Le Cantique des Cantiques

 

Méthodologie

Introduction

I. L'ambiguïté formelle du poème

1. La reconnaissance de sa forme dramatique

2. Une mise en scène théâtrale

 

II. Un chant érotique

1. La nudité charnelle

2. L'éveil des sens

 

III. L'exégèse spirituelle du poème

1. Canonicité et mise en place de l'exégèse allégorique

2. L'amour de Yahvé pour Israël

3. L'union du Christ et de l'Eglise

 

Conclusion

Bibliographie

 

METHODOLOGIE

 

Je pense qu'il serait malhonnête de dire que ce sujet a été choisi par connaissance et affinités antérieures à l'élaboration de ce dossier. C'est purement et simplement par hasard que mon choix s'est porté sur ce poème sacré. Quelle ne fut pas ma surprise en découvrant sa richesse et sa grandeur : j'ai été séduite par l'originalité de sa forme et la portée infinie de sa signification. Tout d'abord, l'approche de ce texte a été purement affective et personnelle pour se concrétiser par la suite plus formellement.

Cette étude sur Le Cantique des Cantiques a été nourrie par la lecture d'ouvrages très divers, mais à mon sens complémentaires. Il faut dire que ce poème sacré est d'une polysémie si exceptionnelle qu'il est difficile de ne passe reporter à des ouvrages variés sur le sujet. Les livres en question ont été empruntés soit à la Bibliothèque Municipale de Lyon, soit à la Bibliothèque Centrale Universitaire.

Ce petit dossier a pour but de tirer l'essentiel des diverses interprétations du Cantique des Cantiques, en les rassemblant et en montrant leur complémentarité. Certes il a parfois été difficile, même à partir d'une étude exclusivement textuelle, de discerner le bien-fondé de certaines interprétations. Je pense que c'est ici la majeure difficulté du poème si bien que, à mon avis, il ne cessera jamais d'être commenté. C'est cela qui fait toute sa richesse et qui fait de lui un texte remarquable et exceptionnel.

 

INTRODUCTION

 

Le Cantique des Cantiques peut déconcerter le lecteur assidu de la Bible par son originalité, aussi bien en ce qui concerne sa forme poétique, sans unité apparente, que son contenu, un chant d'amour entre deux êtres humains. Le titre même du poème est imprégné de cette ambivalence : en effet, son sens étymologique vient du latin cantare, "chanter" en langue vulgaire, mais l'emploi du superlatif donne au texte son caractère à proprement parler, puisqu'il fait du poème un texte exceptionnel et hors du commun. Son étymologie plus tardive vient également du latin canticum, "chant religieux", qui donne dès lors toute sa dimension spirituelle au texte. Le poème confond ses personnages dans un dialogue sans réalité formelle et structurale apparente. Les vers semblent enchevêtrés les uns dans les autres, donnant ainsi une sorte de fluidité agréable au récit des amours de deux êtres humains, qui se cherchent et se répondent l'un à l'autre. L'amour qui semble les unir est empli d'images fortes en sensualité et en érotisme. Comment dès lors accorder au Cantique des Cantiques une place au sein du livre sacré ? L'arrière-plan mystique revendiqué par certains exégètes est-il justifiable ? Ce poème dramatique met réellement en scène l'ambiguïté d'un amour à la fois charnel et mystique, comme en témoigne l'étymologie du titre. Ce poème devient très vite un drame où les personnages sont avant tout humains, ce qui suffit à la dimension proprement érotique du texte, mais qui peuvent, au regard de certains exégètes judéo-chrétiens, devenir les allégories vivantes des relations entre Yahvé et Israël ou encore entre le Christ et l'Eglise.

 

I. L'ambiguïté formelle du poème

 

La forme originale du Cantique des Cantiques a donné lieu à bon nombre d'interprétations. En effet, ce qui surprend à la première lecture est l'agencement des vers, que l'on pourrait parfois croire hasardeux si l'on ne possédait pas quelques clefs de lecture. Or cette absence de forme n'est sans doute qu'apparente.

 

1. La reconnaissance de sa forme dramatique

 

De tous les textes littéraires et poétiques de l'histoire judéo-chrétienne, le Cantique des Cantiques est sans doute celui dont le plan est le plus obscur. Pourtant, on peut distinguer des allusions précises à l'action dramatique, dont on peut observer la composition générale. On s'aperçoit très vite en lisant le texte qu'il s'agit d'un dialogue entre l'époux et l'épouse. La Bible elle-même indique l'intervention d'un chœur à l'antique, mais ce découpage est arbitraire, car à l'origine il n'existe pas de parties différentes clairement dissociées, ni de distinction réelle entre les personnages. Dès lors, toute étude qui tente de découper le Cantique des Cantiques pour le structurer est risquée, mais reste nécessaire pour éclairer la compréhension du lecteur. Bon nombre de commentateurs considèrent le Cantique des Cantiques comme un recueil de poèmes mis à la suite les uns des autres comme l'ont été les Psaumes, par exemple. Les poèmes n'auraient qu'une unité thématique, l'amour entre deux êtres. Ces textes seraient alors simplement juxtaposés, de sorte qu'ils formeraient un recueil de poèmes lyriques, sans lien progressif de l'un à l'autre. Ce point de vue a été adopté par Richard Simon dans son Histoire critique du Vieux Testament, (1685), qui se fondait sur une critique philologique pour démontrer l'absence d'unité, si ce n'est stylistique, des poèmes. Mais cette interprétation est tout de même assez tardive par rapport à d'autres exégètes, qui voient dans le Cantique des Cantiques un poème dont l'unité est aussi bien stylistique et thématique que narrative.

Dès le troisième siècle de notre ère, Origène, l'un des premiers commentateurs du Cantique des Cantiques, s'intéresse de près à la forme du poème. Il le définit comme "un épithalame, c'est-à-dire un chant nuptial, écrit par Salomon sous la forme d'un drame." Dans cette citation, Origène suggère à la fois le genre et la forme du poème. La composition dramatique du poème repose, selon Origène, sur deux personnages, "l'Epoux" et "l'Epouse", chacun accompagné respectivement par de jeunes hommes et par de jeunes filles. Entre ces différents personnages se déroule un dialogue, à la manière d'un texte théâtral, avec des personnages qui entrent en scène, récitent un texte et jouent chacun un rôle bien précis.

Cette composition dramatique permet une lecture éclairée du poème, où vont se tisser les rapports humains amoureux entre les deux personnages principaux. Cette forme originale permet de rompre un tant soit peu avec les autres écrits bibliques et de donner plus d'impact au texte. En effet, le texte interpelle le lecteur et le pose en spectateur d'un drame théâtral.

Pour souligner davantage les rapports humains et le caractère dramatique du poème, on peut accentuer la théâtralité du texte. Cet aspect est fondamental car il rend compte d'une vivacité qui se perd bien vite sous le poids de l'exégèse mystique du poème sacré.

 

2. Une mise en scène théâtrale

 

Le caractère dramatique du Cantique des Cantiques est loin d'être identique à celui du drame antique qu'il est préférable d'oublier le temps de cette étude. En effet, le poème est foncièrement différent du théâtre gréco-romain, en ce sens qu'il n'est pas ancré dans un décor déterminé : les changements de lieux ne s'effectuent pas de manière physique ou corporelle, mais de façon plus spirituelle, à la manière du rêve par exemple (VII, 7 ; VIII, 4). De même, les actions ne sont pas jouées, mais racontées, comme on peut le voir en I, 4 : "Le Roi m'a introduite dans ses appartements", ou encore en V, 1 "J'entre dans mon jardin". C'est un drame fait pour être lu, non pour être joué. Si l'on accepte cette condition, on peut alors se pencher sur une éventuelle lecture théâtrale, certes hypothétique, mais nécessaire pour restituer de manière interprétative une forme dramatique qu'il a perdue au fil des siècles.

Pour pouvoir donner au Cantique des Cantiques une théâtralité véritable, une relecture formelle du poème est nécessaire. Le poème met en scène plusieurs personnages ou groupes. Dénombrons en premier lieu le nombre des protagonistes. Dans son ouvrage, Ernest Renan en dénombre une petite dizaine, dont la Sulamite, celle que la Bible nomme le plus souvent "l'Epouse" ou "la Bien-Aimée", le berger, le roi Salomon, les frères de la Sulamite, les femmes du harem, le chœur, les jeunes filles de Jérusalem et quelques autres de moindre importance. Le nombre de personnages-acteurs peut paraître surprenant dans la mesure où ce personnel théâtral n'est pas indiqué formellement dans la Bible, mais il est vrai qu'il peut être justifié par la mise en lumière d'un nouveau découpage.

Les rapports entretenus par ces personnages sont divers. La Sulamite est l'amante séparée de son amant par Salomon, qui l'a faite prisonnière dans son harem. La jeune femme va alors laisser libre cours à sa rêverie, songeant à son amant qui vient la retrouver, malgré Salomon. Cette distinction entre l'amant et Salomon peut se fonder en VIII, 11-12, où l'amante (ou l'amant) prononce ces paroles "Salomon avait une vigne […] Ma vigne à moi, je l'ai sous mes yeux" : ces images portent toute la symbolique du vin, source de vie, de plaisir, l'amant en opposition à Salomon. Dès lors, Salomon est celui qui permet malgré lui l'exaltation de cet amour momentanément contrarié.

Le Cantique des Cantiques se voit donc relu dans une perspective exclusivement théâtrale. Le périple amoureux des deux amants peut être divisé en cinq actes, mettant en scène les différents personnages. Le premier acte (I, 2 ; II, 7) présente l'amante captive qui pense à son amant (I, 2-7), puis qui est rappelée à l'ordre par le chœur (I, 8). Ensuite Salomon intervient (I, 9-11) : son amour n'est ni véritable ni inspiré comme le suggère la comparaison profondément matérielle et comme le souligne le champ lexical de la richesse des bijoux : "pendeloques", "colliers", "pendants d'or", "globules d'argent". La Sulamite reprend alors la parole pour célébrer son amant (I, 12-14), et se livre avec le roi Salomon à un dialogue (I, 15-17 -II, 1) fondé sur une suite de malentendus puisque Salomon flatte la Sulamite et croit en être flatté en retour, alors même que celle-ci pense à son amant. Ce dernier surgit dans cet échange confus (II, 2), comme le souligne la continuité de la comparaison "Comme lis entre les chardons […] Comme le pommier parmi les arbres d'un verger". La Sulamite se laisse aller à son illusion (II, 3-7). Les verbes "n'éveillez pas, ne réveillez pas" indiquent que l'amante est en proie au sommeil, ce qui annonce la fin de l'acte. Dans le second acte (II, 8-III, 6), la Sulamite rêve de son amant. Puis elle se réveille en pleine nuit et cherche son amant en parcourant la ville (III, 1-6). Le troisième acte s'ouvre sur l'entrée solennelle de Salomon dans Jérusalem, scène visualisée par le chœur composé de jeunes hommes (III, 6-11) : ce passage est intéressant car on a l'impression d'assister à une somptueuse mise en scène (III, 9-10). Puis Salomon prend la parole (IV, 1-7) et fait une description physique de l'amante, description plus rhétorique qu'amoureuse si l'on se réfère à la vision ascendante plutôt structurée à laquelle se livre Salomon. La différence d'expression (IV, 8-16) est certaine : la campagne natale de l'amante est évoquée, "montagne" que seul l'amant connaît pour avoir aimé l'amante en ces lieux. L'interlocuteur semble nostalgique et plus passionné, ce qui pourrait bien faire de lui l'amant de la Sulamite. La Sulamite prend la parole (IV, 16) et c'est au tour de l'amant (V, 1). Le quatrième acte (V, 2 - VI, 3) commence par le réveil en sursaut de la jeune fille qui entend la voix de son Bien-Aimé à la porte. Mais il disparaît. Elle le cherche et rencontre le chœur des jeunes filles (V, 9), avec lequel elle dialogue. Le cinquième acte débute sur la prise de parole de Salomon qui paraît embarrassé face à la Sulamite : "Détourne de moi tes regards", car il commence à sentir que l’amour qu’elle éprouve ne lui est pas destiné. L’amant intervient pour détruire les paroles de Salomon (VI, 8-10). Il évoque le souvenir de "sa mère", ce qui certifie sa nature. La Sulamite raconte la façon dont elle a été capturée par Salomon. Puis le chœur tente de l’apprivoiser. Le passage suivant (VII, 2-6) est ambigu : il semble que ce dithyrambe soit celui d’une autre jeune fille du harem qui oppose ses charmes à ceux de la Sulamite. En effet, il serait étrange qu’il s’agisse de la Sulamite elle-même, qui danse en montrant ses charmes. Mais il me semble que les deux hypothèses se valent, car les louanges chantées par le chœur embellissent le corps de la Sulamite également. Salomon intervient alors (VII, 7-10) car le ton est audacieux. La Sulamite semble d’abord éprouver un sentiment de répulsion à son égard (VII, 10-11) et réaffirme sa fidélité à son amant en se consolant dans ses souvenirs (VII, 12 ; VIII, 4). Le chœur reprend la parole. La Sulamite est endormie et son amant la transporte dans son village natal pendant son sommeil où elle se donne à lui. Enfin le chœur résume la morale de la pièce. L’épilogue (VIII, 8-14) rappelle l’enfance de la Sulamite tiraillée par ses frères inquiets de sa vertu.

Le poème ainsi découpé présente un récit revitalisé par le dialogue et les rebondissements qui font de son contenu un fond profondément humain. Les aspirations des personnages gravitent autour de l’amour et du sensualisme. (Rappelons cependant que cette lecture ne fait nullement l’unanimité des interprétations, en particulier en ce qui concerne la place de Salomon).

 

II. UN CHANT EROTIQUE

 

 

1. La nudité charnelle

 

Dans le Cantique des Cantiques, l’homme et la femme sont les acteurs d’une histoire d’amour. Cet amour est charnel "puisqu’il [l’homme] est chair" (Gn, VI, 3). L’humanité est ici représentée dans sa nudité la plus totale, nudité du corps et de l’âme. Cette exaltation est certes euphémisée par bon nombre de métaphores, mais sa réalité est bien tangible. La erwah, c’est-à-dire la nudité et tout ce qui relève de la sexualité, est intensément présente dans le poème. La présence de cet aspect charnel est évidente et voulue, bien qu'en partie réprimée par le sacré : si l’on se réfère à la Genèse (IX, 24), on ne peut voir la nudité sans être châtié, car Cham est maudit pour avoir seulement vu Noé, son père, nu. Ces interdits semblent levés dans le Cantique des Cantiques.

Le poème ignore cette erwah, dans le sens où il en fait quelque chose de proprement humain et banal, si familier qu’il serait ridicule de l’ignorer. De cette nudité découle le langage des corps, la sexualité comme rapport entre deux êtres. Les allusions sexuelles les plus frappantes sont présentes en V, 4 et en VII, 9. La figure vaginale du trou est importante car elle incarne la féminité face à l’acte sexuel :

"Mon Bien-aimé a passé la main

par le trou de la porte

et du coup mes entrailles ont frémi.

Je me suis levée

pour ouvrir à mon Bien-aimé,

et de mes mains a dégoutté la myrrhe,

de mes doigts la myrrhe vierge,

sur la poignée du verrou."

L’allusion est ici très claire : la main représente la force de l’homme, le membre. La dimension phallique du passage est euphémisée par l’emploi du substantif « main », mais l’acte sexuel est ici bien réel puisque lorsque l’amant retire sa main, le ventre de la Sulamite frémit, ce qui correspond à la frustration du désir, de la jouissance. L’évocation de la myrrhe symbolise le liquide féminin de la passion, liquide dont les doigts viennent calmer l’ardeur impatiente provoquée par la présence de l’amant. La force et le désir sexuel sont également suggérés dans la description du nombril : "Ton nombril forme une coupe / où le vin ne manque pas." Le nombril est au centre du corps, il reçoit toutes les énergies symbolisées par le vin, il est donc le réservoir de toute l’énergie vitale du corps. Le nombril est l’Eros biblique, l’énergie charnelle et érotique.

 

L’aspect proprement charnel du Cantique des Cantiques donne au poème toute son humanité. Mais il ne se focalise pas uniquement sur l’aspect corporel de l’érotisme, il sait faire intervenir le sensualisme des éléments pour donner douceur et volupté à son contenu.

 

2. L'éveil des sens

 

L’élément liquide est une composante essentielle du Cantique des Cantiques. Le poème évoque les sécrétions : "Tes jets font un verger de grenadiers" (IV, 13), ou encore "et de mes mains a dégoutté la myrrhe", qui donnent l’impression d’un écoulement perpétuel. L’atmosphère du poème est dominée par une humidité omniprésente qui évoque une sorte de moiteur langoureuse des corps. Cet élément liquide est également matérialisé dans l’évocation des cours d’eau (IV, 15) : "Source qui féconde les jardins", aux vertus régénératrices. La figure liquide sans aucun doute la plus présente dans ce poème est celle du vin. Il est symbole de l’ivresse démesurée de l’amour, de la passion. Sa fonction première est d’être bu, d’être goûté. Par l’absorption, le vin a des répercussions sur tous les sens du corps. D’autres éléments, tels que les fruits par exemple, apparaissent dans le poème (II, 3) : "et son fruit est doux à mon palais". La signification est également évidente car il s’agit d’une image phallique du fruit qui éveille les sens. Le signe phallique renvoie à des lieux clos comme le "cellier", où l’on ne rentre qu’en état d’ivresse, ivre de vin, c’est-à-dire de plaisir, de désir. L’atmosphère baignée de toute sorte de parfums vient renforcer cette idée d’ivresse vertigineuse. Prenons l’exemple du nard (I, 12), "mon nard donne son parfum". Le nard est la source du jaillissement des odeurs, il renferme tous les parfums et ce mélange est celui qui provoque l’étourdissement de plaisir.

Cette stimulation des sens donne lieu à un état d’extase qui n’est pas sans nous rappeler celui de Sainte Thérèse d’Avila sculptée par Le Bernin. Elle parle d'un instant précis d'extase céleste où un ange a transpercé son cœur d'une flèche, la remplissant à la fois de douleur et d'un bonheur ineffable. L'extase de Sainte Thérèse peut évoquer l'extase amoureuse du Cantique des Cantiques, car elle nous rappelle la dimension proprement érotique du poème, comme si l'extase sexuelle et l'extase spirituelle n'étaient finalement qu'une seule et même sensation.

L’amour humain exalté dans le Cantique des Cantiques interviendrait seulement dans le poème pour prêter ses expressions à cet amour surnaturel et divin qui a été révélé à l’esprit du poète sacré.

 

 

III. L’exégèse spirituelle du Cantique des Cantiques

 

L’exégèse spirituelle du poème est une démarche nécessaire pour la reconnaissance du Cantique des Cantiques en tant que poème sacré, car le sens littéral très érotique ferait de lui un texte plus profane que canonique.

 

1. Canonicité et mise en place de l’exégèse allégorique

 

Si l’on devait dater l’écriture du poème, il me semble d’après ce passage (VI, 4), que se serait au dixième siècle avant notre ère. En effet, la Sulamite est comparée à Tirça et à Jérusalem : "Tu es belle, mon amie, comme Tirça / charmante comme Jérusalem". L’auteur confronte les capitales des deux royaumes de Juda et d’Israël. Tirça fut la capitale d’Israël du règne de Jéroboam jusqu’à celui d’Omri (975-924). Mais en 923, Omri bâtit Samarie et y transporta la capitale, délaissant totalement Tirça qui disparut de la carte. On pourrait donc situer l'élaboration du poème à -924, si l'on considère le poème comme une narration logique. Pour certains, comme nous l'avons vu précédemment, le Cantique des Cantiques n'est qu'une juxtaposition de poèmes lyriques d'époques diverses. Dans ce cas, la rédaction du poème s'échelonnerait du -X au -V siècle, car il y aurait une évolution de la langue et des allusions pseudo-historiques qui transparaîtraient dans le Cantique des Cantiques. Si l'on opte pour cette dernière hypothèse appuyée par des observations lingusitiques, la rédaction des poèmes serait postexilique.

En tout cas, il est bien difficile de savoir à partir de quand exactement ce poème a été considéré par les juifs comme l'allégorie de l'amour de Dieu pour son peuple. On sait que, au premier siècle de notre ère, des doutes se sont élevés chez les exégètes juifs quant à la canonicité du poème. Le Cantique des Cantiques devait-il s'inscrire dans la lignée des écrits hébraïques, malgré son caractère fort sensuel ? Cette question fut résolue par un appel à la tradition. C'est d'ailleurs en se fondant sur celle-ci que les Pères de l'Eglise l'ont accepté comme écriture sainte au premier siècle de notre ère. Au troisième siècle, Origène en donne explication allégorique. Il est convaincu que la volonté de l’Esprit Saint, en inspirant le poète, est de montrer que cet amour imprégnant le poème tout entier est un amour divin transcendant. Le sens littéral est alors la figure, la forme employée, et le sens spirituel ce que signifie cette forme.

 

 

Histoire de l'Art, Gombrich, Gallimard, Paris, 1997.

L'Extase de Sainte Thérèse, (1645-1652), est un marbre sculpté par Le Bernin, sur l'autel dédié à Sainte Thérèse dans la chapelle Cornaro à l'église Santa Maria della Victoria de Rome.

 

2. L'amour de Yahvé pour Israël

 

Pour les exégètes juifs, le Cantique des Cantiques est un poème sur l'amour entre Yahvé et Israël. Yahvé prend le rôle de l’amant et Israël celui de l’amante. Si l’on se réfère à la lecture théâtrale proposée plus haut, le cantique chanterait l’amour d’Israël séparée de Yahvé par des forces malveillantes représentées par Salomon. Il est cependant difficile, j'en suis bien consciente, de faire de Salomon une figure représentative des forces négatives, étant donnée la popularité qu'il avait dû acquérir tout au long de son règne prospère et pacifique. Mais peut-être pourrait-il seulement être l'incarnation de l'opposant, de la figure inaccessible et crainte à laquelle on ne peut que se soumettre, si l'on est faible, comme semble l'être l'amante. Toutefois, on sent très clairement après la lecture du Cantique des Cantiques qu'un amour, quel qu'il soit, est contrarié. Ce qui s’interpose entre les deux personnages qui s’aiment peut être l'exil, ou bien les âmes humaines qui ne croient pas en un Dieu unique. On peut étudier de près cette relation qui unit si fort les deux personnages allégoriques, mais il ne faudrait pas chercher à expliquer chacun des termes utilisés en vue d'une exégèse spirituelle. Le langage métaphorique que la tradition judéo-chrétienne revendique pour le Cantique des Cantiques ne peut s'appliquer à tous les termes employés lors de sa rédaction. C'est sans doute cette impossibilité à interpréter mot à mot le texte biblique qui confère au texte toute sa dimension spirituelle.

Les personnages, qui sont décrits de façon caractéristique et symbolique, peuvent permettre la reconnaissance de la dimension allégorique. En effet, Yahvé est humanisé dans la figure représentative du roi (I, 4) ; Yahvé acquiert le titre de roi d’Israël après l’exil, comme on le voit chez Isaïe (XXIV, 23) "car Yahvé Sabaot deviendra roi, sur la montagne de Sion, à Jérusalem". Puis il devient le gardien du troupeau (I, 7) "Où mèneras-tu paître le troupeau" ; il est le guide transcendant d’Israël, le berger du peuple hébreu qu’il ramènera de l’exil. De même Israël et sa terre d’accueil, la Palestine, sont glorifiés métaphoriquement. Ensuite, la description s’effectue de façon géographique, exprimant la richesse de la Terre Promise. La fertilité de la Palestine est exprimée en I, 16 "Notre lit n’est que verdure", ou encore en II, 4 "Il m’a menée au cellier", lieu d’abondance. "Le miel et le lait" (IV, 11) caractérisent la Terre Promise, si l’on se réfère à l’Exode (III, 8) : "Je suis résolu à le délivrer de la main des Egyptiens et à le faire monter de ce pays vers une contrée plantureuse et vaste, vers une contrée où ruissellent lait et miel". Ces deux attributs symbolisent l’abondance animale et végétale qui nourrira les générations à venir. Quant à la description géographique proprement dite, elle rappelle la position centrale de Jérusalem par rapport aux autres villes, par l’évocation du nombril (VII, 3), centre du corps donc du monde. De même en VII, 4, les "seins ressemblent à deux faons jumeaux d’une gazelle", et seraient les monts jumeaux de l’Ebal et du Garizim. La relation qui unit Yahvé et Israël est d’abord marquée par la détresse de l’amante "Je l’ai cherché, mais ne l’ai point trouvé", formule familière aux prophètes qui recherchent le secours de Yahvé. Ce dernier intervient donc et la choisit (II, 2) — "Telle ma bien-aimée entre les jeunes femmes" —, en montrant le privilège de cette élection pour Israël. Israël devient alors la "Sulamite", appellation qui peut signifier "la pacifiée", celle qui a trouvé la paix en Yahvé. Dès lors, elle s’unit à lui en VII, 13 — "Alors je te ferai / le don de mes amours" — et ainsi ils consomment tous deux l’alliance définitive qui les unit. Cette union aura pour fruit l’édification du Temple à Jérusalem, évoqué en I, 4 — "en ses appartements" —, concrétisé dans sa forme par l’évocation des matériaux "les poutres de notre maison sont de cèdre / nos lambris de cyprès" : le bois provient du Liban, c’est donc un matériau de luxe qui est choisi pour la construction.

Cette lecture allégorique trouve son fondement dans l’écriture inspirée du poète, mais également dans la place que les traditions juive et chrétienne ont accordé au Cantique des Cantiques dans leurs Ecrits. L'exégèse juive place le poème en tête des cinq rouleaux qu'on lisait pendant les grandes fêtes. Le Cantique des Cantiques était lu lors de la fête de la Pâque, fête annuelle qui commémore la sortie d'Egypte du peuple hébreu. Sa position dans les Ecrits a largement influencé l'interprétation allégorique de Yahvé amant d'Israël. Cette terre est celle d'un peuple infiniment reconnaissant et fidèle à Yahvé. Quant à la place accordée au Cantique des Cantiques dans la Bible chrétienne, elle est tout aussi révélatrice de l'interprétation qui en a découlé. Le poème fait suite à l'Ecclésiaste, qui a pour aboutissement spirituel de donner une leçon de détachement par rapport aux biens terrestres. A sa suite, le Cantique des Cantiques prône l'amour spirituel imprégné de désir humain, mais dépourvu de bas instincts matériels on de recherche narcissique de soi dans l'amour de l'autre. Dans l'Ecclésiaste, Qôhélet réprouve la vanité des choses humaines, c'est ainsi que le Cantique des Cantiques le suit dans une logique d'espérance d'un amour dépourvu de pensées égoïstes, mais comme un don de soi. Le Livre de la Sagesse qui suit le Cantique des Cantiques dépasse la logique de l'amour charnel dans une perspective de sagesse, c'est-à-dire de mesure, attribut indissociable de Dieu.

 

 

3. L'union du Christ et de l'Eglise

 

L'exégèse allégorique proposée ici est chrétienne. Les figures exploitées par la tradition chrétienne sont à rapprocher de celles vues précédemment. L'allégorie substitue l'amant au Christ et l'amante à l'Eglise.

De même que Yahvé pour les docteurs juifs, le Christ pour les chrétiens est représenté en tant que roi, incarné par Salomon. Il est également pasteur (I, 7) "où mèneras-tu paître le troupeau", car c'est lui qui donne naissance et rassemble la communauté chrétienne. Il témoigne beaucoup d'amour à son épouse l'Eglise (II, 4) — "la bannière qu'il dresse sur moi c'est l'amour" —, amour qui est le fondement de toute relation entre les membres de cette Eglise, amour incarné par celui que porte le Christ aux hommes puisqu'il accepte de mourir pour eux. Quant à l'Eglise, elle se présente en premier lieu comme plutôt humble (VIII, 8) "Notre sœur est petite". Elle cherche le Christ (III, 2) : "je chercherai celui que mon cœur aime". Elle est entièrement dévouée à ce fils de Dieu, duquel elle portera les fruits, c'est-à-dire les fidèles (VII, 3) : "Ton nombril forme une coupe / où le vin ne manque pas / Ton ventre un morceau de froment" ; la venue du Christ engendre beaucoup de fidèles. Celui-ci prend alors, pour se perpétuer à travers les siècles, une forme matérialisée en pain et en vin, préfigurée dans cet extrait.

Cette exégèse générale est le support d'autres études complémentaires. On a pu voir entre autres dans le Cantique des Cantiques, l'union du Christ avec la vierge Marie comme le prônait saint Ambroise de Milan (339-397), ou encore le mariage mystique du Christ avec l'âme chrétienne. Cette dernière exégèse est celle qu'adopte Grégoire de Nysse (330-395) : Dieu est trop infini pour être accessible à l'âme humaine. Celle-ci doit se livrer à un effort incessant pour essayer de découvrir la beauté divine inaccessible au premier abord. C'est dans cette idée de progrès spirituel que l'âme puise un amour sans fin et inlassable envers Dieu. Le Christ représente une sorte d'intermédiaire qui résout le problème de la finitude et de l'éternité, puisqu'il est un être humain inspiré du souffle divin auquel l'âme chrétienne s'unit.

 

L'exégèse spirituelle du Cantique des Cantiques est nécessaire à l'établissement du caractère sacré du poème biblique. Sans cette justification mystique, il n'aurait pas pu trouver sa place dans le canon de la Bible. Le sens allégorique a beau être différent d'une tradition à l'autre, l'intérêt du poème est l'interprétation de l'amour charnel comme image de l'amour divin.

 

 

CONCLUSION

 

La lecture du Cantique des Cantiques comme un drame théâtral proposée dans ce dossier veut tenter de redonner sa vivacité originelle au poème, que l'on aurait perdue au fil du temps. Il me semble que cette lecture dramatique peut restituer un peu de clarté à ce poème. Si l'on adopte une lecture limitée aux indications bibliques, je pense sincèrement que l'on perd le dynamisme du dialogue lyrique des deux amants. Mais il est clair que cette forme d'approche met davantage en relief le caractère humain et proprement amoureux du poème. Or, la passion amoureuse ne détourne-t-elle pas l’homme de son Créateur ? Sans doute l'attrait érotique peut-il toujours se dégrader, mais le Cantique des Cantiques semble nous montrer que l'amour nous a été insufflé par Dieu et par conséquent ouvre notre esprit à son existence. C'est cette inspiration divine qui explique que l'Ecriture a admis ces poèmes, qui, au premier abord, semblent chanter l'amour profane entre deux êtres. Mais l'amour de l'homme pour la femme n'est-il pas la base de la compréhension humaine de l'amour que Dieu manifeste aux hommes ? Il s'agit donc avant tout d'un texte sacré car, comme on a pu le voir, l’amour de Yahvé pour l'humanité transparaît à travers le poème dès que l'on possède les clefs de l'exégèse judéo-chrétienne, qui met en lumière un Dieu lié profondément à Israël, amante fidèle et idéalisée.

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

La Sainte Bible, Traduction A. Robert, CERF, Paris, 1961.

 

Le Cantique des Cantiques, d'après Guido Cerronetti (Trad. A. Dévote et D. Van Der Velde), EST-Samuel Tastet Editeur, Mayenne, 1991.

Commentaire sur le Cantique des Cantiques, Tome I, Origène, CERF, Paris, 1991.

Le Cantique des Cantiques, Traduction de l'hébreu et commentaire par Ernest Renan, Arléa, Evreux, 1995.