté des « athées religieux » (il ne croit plus en Dieu mais admire la Bible) et déclare avoir en horreur « l'amour aboutissant à la mort (. . .) la religion du renoncement poussée jusqu'à ce point louche où la virginité devient le crime humain, l'assassinat même de la vie (. . .). Je suis pour l'amour qui enfante, pour la mère et non pour la vierge : car je ne crois qu'à la santé, qu'à la vie, qu'à la joie.»