Les dix plaies d’Egypte

 

En Egypte, le peuple hébreu est sous le pouvoir de Pharaon. Edward John Poynter montre cet esclavage dans sa composition picturale intitulée Servitude d’Israël en Egypte.

 

 

 

INTRODUCTION

 

De nombreux personnages bibliques restent présents en notre mémoire pour leur vie, leur caractère, ou leurs actions. On se souvient par exemple de Noé, seul survivant (avec sa famille) du Déluge, de Salomon et de sa sagesse exemplaire. Parmi eux, on peut citer la figure mythique de Moïse. Ce personnage a joué un rôle majeur dans l’histoire d’Israël, puisque le récit biblique le présente comme le sauveur du peuple hébreu, celui qui l’a libéré de l’esclavage en Egypte. Trouvé dans une corbeille sur les eaux du Nil, il est élevé par la fille de Pharaon ; devenu grand, il tue un Egyptien qu’il a surpris en train de frapper un Hébreu, « un de ses frères » (Ex II, 11). Il doit alors s’enfuir, et c’est dans son exil que Dieu vient le trouver pour se révéler à lui. Moïse reçoit pour mission de sortir le peuple hébreu de « la maison de la servitude ».

L’épisode dit « des dix plaies d’Egypte » (Ex VII – XII, 36) relate le premier temps de cette mission. Moïse, assisté de son frère Aaron, demande à Pharaon de laisser partir au désert le peuple hébreu, mais Pharaon refuse. Dès lors, par l’intermédiaire de Moïse et d’Aaron, Dieu va accabler l’Egypte de dix fléaux successifs, jusqu’à ce que Pharaon cède : « Je sais bien que le roi d’Egypte ne vous laissera aller que s’il y est contraint par une main forte. Aussi j’étendrai la main et je frapperai l’Egypte par des merveilles de toute sorte que j’accomplirai au milieu d’elle ; après quoi il vous laissera partir (Ex III, 19-20) ».

La logique des événements paraît simple : chaque nouveau fléau apparaît à la suite de l’endurcissement de Pharaon, qui refuse de se laisser fléchir. C’est l’interprétation qui prévaut, l’usage du mot « plaies » pour caractériser l’épisode l’atteste. Pourtant, Dieu se présente par avance comme la cause de cette obstination : « mais moi j’endurcirai son cœur et il ne laissera pas partir le peuple (Ex IV, 21) ». Et le mot « plaie » n’apparaît qu’une fois dans le texte hébreu, qui privilégie celui de « prodiges ». Que penser dès lors du rôle de ces fléaux : sont-ils châtiment ou épreuve, démonstration de pouvoir ou moyen réel de pression ?

Nous nous demanderons tout d’abord dans quelle mesure ce récit mêlé de merveilleux, qui semble traversé de questions théologiques fondamentales, est le reflet de phénomènes historiquement attestés, ou s’il est avant tout une composition littéraire, ce qu’une analyse de son vocabulaire et de sa structure nous révélera. Ayant ainsi déterminé le statut de ce texte, nous pourrons nous interroger plus avant sur son sens théologique et sa finalité : s’agit-il avant tout de combattre les croyances égyptiennes, ou bien d’affirmer la suprématie du Dieu d’Israël et la profonde liberté de ses choix ?

 

LES DIX PLAIES D’EGYPTE (Ex,VII – XII, 36).

 

Reprise du récit de la vocation de Moïse (Ex, VII, 1-7).

 

81Yahvé dit à Moïse : « Vois, j’ai fait de toi un dieu pour Pharaon, et Aaron, ton frère, sera ton prophète. 2Toi, tu lui diras tout ce que je t’ordonnerai, et Aaron, ton frère, le répétera à Pharaon pour qu’il laisse les Israélites partir de son pays. 3Pour moi, j’endurcirai le cœur de Pharaon et je multiplierai mes signes et mes prodiges dans le pays d’Egypte. 4Pharaon ne vous écoutera pas, alors je porterai la main sur l’Egypte et je ferai sortir mes armées, mon peuple, les Israélites, du pays d’Egypte, avec de grands jugements. 5Ils sauront, les Egyptiens, que je suis Yahvé, quand j’étendrai ma main contre les Egyptiens et que je ferai sortir de chez eux les Israélites. »

6Moïse et Aaron firent comme Yahvé leur avait ordonné. 7Moïse était âgé de quatre-vingts ans et Aaron de quatre-vingt-trois ans lorsqu’ils parlèrent à Pharaon.

 

Le bâton changé en serpent (Ex, VII, 8-13).

 

8Yahvé dit à Moïse et à Aaron : 9« Si Pharaon vous dit d’accomplir un prodige, tu diras à Aaron : Prends ton bâton, jette-le devant Pharaon, et qu’il se change en serpent. » 10Moïse et Aaron allèrent trouver Pharaon et firent comme l’avait ordonné Yahvé. Aaron jeta son bâton devant Pharaon et ses serviteurs, et il se changea en serpent. 11Pharaon à son tour convoqua les sages et les enchanteurs, et, avec leurs sortilèges, les magiciens d’Egypte en firent autant. 12Ils jetèrent chacun son bâton qui se changea en serpent, mais le bâton d’Aaron engloutit leurs bâtons. 13Cependant le cœur de Pharaon s’endurcit et il ne les écouta pas, comme l’avait prédit Yahvé.

 

I- L’eau changée en sang (Ex, VII, 14-25).

 

14Yahvé dit à Moïse : « Le cœur de Pharaon s’est appesanti et il a refusé de laisser partir le peuple. 15Va, demain matin, trouver Pharaon, à l’heure où il se rend au bord de l’eau et tiens-toi à l’attendre sur la rive du Fleuve. Tu prendras en main le bâton qui s’est changé en serpent. 16Tu lui diras : Yahvé, le Dieu des Hébreux, m’a envoyé vers toi pour te dire : « Laisse partir mon peuple, qu’il me serve dans le désert. » Jusqu’à présent tu n’as pas écouté. 17Ainsi parle Yahvé : En ceci tu sauras que je suis Yahvé. Du bâton que j’ai en main, je vais frapper les eaux du Fleuve et elles se changeront en sang. 18les poissons du Fleuve crèveront, le Fleuve s’empuantira, et les Egyptiens ne pourront plus boire l’eau du Fleuve. »

19Yahvé dit à Moïse : « Dis à Aaron : Prends ton bâton et étends la main sur les eaux d’Egypte - sur ses fleuves et sur ses canaux, sur ses marais et sur tous ses réservoirs d’eau - et elles se changeront en sang, et tout le pays d’Egypte sera plein de sang, même les arbres et les pierres. » 20 Moïse et Aaron firent comme l’avait ordonné Yahvé.

Les eaux du Fleuve se changèrent en sang pendant sept jours ; les poissons crevèrent et les Egyptiens ne purent plus boire de l’eau du fleuve. Ils creusèrent donc des puits pour trouver de l’eau. Mais les magiciens en firent autant que Moïse et Aaron ; et Pharaon ne les écouta pas, comme l’avait prédit Yahvé.

 

II- Les grenouilles (Ex, VII, 26-29,et Ex, VIII, 1-11).

 

26Yahvé dit à Moïse : « Va trouver Pharaon et dis-lui : Ainsi parle Yahvé : « Laisse partir mon peuple, qu’il me serve. » 27Si tu refuses, toi, de le laisser partir, moi je vais infester de grenouilles tout ton territoire. 28Le fleuve grouillera de grenouilles, elles monteront et entreront dans ta maison, dans la chambre où tu couches, sur ton lit, dans les maisons de tes serviteurs et de ton peuple, dans tes fours et dans tes huches. 29Les grenouilles grimperont même sur toi, sur ton peuple et sur tous tes serviteurs. »

8 1Yahvé dit à Moïse : « Dis à Aaron : Etends ta main avec ton bâton sur les fleuves, les canaux et les marais, et fais monter les grenouilles sur la terre d’Egypte. »

Aaron fit ce que lui avait demandé Moïse et les grenouilles envahirent l’Egypte.

Mais les magiciens en firent autant.

4Pharaon appela Moïse et Aaron et dit : « Priez Yahvé de détourner les grenouilles de moi et de mon peuple, et je m’engage à laisser partir le peuple pour qu’il sacrifie à Yahvé. » 5Moïse dit à Pharaon : « A toi l’avantage ! Pour quand dois-je prier pour toi, pour tes serviteurs et pour ton peuple, afin que les grenouilles soient supprimées de chez toi et de vos maisons pour ne rester que dans le fleuve ? » 6Il dit : « Pour demain. » Moïse reprit : « Il en sera selon ta parole, afin que tu saches qu’il n’y a personne comme Yahvé notre Dieu ».

Moïse et Aaron sortirent de chez Pharaon et Moïse demanda à Yahvé d’arrêter la punition qu’il avait imposée aux Egyptiens. Yahvé l’écouta, les grenouilles crevèrent mais Pharaon appesantit son cœur et ne tint pas sa parole, « comme l’avait prédit Yahvé ».

 

III- Les moustiques (Ex, VIII, 12-15).

 

12Yahvé dit à Moïse : « Dis à Aaron : Etends ton bâton et frappe la poussière du sol, et elle se changera en moustiques dans tout le pays d’Egypte. » 13Aaron étendit la main avec son bâton et frappa la poussière du sol, et il y eut des moustiques sur les gens et les bêtes, toute la poussière du sol se changea en moustiques dans tout le pays d’Egypte.

Aaron accomplit ce que lui demanda Moïse et les moustiques envahirent l’Egypte. Les magiciens voulurent détruire les moustiques mais ils n’y arrivèrent pas.

15Les magiciens dirent à Pharaon : « C’est le doigt de Dieu », mais le cœur de Pharaon s’endurcit et il ne les écouta pas, comme l’avait prédit Yahvé.

 

IV- Les taons (Ex, VIII, 16-28).

 

16Yahvé dit à Moïse : « Lève-toi de bon matin et tiens-toi devant Pharaon quand il se rendra au bord de l’eau. Tu lui diras : Ainsi parle Yahvé : « Laisse partir mon peuple, qu’il me serve ». 17Si tu ne veux pas laisser partir mon peuple, je vais envoyer des taons sur toi, sur tes serviteurs, sur ton peuple et sur tes maisons. Les maisons des Egyptiens seront pleines de taons, et même le sol sur lequel elles se tiennent. 18Et ce jour-là, je mettrais à part la terre de Goshèn où réside mon peuple pour que là il n’y ait pas de taons, afin que tu saches que je suis Yahvé, au milieu du pays. 19Je discernerai ton peuple de mon peuple ; c’est demain que se produira ce signe. »

Les taons envahirent les maisons égyptiennes et le pays fut ruiné.

21Pharaon appela Moïse et Aaron et leur dit : « Allez sacrifier à votre Dieu dans le pays ». 22Moïse répondit : « Il ne convient pas d’agir ainsi, car nos sacrifices à Yahvé notre Dieu sont une abomination pour les Egyptiens. Si nous offrons sous les yeux des Egyptiens des sacrifices qu’ils abominent, ne nous lapideront-ils pas ? 23C’est à trois jours de marche dans le désert que nous irons sacrifier à Yahvé notre Dieu, comme il nous l’a dit. »

Pharaon accepte qu’ils partent, mais sans qu’ils s’éloignent trop et leur demande de faire cesser ce désastre.

25Moïse dit : « Dès que je serai sorti de chez toi, je prierai Yahvé. Demain les taons s’éloigneront de Pharaon de ses serviteurs et de son peuple. Que Pharaon, toutefois, cesse de se moquer de nous en ne laissant pas le peuple partir pour sacrifier à Yahvé. »

Moïse pria Yahvé et les taons s’éloignèrent ; mais Pharaon ne laissa toujours pas partir le peuple.

 

V- Mortalité du bétail (Ex, IX, 1-7).

 

91Yahvé dit à Moïse : « Va trouver Pharaon et dis-lui : Ainsi parle Yahvé, le Dieu des Hébreux : « Laisse partir mon peuple, qu’il me serve. » 2Si tu refuses de le laisser partir et le retiens plus longtemps, 3voici que la main de Yahvé frappera les troupeaux qui sont dans les champs, les chevaux, les ânes, les chameaux, les bœufs et le petit bétail, d’une peste très grave. 4Yahvé discernera les troupeaux d’Israël des troupeaux des Egyptiens, et rien ne mourra de ce qui appartient aux Israélites. 5Yahvé a fixé le temps en disant : Demain Yahvé fera cela dans le pays. »

Yahvé accomplit sa parole mais Pharaon ne céda pas, son cœur s’appesantit.

 

VI- Les ulcères (Ex, IX, 8-12).

 

8Yahvé dit à Moïse et à Aaron : « Prenez plein vos mains de suie de fourneau et que Moïse la lance en l’air, sous les yeux de Pharaon. Elle se changera en fine poussière sur tout le pays d’Egypte et provoquera, sur les gens et sur les bêtes, des ulcères bourgeonnant en pustules, dans toute l’Egypte. »

Moïse et Aaron accomplirent l’ordre de Yahvé, et les Egyptiens furent victimes des ulcères. Les magiciens ne se présentèrent pas, car, eux aussi, ils étaient souffrants. Pharaon endurcit encore son cœur et ne céda pas.

 

VII- La grêle.(Ex, IX, 13-35).

 

13Yahvé dit à Moïse : « Lève-toi de bon matin et tiens-toi devant Pharaon. Tu lui diras : Ainsi parle Yahvé, le Dieu des Hébreux : « Laisse partir mon peuple, qu’il me serve. » 14Car cette fois-ci, je vais envoyer tous mes fléaux contre toi-même, contre tes serviteurs et contre ton peuple, afin que tu apprennes qu’il n’y en a pas comme moi sur toute la terre. 15Si j’avais étendu la main et vous avais frappés de la peste, toi et ton peuple, tu aurais été effacé de la terre. 16Mais je t’ai laissé subsister afin que tu vois ma force et qu’on publie mon nom par toute la terre. 17Tu le prends de haut avec mon peuple en ne le laissant pas partir. 18Eh bien demain, à pareille heure, je ferai tomber une grêle très forte, comme il n’y en a jamais eu en Egypte depuis sa fondation jusqu’à maintenant. 19Et maintenant, envoie mettre tes troupeaux à l’abri, et tout ce qui, dans les champs, t’appartient. Tout ce qui, homme ou bête, se trouvera dans les champs et n’aura pas été ramené à la maison, la grêle tombera sur lui et il mourra. » 20 Celui des serviteurs de Pharaon qui craignit la parole de Yahvé fit rentrer en hâte ses esclaves et ses troupeaux dans sa maison. 21Mais celui qui ne prit pas à cœur la parole de Yahvé laissa aux champs ses esclaves et ses troupeaux.

22Yahvé dit à Moïse : « Etends ta main vers le ciel et qu’il grêle dans tout le pays d’Egypte, sur les hommes et sur les bêtes, sur toute l’herbe des champs au pays d’Egypte. »

Moïse accomplit la parole de Yahvé : la grêle détruit tous les champs, et brisa tout. Le pays de Goshèn ne fut pas touché.

27Pharaon fit appeler Moïse et Aaron et leur dit : « Cette fois, j’ai péché ; c’est Yahvé qui est juste, moi et mon peuple, nous sommes coupables. 28Priez Yahvé. Il y a eu assez de tonnerre et de grêle. Je m’engage à vous laisser partir et vous ne resterez pas plus longtemps. » 29Moïse lui dit : « Quand je sortirai de la ville, j’étendrai les mains vers Yahvé, le tonnerre cessera et il n’y aura plus de grêle, afin que tu saches que la terre est à Yahvé. 30 Mais ni toi ni tes serviteurs, je le sais bien, vous ne craindrez encore Yahvé Dieu. »

Moïse tint sa parole mais Pharaon, lui, brisa la sienne.

 

VIII- Les sauterelles (Ex, X, 1-20).

 

10 1Yahvé dit à Moïse : « Va trouver Pharaon car c’est moi qui ai appesanti son cœur et le cœur de ses serviteurs afin d’opérer mes signes au milieu d’eux, 2pour que tu puisses raconter à ton fils et au fils de ton fils comment je me suis joué des Egyptiens et quels signes j’ai opéré parmi eux, et que vous sachiez que je suis Yahvé. » 3Moïse et Aaron allèrent trouver Pharaon et lui dirent : «Ainsi parle Yahvé le Dieu des Hébreux: Jusqu’à quand refuseras-tu de t’humilier devant moi ? Laisse partir mon peuple, qu’il me serve. 4Si tu refuses de laisser partir mon peuple, dès demain je ferai venir des sauterelles sur ton territoire. 5Elles couvriront la surface du sol et on ne pourra plus voir le sol. Elles dévoreront ce qui a échappé, ce que vous a laissé la grêle; elles dévoreront tous vos arbres qui croissent dans les champs. 6Elles rempliront ta maison, les maisons de tous tes serviteurs et les maisons de tous les Egyptiens, ce que tes pères et les pères de tes pères n’ont jamais vu, depuis le jour où ils sont venus sur terre jusqu’à ce jour. » Puis il se retourna et sortit de chez Pharaon. 7Les serviteurs de Pharaon lui dirent : « Jusqu’à quand celui-ci nous sera-t-il un piège ? Laisse partir ces gens, qu’ils servent Yahvé leur dieu. Ne sais-tu pas encore que l’Egypte va à sa ruine ? »

8On fit revenir Moïse et Aaron auprès de Pharaon qui leur dit : « Allez servir Yahvé votre Dieu, mais qui sont ceux qui vont s’en aller ? » 9Moïse répondit : « Nous emmènerons nos jeunes gens et nos vieillards, nous emmènerons nos fils et nos filles, notre petit et notre gros bétail, car c’est pour nous une fête de Yahvé. » 10 Pharaon dit : « Que Yahvé soit avec vous comme je vais vous laisser partir, vous, vos femmes et vos enfants ! Voyez comme vous avez de mauvais desseins ! 11Non ! Allez vous, les hommes, servir Yahvé, puisque c’est là ce que vous demandez. » Et on les expulsa de la présence de Pharaon.

12Yahvé dit à Moïse : « Etends ta main sur le pays d’Egypte pour que viennent les sauterelles ; qu’elles montent sur le pays d’Egypte et qu’elles dévorent toute l’herbe du pays, tout ce qu’a épargné la grêle. »

Moïse accomplit de nouveau la parole de Yahvé, et les sauterelles envahirent le pays d’Egypte. Pharaon fit venir Moïse et Aaron, et leur demanda pardon : il leur demande d’arrêter les sauterelles. Moïse pria Yahvé et Yahvé arrêta cette catastrophe.

 

IX- Les ténèbres (Ex, X, 21-29).

 

21Yahvé dit à Moïse : « Etends ta main vers le ciel et que des ténèbres palpables recouvrent le pays d’Egypte. »

Moïse fit ce que lui demandait Yahvé, et les Egyptiens furent plongés dans l’obscurité. Pharaon fit venir Moïse, et il lui permit, à lui et à son peuple, hommes, femmes et enfants, d’aller prier Yahvé. Mais il refusa de leur donner des offrandes pour Yahvé. Son cœur s’endurcit et il refusa, finalement, de les laisser partir.

 

Dixième plaie : Mort des premiers-nés (Ex, XI, 1-10, et XII, 29-34).

 

Annonce de la mort des premiers-nés.(Ex, XI, 1-10)

 

11 1Yahvé dit à Moïse : « Je vais encore envoyer une plaie à Pharaon et à l’Egypte, après quoi il vous renverra d’ici. Quand il vous renverra, ce sera fini, et même, il vous expulsera d’ici. 2Parle donc au peuple pour que chaque homme demande à son voisin, chaque femme à sa voisine, des objets d’argent et des objets d’or. » 3Yahvé fit que le peuple trouva grâce aux yeux des Egyptiens. Moïse lui-même était un très grand personnage au pays d’Egypte, aux yeux des serviteurs de Pharaon et aux yeux du peuple.

4Alors Moïse dit : « Ainsi parle Yahvé : « Vers le milieu de la nuit je parcourrai l’Egypte, 5et tous les premiers-nés mourront dans le pays d’Egypte, aussi bien le premier-né de Pharaon qui doit s’asseoir sur son trône, que le premier-né de la servante qui est derrière la meule, ainsi que tous les premiers-nés du bétail. 6Ce sera alors, dans tout le pays d’Egypte, une grande clameur, telle qu’il n’y en eut jamais, et qu’il n’y en aura jamais plus. 7Mais chez tous les Israélites, pas un chien ne jappera contre qui que ce soit, homme ou bête, afin que tu saches que Yahvé discerne Israël de l’Egypte. 8Alors tous les serviteurs que voici viendront me trouver et se prosterneront devant moi en me disant : « Va t’en, toi et tout le peuple qui marche à ta suite ! » Après quoi je partirai. » Et, enflammé de colère, il sortit de chez Pharaon.

9Yahvé dit à Moïse : « Pharaon ne vous écoutera pas, afin que se multiplient mes prodiges au pays d’Egypte. » 10 Moïse et Aaron accomplirent tous ces prodiges devant Pharaon ; mais Yahvé endurcit le cœur de Pharaon et il ne laissa pas les Israélites partir de son pays.

 

La Pâque (Ex, XII, 1-14).

 

Yahvé demande à Moïse et à Aaron de dire aux Israélites d’égorger un jeune agneau ou un chevreau mâle, sans tare, de quatorze jours. Avec le sang, ils devront marquer les murs de leurs maisons pour que Yahvé ne les punisse pas comme les Egyptiens. La chair, ils la feront rôtir, sans briser les os, et ils la mangeront.

 

[ La fête des Azymes (Ex, XII, 15-20) / Prescriptions

concernant la Pâque (Ex, XII, 21-28) ]

 

Dixième plaie : Mort des premiers-nés (Ex, XII, 29-34).

 

29Au milieu de la nuit, Yahvé frappa tous les premiers-nés dans le pays d’Egypte, ainsi que le premier-né de Pharaon, le premier-né du captif et les premiers-nés du bétail.

31Pharaon appela Moïse et Aaron pendant la nuit et leur dit : « Levez-vous et sortez du milieu de mon peuple, vous et les Israélites, et allez servir Yahvé comme vous l’avez demandé. 32Prenez aussi votre petit et gros bétail comme vous l’avez demandé, partez et bénissez-moi, moi aussi. » 33Les Egyptiens pressèrent le peuple en se hâtant de le faire partir du pays car, disaient-ils : « Nous allons tous mourir. » 34Le peuple emporta sa pâte avant qu’elle n’eût levé, ses huches serrées dans les manteaux, sur les épaules.

 

Spoliation des Egyptiens.(Ex,XII,35-36)

 

35Les Israélites firent ce qu’avait dit Moïse et demandèrent aux Egyptiens des objets d’argent, des objets d’or et des vêtements. 36Yahvé fit que le peuple trouvât grâce aux yeux des Egyptiens qui les leur prêtèrent. Ils dépouillèrent ainsi les Egyptiens.

 

traduction Bible de Jérusalem

 

PLAN.

 

 

 

 

I – Récit historique ou composition littéraire ?

 

 

A – Tentatives d’explication historique des dix fléaux.

*origine cosmique (I. Velikovsky).

*phénomènes naturels avérés.

*épidémie.

 

 

B – Une rédaction en plusieurs temps

*plusieurs auteurs.

*plusieurs étapes de rédaction.

 

 

C – Une composition littéraire ?

*structure du récit : les neuf premières plaies / la dixième.

*caractéristiques de la « légende prophétique ».

 

 

II – Visée théologique du récit des dix plaies d’Egypte.

 

 

 

A - Signes et plaie : Yahvé déploie sa puissance.

*manifestation de force.

*destruction des croyances égyptiennes.

 

 

B – L’endurcissement de Pharaon, emblématique de celui du peuple d’Israël au désert.

 

 

I – Récit historique ou composition littéraire ?

 

A – Tentatives d’explication historique des dix fléaux

 

De nombreux critiques ont vu dans ces phénomènes bibliques des événements qui se sont réellement passés dans le Proche-Orient. Notons que, pour la plupart, l’Exode serait situé vers 1250 avant J.-C., sous le règne du Pharaon Ramsès II.

 

*origine cosmique (I. Velikovsky)

Parmi ces auteurs, on peut citer tout d’abord Immanuel Vélikovsky, qui trouve à ces dix plaies une origine cosmique.

Sa théorie est fondée sur une collision survenue au IIe millénaire avant J.-C. entre la Terre et une comète assimilée à Vénus. Cette collision aurait eu pour effet une série de perturbations effrayantes :

- poussière rouge qui donne à l’eau l’aspect du sang, qui provoque des démangeaisons sur la peau des hommes et des animaux, qui serait la cause d’ulcères souvent mortels.

- poussière noire qui se serait dégagée de cette collision et pluie de météorites en feu.

- ténèbres dues aux nuages de poussière, à la fumée, aux gaz dégagés lors de la collision.

- tremblements de terre qui détruisent tout, entraînant la mort de nombreuses personnes, notamment celle des jeunes enfants, incapables de fuir.

- mouvements surprenants de l’eau des mers et des océans.

Toutefois, cette théorie n’a que peu de défenseurs, car de nombreux points ne correspondent pas avec les dix plaies : en effet, les météorites ne figurent à aucun moment dans la Bible ; en revanche, les invasions d’animaux ou d’insectes moustiques, taons, grenouilles, sauterelles sont passées sous silence. Quant à la mort spécifique des premiers-nés, elle ne saurait s’expliquer par un tremblement de terre, dont l’ensemble d’une population est victime.

 

 

*phénomènes naturels avérés.

Une autre théorie, plus recevable sans doute, associe à chaque plaie un fait historiquement avéré.

La première plaie correspondrait à une crue du Nil ; selon cette hypothèse, les eaux transportèrent la terre, surtout le limon très fin, provenant des bassins du Nil bleu et de l’Atbara. Les flots du Nil prirent alors l’aspect du sang. (dam en hébreu)

Cette crue amena des microbes et des bactéries, qui furent la cause de la mort des poissons. La deuxième plaie serait liée à la première : les grenouilles (çefardea en hébreu) fuirent les eaux stagnantes et polluées par les poissons morts.

La troisième et la quatrième plaies seraient directement liées à cette crue. La montée des eaux fut favorable à la multiplication des insectes et notamment des moustiques (kinnim) et des taons. (arov : la vermine).

La cinquième plaie, la mort du bétail (dever) dans les champs, serait à rattacher aux premiers phénomènes naturels : soit la peste aurait été apportée par les moustiques, soit les bêtes seraient mortes de la même infection qui aurait touché les grenouilles.

Toujours à rattacher à la crue du Nil, les furoncles (shehin) seraient dus aux piqûres d’insectes qui se nourrissent de végétaux pourris dans l’eau. On affirme d’ailleurs que ce fait se produisait vers décembre / janvier et que les furoncles étaient surtout présent sur les mains et les pieds, seules parties découvertes.

Par ailleurs, la septième plaie, les orages de grêle (barad), serait liée non plus à la crue mais au climat de la Haute Egypte, où des orages de ce type ont lieu au début de février. Cela expliquerait que la région de Goshèn, lieu où se trouvaient les Israélites, n’ait pas été touchée.

On associe la huitième plaie, l’invasion des sauterelles (arbè) aux grandes pluies qui eurent lieu en Ethiopie et au Soudan à cette époque, et qui provoquèrent de grosses inondations, favorables à la multiplication des insectes. Cela aurait eu lieu au mois de mars.

Ensuite, les ténèbres (hoscheh) ne seraient que d’épais nuages de poussière, très opaques, provoqués par le klamsin (sirocco). Quand les eaux se seraient retirées, la terre rouge aurait séchée et elle serait devenue une fine poussière. On constate également que le sirocco ne vient pas dans le Wadi Toumibat, là où vivaient les Israélites.

Enfin, pour la dixième plaie, on ne peut faire que des suppositions. En acceptant l’hypothèse selon laquelle l’Exode eut lieu sous Ramsès II, on peut comprendre la disparition du fils de Pharaon, puisque Ramsès II a perdu plusieurs de ses fils (Les fils d’Egypte de Ramsès II à Hadrien, Joseph Mélèze-Modrzejewski, Armand Colin, Dijon-Quétigny, 1991).

 

Cette théorie a malgré tout quelques limites : tout d’abord, seules les eaux du Nil sont rouges et non celles des bassins. Par ailleurs, on constate des incohérences géographiques entre la grêle et les ténèbres. Enfin, la mort du fils héritier du trône se trouve explicitée, mais qu’en est-il des premiers-nés du peuple et de la « servante qui est derrière la meule, ainsi que tous les premiers-nés du bétail » (Ex XI, 5) ?

 

*épidémie.

Citons enfin une hypothèse « minimaliste : des historiens affirment que ces dix plaies ne sont qu’une création littéraire, car selon eux la vraie cause de la fuite des Hébreux hors du pays d’Egypte serait une grave épidémie, qui aurait frappé l’Egypte à ce moment–là.

On voit d’après ces différentes approches qu’il est difficile d’être affirmatif quant à la réalité historique des dix plaies. Il semble qu’elles décrivent des phénomènes naturels vraisemblables en Egypte, sans doute amplifiés et juxtaposés pour les besoins littéraires du récit. Il nous paraît donc utile d’étudier la constitution de ce récit.

 

B – Une rédaction en plusieurs temps

 

*plusieurs auteurs

On peut attribuer le récit des plaies à différentes sources, à savoir yahviste, élohiste et sacerdotale. On constate que les récits de la plupart des plaies ont été rédigés par les auteurs yahvistes. On sait seulement, d’après Commentary on Exodus, de J.-P. Hyatt, que les yahvistes connaissaient six des neuf premières plaies, les élohistes, quatre, et les sacerdotaux, quatre. La mort des premiers-nés était connue de tous.

Par ailleurs, on peut constater dans les Psaumes des divergences concernant le nombre et l’ordre des calamités, ce qui renforce l’hypothèse d’une pluralité de récits originels :

 

 

Ps. LXXVIII, 43 – 51 :

43Lui qui en Egypte mit ses signes,

ses miracles aux champs de Tanis,

44fit tourner en sang leurs fleuves,

leurs ruisseaux pour les priver de boire.

 

45Il leur envoya des taons qui dévoraient,

des grenouilles qui les infestaient ;

46il livra aux criquets leurs récoltes

et leur labeur à la sauterelle ;

 

47il massacra par la grêle leur vigne

et leurs sycomores par la gelée ;

48il remit à la grêle leur bétail

et leurs troupeaux aux éclairs.

 

49Il lâcha sur eux le feu de sa colère,

emportement et fureur et détresse,

un envoi d’anges de malheur ;

50il fraya un sentier à sa colère.

 

Il n’exempta pas leur âme de la mort,

A la peste il remit leur vie ;

51il frappa tout premier–né en Egypte,

la fleur de la race aux tentes de Cham.

 

Ps. CV, 28 – 36 :

 

28Il envoya la ténèbre et enténébra,

mais ils bravèrent les ordres.

29 Il changea leurs eaux en sang

et fit périr leurs poissons.

 

30Leur pays grouilla de grenouilles

jusque dans les chambres des rois ;

31il dit, et les insectes passèrent,

les moustiques sur toute la contrée.

 

32Il leur donna pour pluie la grêle,

flammes de feu sur leur pays ;

33il frappa leur vigne et leur figuier,

il brisa les arbres de leur contrée.

 

34Il dit, et les sauterelles passèrent,

les criquets, et ils étaient en nombre,

35et ils mangèrent toute herbe en leur pays

et ils mangèrent le fruit de leur terroir.

 

36Il frappa tout premier–né dans leur pays,

toute la fleur de leur race ;

 

 

Le livre de la Sagesse reprend aussi le thème des plaies et de l’Exode dans les chapitres 11, 16, 17, 18, 19, sous forme d’amplification

 

 

*plusieurs étapes de rédaction

En outre, cette composition littéraire semble s’être faite en plusieurs étapes : on peut en distinguer principalement deux.

A l’avènement de la royauté, on transmettait oralement les souvenirs de la vie au désert. Moïse était présenté comme un chef doué par Yahvé de nombreux pouvoirs tout à fait extraordinaires, et l’on relatait ses actions miraculeuses, de façon variable selon les lieux. Il s’agissait surtout d’exalter la force de Dieu et du peuple d’Israël contre ses ennemis.

Puis la réputation de Moïse fut grandie par l’installation nouvelle de la royauté, ainsi que par le grand intérêt porté à la légende prophétique . On rassembla alors les traditions du passé afin de les retravailler, pour créer un texte à la gloire de Moïse, nouveau prophète. La rédaction du Pentateuque fut vraisemblablement achevée après l’Exil, ce qui explique sans doute la présentation plus nuancée des Egyptiens que l’on trouve dans le récit des plaies : Israël n’est pas seulement le peuple triomphant face aux pécheurs, c’est la relation de chacun à Yahvé qui est analysée.

 

C – Une composition littéraire ?

 

*structure du récit : - les neuf premières plaies / la dixième.

Une analyse littéraire du texte montre que le récit des neuf premières plaies forme un ensemble, puisqu’on y retrouve le même vocabulaire, et la même structure.

On peut constater l’utilisation d’un même schéma qui va se répéter, avec quelques variantes toutefois. Le récit des neuf premières plaies est composé, tout d’abord, d’un dialogue entre Yahvé, Moïse et Aaron au cours duquel Yahvé annonce la nature du fléau à venir et son échec. Puis Moïse et Aaron mettent à exécution les ordres divins. A cette réalisation succède l’imitation des magiciens (jusqu’à la troisième plaie seulement). Pharaon demande alors à Moïse et Aaron d’arrêter le fléau, en promettant de laisser partir le peuple. Yahvé fait cesser le fléau, mais Pharaon ne tient pas parole.

Seul le récit de la dixième plaie se distingue par sa structure, puisque Yahvé y réalise lui-même l’action, sans passer par l’intermédiaire de Moïse et d’Aaron, excepté le fait que les deux frères préviennent le peuple hébreu du danger et de la façon d’éviter le drame. De plus, la dernière plaie s’effectue jusqu’au bout, sans, aucune entrave.

On considère souvent « le récit des neuf premières plaies comme une composition littéraire destinée uniquement à préparer la narration de la dixième plaie. » (Moïse, histoire et théologie). Cette hypothèse se trouve renforcée par une analyse du vocabulaire. En effet, si les neuf premières plaies sont caractérisées par le terme hébreu oth, dont le sens est « signe », sans connotation négative, en revanche la mort des premiers-nés est appelée naga’, terme qui lui désigne spécifiquement une plaie physique . La conséquence recherchée des fléaux, à savoir le départ des Hébreux, est aussi évoquée différemment : tandis que le mot-clé des neuf premières plaies est « laisser partir » - qu’on retrouve en Ex VII,16, 26, 27 ; Ex VIII, 4, 16, 17 ; Ex VIII, 25 ; Ex IX, 1 ; Ex IX, 2 ; Ex IX, 13 ; Ex IX, 28 ; Ex X, 3 ; Ex X, 4 ; Ex X, 7 ; Ex X, 10. – dans la dixième plaie, il s’agit de « sortir », mouvement actif des Hébreux, d’ « expulser » du point de vue de Pharaon — Ex XI, 1 .

 

*caractéristiques de la « légende prophétique ».

La structure du récit des neuf premières plaies présente des similitudes frappantes avec le genre de la « légende prophétique », fondé sur un plan en trois parties :

- l’introduction (un messager doit aller dans un endroit déterminé donner un message à une personne désignée).

- le message (c’est le message du messager annoncé en introduction).

- la conclusion (elle reprend les mots principaux du message, mots qui démontrent que la réalisation du message correspond aux paroles prophétiques).

 

Moïse et Aaron sont les messagers de Dieu auprès de Pharaon. Dans l’introduction, ils reçoivent le message de la bouche de Yahvé. Dans un second temps, ils le délivrent, toujours dans le même lieu, auprès de Pharaon, à sa cour – on trouve dans l’épisode des plaies l’expression typique des messagers : « Ainsi parle Yahvé » : l’information est toujours la même, il s’agit de l’annonce de la plaie à venir, parfois décrite, si Pharaon refuse de laisser partir le peuple, refus prévu. Le fléau se réalise alors, conformément au message prophétique de Yahvé, et l’endurcissement de Pharaon, également prévu, se trouve être conforme à l’annonce.

En fait, il semble que seules certaines retouches donnent à cet épisode les apparences de le « légende prophétique » ; d’après l’Américain Breward S. Childs, ces retouches auraient pour auteur l’écrivain yahviste, au Xe siècle. Ce qui est certain, c’est que la structure répétitive du récit et ses variantes ne sont pas l’effet du hasard : l’insistance des rédacteurs à montrer comment l’endurcissement de Pharaon, donc l’échec objectif des démonstrations de force que sont les plaies successives, fait partie intégrante du projet divin, ne saurait être gratuite. Il aurait été plus simple et plus efficace de composer un récit purement merveilleux où le méchant pharaon se serait obstiné contre la volonté divine, si le seul but de ce récit avait été la glorification d’Israël contre le peuple oppresseur. Une analyse théologique plus fine s’impose donc pour comprendre la constitution de ce texte et sa finalité.

 

II – Visée théologique du récit des dix plaies d’Egypte.

 

A - Signes et plaie : Yahvé déploie sa puissance.

 

Nous pouvons revenir ici sur la distinction entre « signe, prodige » (oth) et « plaie » (naga’). Les neuf premières plaies s’inscrivent dans la suite logique des signes donnés à Moïse avant l’épisode des plaies : Moïse, qui a peur de n’être pas reconnu par le peuple comme le prophète de Yahvé, reçoit le pouvoir des signes (Ex IV, 1-9). Le bâton se change en serpent, la main devient lépreuse, l’eau devient sang : déjà les démonstrations de puissance portent en germe la violence de fléaux destructeurs, l’annonce de mort. Mais leur fonction officielle est d’accréditer Moïse devant le peuple, comme les neuf premières plaies auront pour rôle d’accréditer Moïse et son Dieu auprès de Pharaon. La mort des premiers-nés est destinée à accréditer Yahvé lui-même, directement, puisqu’il agit seul : Yahvé veut montrer à Pharaon son pouvoir de vie ou de mort, et peut-être surtout son pouvoir d’élection, ce qui était déjà sensible lorsqu’Israël était épargné par les fléaux précédents.

Le but ultime poursuivi par Yahvé est clairement de permettre la sortie du peuple hébreu hors d’Egypte, conformément à sa promesse au buisson ardent (Ex III, 8). Mais le récit des plaies ne vise pas d’abord à montrer la réalisation de ce but.

 

*manifestation de force.

Un des objectifs du récit des plaies semble donc être d’accréditer la force de Yahvé. (Ex VII, 5 – IX , 15-16). Leur déroulement chronologique montre que Yahvé peut tout et a le pouvoir sur tout. Les plaies touchent tout d’abord la nature inanimée (première plaie) ; puis elles mettent en scène les petits animaux qui sont plus ou moins nuisibles (II, IV) mais dont les ravages ne sont pas mortels. Puis le bétail et les hommes sont atteints (V, VI). Ensuite, la grêle fait des morts et détruit une partie des ressources naturelles (VII) ; les sauterelles anéantissent toutes les récolte de l’Egypte (VIII). Enfin, il y a les ténèbres, qui semblent être un retour au chaos originel.

 

*destruction des croyances égyptiennes.

Par ailleurs, on peut supposer que les plaies ont pour but d’humilier les Egyptiens et leurs croyances. La première plaie, qui concerne le Nil, vise à montrer que le fleuve qu’ils honoraient comme un Dieu n’est qu’une créature soumise à la puissance de Yahvé.

Quant à la deuxième plaie, elle tourne en dérision la déesse Hiqit, que les Egyptiens vénéraient depuis la Ve dynastie comme une divinité protectrice, et qu’ils représentaient avec une tête de grenouille.

 

Yahvé veut déployer sa force, « multiplie[r] [l]es prodiges au pays d’Egypte » : aux yeux des Egyptiens, dont il veut réduire à néant les croyances. Mais aussi aux yeux du peuple d’Israël, dont il met la foi à l’épreuve en retardant le départ promis, qu’il incite à l’admiration et au respect en montrant l’universalité de son pouvoir.

 

B – L’endurcissement de Pharaon, emblématique de celui du peuple d’Israël au désert.

L’attitude de Dieu vis-à-vis de Pharaon peut aussi être analysée comme pédagogique pour le peuple d’Israël. On pourrait penser que Dieu veuille se servir de Pharaon comme modèle de pécheur dont il emporte la conversion à force de prodiges, mais ce serait méconnaître le désir divin sans cesse manifesté dans le Pentateuque de respecter la liberté humaine. Bien au contraire, Dieu endurcit le cœur de Pharaon : pourquoi ?

 

Si nous reprenons les phrases exprimant l’endurcissement et l’obstination de Pharaon après chaque signe, on trouve soit des formules du type « [Pharaon] appesantit son cœur » (par ex. Ex VIII, 11), « le cœur de Pharaon s’endurcit » (Ex VIII, 15), soit des formulations où Dieu est sujet de l’endurcissement : « Yahvé endurcit le cœur de Pharaon » (par ex. Ex IX, 12), surtout dans la seconde moitié du récit.

Lorsque le refus est présenté comme émanant de la volonté propre de Pharaon, on peut concevoir que le leitmotiv « comme l’avait prédit Yahvé » indique simplement la connaissance anticipée par Yahvé de l’état psychologique du pharaon. Mais dans le second cas, cette prévision paraît annoncer une démarche active de la part de Yahvé pour influencer la réaction de Pharaon, et paradoxalement pour l’inciter à s’enfermer dans le péché. Alors même que Pharaon reconnaît explicitement ce péché : « J’ai péché contre Yahvé, votre Dieu et contre vous » (Ex X, 16), Yahvé persiste dans son attitude : « Pharaon ne vous écoutera pas, afin que se multiplient mes prodiges au pays d’Egypte. » (Ex XI, 9).

Une première explication a déjà été donnée, la volonté divine d’une démonstration de force qui n’aurait plus lieu d’être si Pharaon cédait trop vite. Mais plus profondément, l’endurcissement de Pharaon face aux signes est emblématique de celui du peuple d’Israël au désert, comme le montrera le livre du Deutéronome. L’endurcissement n’est pas réductible au péché, puisqu’il subsiste même après le repentir ; il est plutôt incompréhension face à la gratuité de l’élection divine : « Sans la mémoire de l’Alliance conclue avec Abraham, les signes et prodiges effectués sur l’Egypte pour Israël ne sont pas compréhensibles. Le grand signe même qu’est la sortie d’Egypte n’est pas interprétable comme signe de l’amour de Dieu. (…) Pharaon, depuis l’extérieur de l’Alliance, n’y verra rien d’autre que des preuves redoutables de l’existence d’un Dieu dangereux (…) Pharaon est coupable d’avoir opprimé Israël. Mais Dieu le maintient dans son péché. Sa position est tragique. (…) [L’Alliance] n’est effective que dans la reconnaissance de ce caractère gratuit appelant une réponse peut-être codée mains néanmoins gratuite. L’idolâtrie est réduction de cette Alliance à un contrat entre des intérêts bien compris. C’est peut-être le péché ultime de Pharaon, dont le repentir est du coup auto-exclusion de l’Alliance avec le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, (…), péché d’idolâtrie qui remplace la justice aimante et gratuite de Dieu par la justice rétributive de l’homme » (P. Deloche, Moïse face à Pharaon, Moïse face à son peuple : le thème de l’endurcissement, Lumière et Vie n° 237, p. 33-34).

 

CONCLUSION.

Le texte relatant les dix plaies d’Egypte n’est pas d’abord un récit historique, même s’il fait écho à des phénomènes vraisemblables ; il est avant tout un texte littéraire construit, où le merveilleux destiné à exalter la puissance divine se mêle à une construction et un vocabulaire très précis dont la portée théologique est beaucoup plus subtile qu’il n’y paraît dans la conception courante de l’épisode. Yahvé est puissant, il est maître des éléments et de la création toute entière, il suscite des prodiges et endurcit qui il veut, mais les rédacteurs post-exiliques ont aussi voulu mettre en évidence, à travers la figure de Pharaon, les résistances du peuple d’Israël à l’action divine après la sortie d’Egypte.

La problématique des signes est loin d’être épuisée par cet épisode, le récit de l’Exode est parsemé de miracles — traversée de la Mer Rouge, eau de Mériba, don de la manne —, mais jamais ces démonstrations de puissance ne suffisent à convertir le peuple d’Israël à Dieu : le mystère de l’Alliance se dévoile dans une histoire que le récit des dix plaies ouvre et préfigure tout à la fois.

BIBLIOGRAPHIE.

- La Bible de Jérusalem, Cerf, Paris, 1973.

#Dictionnaires :

- Dictionnaire de la Bible, F. Vigouroux, Paris, 1926 – 1928.

- Dictionnaire biblique, B. Gillieron, éd. du Moulin, Aubonne, 1985.

- Dictionnaire encyclopédique de la Bible, Maredsous, Brepols, 1987.

- Dictionnaire culturel de la Bible, Cerf – Nathan, 1990.

- Dictionnaire biblique pour tous, éd. L. L. B.

- Dictionnaire biblique universel, L. Monloubou et F. M. Dubuit, Desclée, 1984.

#Revues :

- Le livre de l’Exode, Cahiers évangile n°54, Cerf, décembre 1985.

- P. Deloche, « Moïse face à Pharaon, Moïse face à son peuple : le thème de l’endurcissement », Lumière et Vie n° 237, avril 1998.

#Livres d’initiation :

- J.-Cl. Bologne, Les allusions bibliques, coll. « Le souffle des mots », Larousse.

- A. De Souzenelle, L’Egypte intérieure, « Les dix plaies de l’âme, éd. Espaces libres, Paris, 1991.

- R. Michaud, Moïse, Histoire et théologie, coll. Lire la Bible 49, Cerf, 1979.

- L’Ancien Testament, Nathan Université.

- Les personnages de la Bible, Cerf.

 

Moïse de l’Egypte à la Mer Rouge

Marc Chagall, Le Passage de la Mer Rouge, 1954-55, huile sur toile, 216,5x146,

Musée Message Biblique, Nice.

 

 

METHODOLOGIE ; PROTOCOLE DE TRAVAIL

 

L’élaboration de ce dossier a été longue et non sans difficultés ! Nous sommes tout d’abord parties dans la direction d’un « hors-sujet »total ! En effet, pour commencer, nous nous sommes timidement approchées de l’univers de Moïse, rencontrant au hasard des bibliothèques des livres traitant du sujet, n’ayant qu’une idée très vague du type de recherche nécessaire à ce devoir. C’est ainsi que l’une d’entre nous lisait et tentait d’analyser le passage de l’Exode concerné. Deux semaines durant nous errions dans ce vaste thème sans aucun repère. Heureusement, nous lûmes plus précisément les consignes d’élaboration du dossier. Nous avons d’abord été paniquées, ne parvenant pas à percevoir précisément le travail demandé. A force d’interrogations, de réflexions communes, nous avons pu un peu mieux cerner ce qui nous était demandé. Finalement, la partie la plus difficile a bien été de comprendre quels devaient être les enjeux véritables du dossier !

 

Les choses ont alors pu s’accélérer, bien que le départ ait été décourageant. Après nous être rendues à la Faculté Catholique et y avoir consulté le Dictionnaire Culturel de la Bible, nous avons obtenu une liste impressionnante d’œuvres traitant du sujet. Il faut l’avouer, ce lieu ne nous a été utile que dans cette mesure et les livres nous ont été fournis par la bibliothèque de la Part-Dieu. Peut-être souffrions nous d’une trop grande abondance de livres. Le secret n’est pas de prendre superficiellement connaissance de dix livres mais d’en choisir quelques-uns auxquels nous sommes plus sensibles. Bref, après un partage des ouvrages selon nos goûts, nous en avons approfondi la lecture. Ont suivi des échanges réguliers d’idées, des mises en commun, à partir desquels nous avons pu dégager des thèmes. Cependant, la problématique ne venait pas. C’est après discussion avec le professeur que le plan est devenu apparent. Il ne nous restait plus qu’à rédiger, ce qui fut fait sans grande difficulté. Saisir fut une autre histoire…

 

 

PLAN

Introduction.

I- Le rôle de Moïse.

Moïse et Dieu.

Moïse et les Hébreux.

II- Les différentes figures de Moïse à travers les siècles.

Un prophète d’exception.

Un homme exemplaire.

III- Les tribulations des Hébreux en Egypte : une préparation à la grande révélation.

L’origine des récits.

L’annonce de la Révélation.

L’importance du Nom.

Conclusion.

Bibliographie.

 

 

INTRODUCTION

 

 

Le Livre de l’Exode est l’un des plus connus de la Bible, cependant nous allons tout de même en relater les événements principaux. Le peuple hébreu, asservi par les Egyptiens, inquiétait Pharaon par sa croissance trop importante. Ce dernier promulgua un édit pour que soient exterminés tous les garçons premiers-nés des Hébreux, mais Moïse, l’un d’entre eux, fut recueilli par la propre fille de Pharaon. Ayant grandi, Moïse tua un Egyptien et s’enfuit à Madian, où il épousa Çipora. C’est alors que Dieu lui apparut dans le Buisson ardent, se révèlant à lui, et lui donna pour mission de délivrer son peuple. Moïse retourna donc auprès des siens et alla trouver Pharaon. Comme celui-ci refusait de laisser partir les Hébreux, Dieu par l’intermédiaire de Moïse frappa l’Egypte de dix plaies. Après la mort des premiers-nés égyptiens, les Hébreux furent enfin libérés par Pharaon pour aller honorer leur Dieu. Cependant, Pharaon et son armée se lancent à leur poursuite dans le désert : c’est alors que se produit le miracle de la Mer Rouge : Dieu l’ouvre pour laisser passer les Hébreux, mais la referme sur les Egyptiens. Cet épisode marque l’entrée dans l’Exode à proprement parler : la grande révélation de Dieu à son peuple se poursuivra au désert.

De nos jours, nombreuses sont les interprétations de l’histoire de Moïse, mais on peut se demander si Moïse a été perçu de manière « objective ». Son statut de libérateur n’a-t-il pas suscité chez la postérité le désir de le rendre plus héroïque, au détriment du véritable message que le texte biblique a voulu transmettre ? N’avons-nous pas cherché à combler nos ignorances sur ce personnage pour créer le héros nécessaire à une aussi grande histoire ? Le culte du chef ne l’a-t-il pas emporté sur l’approfondissement de la foi qu’une réflexion sur l’élu de Dieu devrait susciter ?

Dans un premier temps, nous verrons qui était Moïse et quel était son rôle à travers le texte biblique. Ensuite, nous étudierons les caractéristiques de la figure de Moïse abordée à partir de différentes interprétations. Enfin, nous montrerons que le véritable aboutissement du texte qui retrace l’histoire de Moïse (Exode I-XV) est la révélation extraordinaire de la foi.

 

1. LE ROLE DE MOÏSE.

 

 

Moïse et Dieu dans la Torah.

 

Les relations entre Moïse et Dieu sont définies étape par étape dans le texte biblique. Ainsi, Moïse est en liaison constante avec Dieu, qui lui communique ses volontés, ses ordres, ses bénédictions et révélations. Il apparaît donc comme le nabi suprême, le prophète par excellence. Moïse communique avec Dieu par la vision et par la parole. Il est à la fois roé et nabi, c’est-à-dire « appelé » par Dieu et « envoyé » pour guider son peuple.

Comme l’écrit André Chouraqui dans son ouvrage Moïse (édition du Rocher, 1995), Moïse a sans cesse été en quête de celui qu’il dénommait d’un pronom personnel, « LUI ». Et il n’a pu devenir lui-même qu’après l’avoir rencontré et vu face à face. Cependant, le statut d’exception que lui confère l’élection ne l’empêche pas de demeurer tout simplement un homme comme les autres. Il éprouve la souffrance de la vocation prophétique. Prophète du doute, du refus, de la révolte, c’est à lui que l’on se réfère lorsque l’on cherche l’exemple d’une prophétie de la douleur. La scène la plus caractéristique de son inquiétude est celle du buisson ardent. Il semble complètement désemparé (cf. la peinture de Raphaël), effrayé devant Dieu.

Par ailleurs, la Torah dépeint Moïse non pas comme un chef indépendant et sûr de lui, mais comme un courtisan fidèle, dont le mérite consiste à exécuter la volonté de Dieu. On peut par exemple constater que Moïse ne retourne pas en Egypte avant que Dieu ne le lui ordonne. Il n’élabore pas de plan pour faire fuir les esclaves hébreux, mais écoute les enseignements de Dieu et les suit à la lettre. Il est décrit comme un exécutant, voire comme une « marionnette » manipulée d’en haut. Sa mission consiste à transmettre les messages de Dieu aux Hébreux et accessoirement à Pharaon. Il est un ambassadeur fidèle : le bâton dont il ne sépare plus symbolise cette dignité. Ce n’est pas une baguette de magicien, mais l’objet au moyen duquel la puissance de Dieu se fait connaître : celui qui le tient n’a qu’un pouvoir dérivé, c’est un serviteur. Le souci primordial de la Torah est de ne pas faire de Moïse une sorte de Dieu qui mériterait l’adoration : il s’agit de préserver clairement l’idée d’un Dieu unique, seule puissance rédemptrice.

 

 

Moïse et les Hébreux.

 

Pour exécuter la volonté de Dieu, Moïse doit se présenter devant les Hébreux afin de leur transmettre sa parole. Moïse est un prophète inséré dans l’histoire d’un peuple, sa mission l’introduit au milieu d’une communauté. Mais comment a été accueilli ce «libérateur » ? Quelles étaient les relations entre Moïse et le peuple hébreu ?

 

Rappelons tout d’abord que Moïse, dont le nom est égyptien, est un Hébreu élevé par des Egyptiens. Il est donc partagé entre deux peuples, dont l’un réduit l’autre à l’esclavage. Ainsi, comme le souligne Chouraqui, il a été forcé de faire un choix, cristallisé dans l’épisode biblique où il surprend un Egyptien en train de frapper un Hébreu : Moïse défend « son frère de sang » et par cet acte son parti est pris : il décide de devenir pleinement hébreu. Cependant, il a grandi dans le palais de Pharaon, il n’est pas esclave, il possède des privilèges par rapport aux siens. Il est libre, il peut prendre de la distance par rapport à la condition des Hébreux, cela d’autant plus qu’il part en exil. En cela, il ne pourra jamais faire réellement partie intégrante de ce peuple.

Cette distance lui a sans doute permis de prendre le premier conscience de «l’esclavage intérieur que cette situation extérieure révélait », pour reprendre l’idée d’Annick de Souzenelle exprimée dans l’Egypte intérieure ou les dix plaies de l’âme (Albin Michel, 1991) ; sa situation marginale est peut-être une des motivations du choix que Dieu fait de lui.

 

La tâche de Moïse ne sera pas aisée. En effet, s’il est d’abord accueilli avec enthousiasme, sa première action, qui aura pour conséquence immédiate d’asservir plus encore le peuple hébreu, lui vaudra de violents reproches. Nous pouvons voir par ailleurs à travers un passage biblique dans lequel deux Hébreux s’opposent que le peuple n’est pas soudé, solidaire, et qu’il ne reconnaît pas spontanément la prééminence de Moïse : « qui t’a constitué notre chef et notre juge ? Penses-tu à me tuer comme tu as tué hier l’Egyptien ? » Le peuple ne semble pas disposé à sortir de sa condition. Il n’a pas confiance en Moïse et n’a pas une véritable volonté de se libérer. Elie Wiesel nous rapporte une légende selon laquelle, « pendant que Moïse négociait la libération des juifs avec le Pharaon, Aaron tentait de convaincre les juifs d’accepter la liberté ». La fonction des plaies infligées par Dieu à l’Egypte sera aussi de faire reconnaître Moïse auprès de son peuple. Heureusement, comme le constate le même auteur, que Dieu a endurci le cœur de Pharaon … car si celui-ci avait consenti à la demande de Moïse, il n’est pas certain que le départ aurait été une réussite étant donné l’état d’esprit des Hébreux.

 

Ainsi Moïse a-t-il rencontré de multiples difficultés. Il n’avait pas vraiment la carrure d’un grand meneur de foule, rappelons qu’il avait sans doute des difficultés d’élocution et qu’il ne se sentait pas apte à la mission que lui demandait Dieu. Pour exemple, on citera un passage de l’Exode IV, où Moïse dit à Dieu : « Excuse-moi, mon Seigneur, je ne suis pas doué pour la parole, ni d’hier ni d’avant-hier, ni même depuis que tu adresses la parole à ton serviteur, car ma bouche et ma langue sont pesants ». E. Wiesel toujours nous fait remarquer que « Moïse nous est donné humain dans sa grandeur jusque dans ses faiblesses. Alors que les autres religions tendent à transformer leurs fondateurs en demi-dieux, le judaïsme fait tout pour humaniser le sien. »

 

Cependant, à travers les siècles, les différentes cultures, judaïsme compris, n’en ont pas toujours fait autant. En effet, le personnage de Moïse s’est peu à peu transformé en un véritable héros, aux dépens du message qu’il a délivré à son peuple.

 

Extermination des premiers-nés, Doré

 

2. LES DIFFERENTES FIGURES DE MOÏSE A TRAVERS LES SIECLES.

 

 

Un prophète d’exception.

 

On peut constater que, dans de nombreux écrits, Moïse est présenté comme un prophète d’exception, comme le chef qui conduisit le peuple d’Israël hors d’Egypte. Ces fonctions doivent aller de pair avec des qualités exceptionnelles, comme l’exprime André Neher qui pense que Moïse possédait des « qualités inégalables et inégalées de prophète ». Pour l’écrivain, Moïse réunissait des aspects du prophétisme qui ne se retrouvaient ailleurs que séparément. Moïse possède donc en lui quelque chose de « l’exaltation guerrière des chophtim », tout en étant « intercesseur auprès de la divinité ».

 

Le philosophe juif Martin Buber perçoit aussi Moïse comme un prophète exceptionnel. Il le caractérise comme étant un homme ivre de Dieu, un chef actif, toujours conscient de ses responsabilités, de sa charge, « l’homme non divisé, recevant comme tel le message de Dieu et s’efforçant comme tel de le traduire dans la vie ». Tout ceci en fait un être unique. Pour Daniel Jérémy Silver aussi, Moïse était ce que nul autre n’a pu être. Silver le perçoit comme « le plus grand génie religieux de tous les temps » et le « fondateur de la foi ».

 

De l’admiration pour le prophète à l’admiration pour l’homme, le glissement est facile. On le voit selon Chouraqui s’amorcer chez saint Augustin (354-430) : ce dernier, comme de nombreux autres Pères de l’Eglise, prend Moïse comme exemple et admire le meneur de peuple ; mais lorsqu’il dit rêver de ressembler à cet homme « où il se retrouve comme dans un miroir », n’est-ce pas parce qu’il jalouse l’humilité de Moïse, lui, Augustin, « qui avait tant de mal à faire taire son orgueil » ?

 

 

Un homme exemplaire.

 

L’image donnée de Moïse est celle d’un grand homme qui fut le libérateur du peuple juif. Bien souvent, on le représente comme un homme imposant, rayonnant de force vitale. La figure de Moïse fut modelée au fil des nouvelles périodes culturelles en fonction de l’image qu’on se faisait du héros.

Dans la culture hellénistique , Moïse devient une personne visible (le physique peut être représenté) et définissable, possédant les qualités les plus admirées par les élites de cette société. On découvre alors un « un vigoureux- roi- prophète- philosophe » dont la prestance ne peut être égalée de personne.

La Renaissance italienne donne lieu à de nouvelles représentations de Moïse, dont la plus célèbre est sans conteste la statue de Michel-Ange, exposée en 1516 à Rome. Cette dernière nous dévoile un homme fort et grand, qui peut vaguement nous rappeler Zeus. Ceci est tout à fait caractéristique de l’époque, qui aime à faire des dieux grecs les symboles de la puissance physique et morale.

Le tableau de Maurice Denis, Moïse sauvé des eaux (1901), illustre également l’idée selon laquelle les représentations s’éloignent de la vérité historique pour s’adapter aux goûts et critères d’un lieu ou d’une époque. Cette peinture, qui met en scène Moïse sauvé des eaux, est très loin de la vérité historique présumée. Le paysage ne ressemble en aucun cas à celui de l’Egypte. Les femmes ainsi que l’enfant ont la peau blanche et les cheveux clairs, ce qui est aberrant car les Egyptiens ont plutôt le teint basané. Enfin, la dame à droite du tableau porte un chapeau de paille, ce qui ne correspond pas à la tradition égyptienne… A travers cette peinture, on ressent surtout l’influence de la Renaissance italienne sur Maurice Denis.

 

Michel-Ange, la Lyre, Maurice Denis

 

Dans le même ordre d’idées, on peut s’attarder sur le portrait de Moïse qu’a dressé Rudolph Kittel en 1924 dans son livre Les grandes figures et pensées en Israël. On peut en effet lire dans sa présentation de Moïse une description physique et psychologique très minutieuse. C’est ainsi que l’on découvre un homme de carrure imposante, au tempérament dynamique et résistant. Daniel Jérémy Silver reproche à Kittel d’« attribue[r] ses propres idées préconçues sur l’apparence que devrait avoir un héros » à l’image de Moïse. On peut qualifier ces pratiques de pures inventions car les descriptions vont largement au-delà de ce que le texte biblique permet de conclure.

 

 

L’ exaltation de Moïse ne concerne pas seulement son physique. Pour Alfred de Vigny, le prophète devient la figure emblématique du génie solitaire et incompris à laquelle il s’identifie en tant que poète. A propos de son poème Moïse, Vigny écrit à son amie Camilla Maunoir : « Ce grand nom ne sert que de masque à un homme de tous les siècles et plus moderne qu’antique » (cf. poème au chapitre suivant). Pour certains peuples, Moïse devient le chef mythique et majestueux qui a permis l’émancipation. Ainsi les Noirs d’Amérique du Nord revendiquent-ils dans les Negro-Spirituals leur désir de liberté en se référant à l’exode du peuple juif et en louant Moïse, source de rêve et d’espoir.

Freud, dans son essai intitulé Moïse et le monothéisme (1939), se demande « comment [il] se peut qu’un homme isolé exerce une action aussi extraordinaire, qu’il forme un peuple à partir d’individus et de familles quelconques, qu’il lui imprime son caractère définitif et détermine son destin pour des millénaires ». Il défend l’hypothèse selon laquelle Moïse représentait la figure du père exerçant une force surprenante sur son peuple et rappelle « qu’il existe dans la masse humaine le fort besoin d’une autorité que l’on puisse admirer, devant laquelle on s’incline, par laquelle on est dominé, et même éventuellement maltraité ». Selon lui, les traits dont est paré le « grand homme » dans le texte biblique sont des traits paternels. Ainsi, la résolution de la pensée, la force de la volonté, l’énergie des actions, l’autonomie et l’indépendance sont communes à l’image paternelle et à Moïse. La figure du « grand homme » se trouve même amplifiée jusqu’au divin : Freud va jusqu’à dire que Moïse fut le seul homme qui créa les juifs.

 

La tendance à augmenter le rôle de Moïse au détriment de celui de Dieu est sensible dans la pensée moderne. Cependant, cherchant un héros, n’a-t-on pas négligé le véritable enjeu du texte biblique, puisque Moïse n’est en fait qu’un intermédiaire, un intercesseur entre Dieu et son peuple ? L’essentiel, ce n’est pas la personne de Moïse, mais la Révélation que Dieu fait à son peuple.

 

DESCENDS, MOÏSE. . .

 

 

 

Descends, Moïse, et va vers le rivage,

Parle au vieux roi du peuple égyptien,

Dis-lui que Dieu t'a sorti d’l'esclavage,

Dis-lui : not’Dieu va délivrer les siens !

 

Vous n’peinerez plus sur la terre étrangère,

L’vieux Pharaon ne vous tourmentera plus ;

Descends, Moïse, et va vers la rivière,

Le Seigneur Dieu va sauver 1’peuple élu !

 

L’vieux Pharaon va s’mettre à vot’poursuite,

Il se noyera dans les eaux d’la mer Rouge ;

Le Seigneur Dieu va protéger vot’fuite,

Vous n’mourrez pas dans les grands flots qui bougent.

 

Les opprimés n’seront plus dans la peine,

Descends, Moïse, parle au nom d’Jéhovah ;

C'est1’Seigneur Dieu qui va briser nos chaînes,

Dis au vieux roi que not’peuple s'en va. . .

 

L'or de vos maîtres, vous 1’prendrez pour salaire ;

Vous bénirez1’Seigneur qui vous sauva ;

Descends, Moïse, au bord de la rivière,

Dis au vieux roi que not’peuple s'en va. . .

 

 

Négro spiritual, Fleuve profond, sombre rivière.

 

3. LES TRIBULATIONS EN EGYPTE : UNE PREPARATION A LA GRANDE REVELATION.

 

 

La libération des Hébreux, du buisson ardent au miracle de la mer, a été perçue de multiples façons. Certain approuvent ébahis l’action de Dieu, d’autres commentent enthousiasmés ce récit biblique si symbolique, si bien construit, d’autres encore condamnent, à l’aide de raisonnements scientifiques, ces phénomènes absurdes. Cependant, malgré leurs différentes perceptions, tous reconnaissent une véritable pénétration de l’esprit des Hébreux par la religion.

 

 

L’origine des récits.

 

Perplexes devant des phénomènes extraordinaires, les historiens, les scientifiques s’interrogent quant aux origines du récit biblique. La mer a-t-elle vraiment pu se séparer en deux ? Emmanuel Velikovski, dans Le monde en collision (Stock 1967), expose une théorie selon laquelle ces phénomènes seraient d’origine cosmique. Enfin une explication rationnelle ! ? Qu’importe ? Est-ce vraiment là le nécessaire ? Devons-nous nous acharner à comprendre ces phénomènes qui semblent surnaturels, tendance irrémédiable de notre siècle ? Ne ferions-nous pas mieux d’être sensibles à la signification symbolique et profonde du texte biblique ? C’est ainsi que Buber, tout en niant le surnaturel dans ces passage de l’Exode, préfère avec sagesse s’attacher à ce qui s’est réellement produit dans l’esprit de l’homme, qui selon lui « éprouve comme miracle un phénomène de la nature (…) mais en tout cas quelque chose, qui intervient dans sa vie à la manière du destin ». Après avoir développé une théorie sur l’apparition de la légende, Buber admet que quelque chose qui touche l’être au plus profond de lui-même l’a inspirée. Annick de Souzenelle exprime la même idée en qualifiant l’illumination qui s’est produite dans l’esprit des Hébreux de « prise de conscience » et en analysant de façon symbolique les différents éléments du récit.

 

 

Une annonce de la révélation.

 

Même si l’on peut s’interroger sur la validité d’interprétations qui paraissent parfois un peu « tirées par les cheveux », on ne peut s’empêcher d’être admiratif devant le texte rempli de sens d’Annick de Souzenelle, l’Egypte intérieure ou les dix plaies de l’âme. On s’aperçoit grâce à lui de la précision du texte biblique. Ainsi, « les plaies d’Egypte » seraient une annonce de la révélation. Ces événements auraient eu pour finalité de disposer le peuple hébreu à accéder à la foi et de lui faire connaître la transcendance de Dieu. Selon A. de Souzenelle, il y aurait en l’homme deux parties, l’une consciente, l’autre inconsciente, qui seraient en perpétuelle lutte pour élargir son horizon : la conscience, ayant une adversaire, doit puiser dans ses ressources pour lui faire face. L’auteur s’appuie sur l’exemple des arts martiaux orientaux dans lesquels, lors d’un combat, l’adversaire est plus un partenaire qu’un ennemi car il aide à la progression. Ainsi, le travail supplémentaire infligé aux Hébreux par les Egyptiens à la suite de l’intervention de Moïse leur permettra en fait d’élever leur conscience. Le mal n’est donc pas uniquement source de souffrance, il permet une progression. Comme le rappelle Chouraqui dans Moïse, on trouve déjà cette idée chez Philon d’Alexandrie : « Ne vous laissez pas abattre : votre faiblesse est une force…. Ceux qui s’attachent à détruire votre nation seront, sans le vouloir, vos sauveurs plutôt que vos destructeurs. Les maux présents ne vous feront pas de mal, et quand on croira causer, chez vous, les plus grands ravages, c’est à ce moment-là, surtout, que vous atteindrez l’éclat de la gloire… » (La vie de Moïse).

 

Finalement, on comprend pourquoi Dieu endurcit le cœur de Pharaon et plus généralement pourquoi Dieu laisse faire tant de mal sur terre. Mais Dieu n’est pas présent que par le mal, bien au contraire ! Il s’est aussi révélé au buisson ardent….

 

 

L’importance du nom.

 

Chouraqui retient surtout de l’Exode le passage du buisson ardent, dans lequel Dieu révèle son nom à Moïse. En effet, en Orient, le nom d’une personne n’est pas anodin ; il a une valeur beaucoup plus affirmée qu’en Occident où il est essentiellement « social ». Dans la tradition biblique, le nom a une valeur très symbolique. Donner un nom à quelqu’un, c’est le posséder : Adam a pour mission de nommer les animaux sur lesquels il a un pouvoir. Connaître le nom de quelqu’un, c’est posséder l’essence de sa personne. En cela, Dieu se révèle entièrement, Il se fait connaître à son peuple, Il fait don de lui-même. Mais il fallait à Dieu un nom qui soit digne de lui. Le tétragramme dans la langue hébraïque évoque l’intemporalité (« le français ne permet pas d’évoquer le temps inaccompli de l’hébreu »). Par lui, Dieu signifie qu’il est en chacun de nous : en effet, celui qui prononce ces mots les applique forcément à lui-même et à ceux qui l’écoutent. Ainsi, selon Chouraqui : « Je suis se répercute à l’infini des âges ».

 

Ainsi, par des chemins différents mais complémentaires, Dieu se révèle à son peuple par l’intermédiaire de Moïse.

 

Raphaël, Moïse devant le buisson ardent

 

CONCLUSION.

Sans conteste, Moïse a joué un rôle capital au cours de l’Exode, et c’est un personnage très intéressant. L’Ecriture le présente comme une figure aux multiples facettes : lutteur infatigable et chef désespéré, croyant intrépide et qui cependant doute.

Moïse est médiateur entre Israël et Dieu. Toutefois, comme l’explique Pascale Deloche dans le magazine Lumière et vie, les liens établis sont plus complexes. En effet Moïse est « à la fois intermédiaire et en vis-à-vis : face à Pharaon, il est du côté du peuple, face à Israël il interdit la facilité d’une mémoire pervertie par l’idolâtrie. Paradoxalement, il est homogène, à la fois à Israël et à l’Egypte. » Ainsi, Israël se définit dans une relation à trois : le peuple hébreu, Dieu et l’ « ambivalente Egypte ». Moïse se trouve au centre de ce triangle, et, souvent incompris, il continue tout de même à maintenir les liens et les distances nécessaires à la fois à l’événement et à sa transmission dans les mémoires.

Les traditions religieuses monothéistes ont la plupart du temps cherché à préserver l’image biblique de Moïse, prophète d’exception, homme qui n’est rien sans l’élection divine. Cependant, les interprétations modernes du personnage tendent parfois à dénaturer le message biblique pour faire entrer Moïse dans le moule du héros tel qu’il existe dans un contexte donné. On ne saurait donc trop insister sur la nécessité d’un retour aux sources scripturaires.

 

BIBLIOGRAPHIE.

 

Martin Buber, Moïse, PUF, 1957.

André Chouraqui, Moïse, Editions du Rocher, 1995.

Sigmund Freud, L’homme Moïse et la religion monothéiste, Folio Essais, 1950.

Nicole Jeammet, Les destins de la culpabilité, PUF, 1993.

Robert Michaud, Moïse, Histoire et théologie, Cerf, collection « Lire la Bible », 1979.

Negro-Spirituals, trad. Marguerite Yourcenar, Fleuve profond, sombre rivière, Gallimard, 1964.

André Neher, Prophètes et prophéties, PUF, 1955.

Annick de Souzenelle, L’Egypte intérieure ou les dix plaies de l’âme, Albin Michel, 1991.

Alfred de Vigny, Œuvres complètes, Seuil, 1965.

 

Dictionnaire culturel de la Bible.

Revue « Lumière et vie », n° 237, Moïse, le prophète de Dieu.

 

 

Le miracle de la mer

 

(Exode XIV-XV)

 

Nicolas Poussin, Le passage de la Mer Rouge, 1634, Melbourne, National Gallery of Victoria.

 

PLAN

Introduction

I- Situation de l’événement biblique

A- Contexte historique de l’Exode

B- Géographie de la Mer Rouge

C- Contexte biblique de l’Exode

II- La figure de l’élu parmi son peuple : Moïse

A- Moïse et sa mission

B- Moïse élu de Dieu : l’Alliance

III- Etude du passage de l’Exode relatant la traversée de la Mer.

A- “ Le Miracle de la mer ” (Exode XIV, 15-31)

B- “ Chant de Victoire ” (Exode XV, 1-21)

Bibliographie

 

INTRODUCTION

 

L’Ancien Testament relate l’histoire du peuple d’Israël, dont la sortie d’Egypte puis la traversée du désert vers la Terre Promise, sous la direction de Moïse, comptent parmi les épisodes les plus marquants. Le “miracle de la mer” (Exode XIV, 15-31), communément appelé — à tort — « le passage de la Mer Rouge » constitue une étape majeure de ce périple : Yahvé, par l’intermédiaire de son prophète charismatique Moïse, ouvre la mer pour son peuple et la referme sur l’armée de Pharaon, mettant ainsi un terme à quatre cents ans de souffrances sous le joug égyptien.

Au cœur de cet épisode, la relation entre Yahvé et son prophète élu, entre Yahvé et son peuple élu, entre Yahvé et les ennemis de son peuple.

Question de l’élection divine, de la nature de l’alliance : à étudier à travers l’explication contextuelle du récit biblique, l’histoire et l’image du prophète allié à Dieu, les significations du passage en lui-même.

 

 

I- Situation de l’événement biblique

 

- miracle de l’écartement des eaux, intervention divine

- réalité aussi bien historique que géographique.

 

A- Contexte historique de l’Exode

 

L’essentiel des récits concernant le destin de Joseph, fils de Jacob qui occupera des fonctions importantes auprès de Pharaon, et l’installation du clan de Jacob dans la terre de Gaussent, à la limite orientale de delta du Nil, ne peuvent se comprendre que dans le contexte de la domination des Hyksos, de 1770 à 1550 environ avant Jésus-Christ. Vers 1550, les Hyksos, et avec eux les autres étrangers qui peuplaient l’Egypte, doivent partir : ils évacuent Sillet en s’engageant sur la route du Nord et se perdent les uns après les autres derrière les dunes, en direction de l’oasis de Cades. Au bord des sources de cette oasis, les expulsés d’Egypte racontent leur exode à leurs enfants. Puis des groupes partent, cheminent du côté de Bersabée, et s’enfoncent dans les chaînes de montagnes qui bordent le sud du pays de Canaan. Plusieurs siècles plus tard, des éléments de cette tradition de « l’exode-expulsion » seront insérés à Canaan dans le récit de la grande expédition de Moïse.

A l’époque de Moïse, vers 1250, sous le règne de Ramsès II, se produit sans doute un grand fléau en Egypte. La panique gagne, notamment dans les chantiers royaux : c’est la tradition de « l’exode-fuite ».

On perçoit dès lors toute la complexité du livre de l’Exode, et notamment de son chapitre XIV, qui unit ces deux traditions. Certains versets montrent l’événement comme une expulsion “Lorsque Pharaon eut laissé partir le peuple” (Ex. XIII, 17) d’autres comme une fuite “ Lorsqu’on annonça au roi d’Egypte que le peuple avait fui ” (Ex. XIV, 5).

 

B-Géographie de l’épisode

 

Le peuple d’Israël quitte l’Egypte pour gagner le désert : “Dieu fit donc faire au peuple un détour par la route du désert de la mer des Roseaux”(Ex.XIII, 18). Le groupe de Moïse marche vers Sukkot, vers les Lacs Amers ; Sukkot signifiant “tentes”, il s’agit probablement d’un lieu de campement situé aux portes de la ville de Pitom. Le soleil se lève à peine lorsqu’ils arrivent à Etam, forteresse qui s’élève au nord du lac Timsah : “Ils partirent de Sukkot et campèrent à Etam en bordure du désert”(Ex. XIII, 20). A Etam, ils reçoivent l’ordre divin de “rebrousser chemin”(Ex. XIV, 2) ; mais on peut expliquer rationnellement ce changement de direction : Etam est le poste de contrôle des sorties vers le désert oriental. Où alors se diriger ? C’est ici que l’on se heurte à une célèbre difficulté de la Bible : le chapitre XIV de l’Exode peut-il nous fournir de vraies informations sur la route prise par Moïse et les siens ? Beaucoup de commentateurs penchent pour la route du sud : les Hébreux auraient longé la rive occidentale des Lacs Amers, avant de passer la frontière à l’extrémité sud du petit Lac Amer. Mais il existe une autre hypothèse : les évadés auraient pris des chemins détournés, inconnus aujourd’hui. Nous les retrouvons beaucoup plus loin, campant sur les bords du lac Sirbonis au nord “devant Pi-Hahirot, entre Migdol et la mer, devant Baal-Cephôn” (Ex. XIV, 2). Moïse et son peuple auraient donc parcouru Teku, Etam et Migdol. Une étroite langue de sable, orientée d’est en ouest, retient les eaux de la Méditerranée le long de la côte ; les écrivains de l’Antiquité, comme Diodore de Sicile, décrivent les parages comme très dangereux : Diodore compare le lac Sirbonis à un ruban d’eau, entouré de tous côtés de dunes de sable, et lorsque le vent souffle du désert, il n’est pas rare que le sable accumulé à la surface des eaux fasse disparaître totalement la ligne de démarcation entre le rivage et le lac. Des armées entières disparaissent sur ces plages mouvantes … L’armée de Pharaon se serait-elle tout simplement jetée seule dans les invisibles sables mouvants, devant le peuple d’Israël stupéfait ?

 

C- Contexte biblique de l’Exode

 

La sortie d’Egypte se déroule en plusieurs temps : le peuple part, délivré par Ramsès II (Ex XIII, 17) ou en fuite (Ex XIV, 5), et parcourt une première étape jusqu’au campement d’Etam, protégé jour et nuit par Yahvé et sa “colonne de feu”(Ex XIII, 21) ; puis le groupe de Moïse “rebrousse chemin”sur les conseils de son Dieu, en direction de Pi-Hahirot : le début du chapitre XIV montre que Yahvé protège son peuple mais pousse Pharaon à la haine pour mieux l’anéantir : “J’endurcirai le cœur de Pharaon” (Ex. XIV, 4). Puis les Egyptiens se lancent à la poursuite du peuple d’Israël et le rejoignent au campement de Baal-Cephôn ; les Hébreux ont peur devant les Egyptiens et manquent de confiance en Moïse, donc en Yahvé : “Que nous as-tu fait en nous faisant sortir d’Egypte ?”(Ex. XIV, 11) ; Moïse leur annonce le miracle décisif de Yahvé : le salut du peuple hébreu est annoncé lorsque Yahvé donne ses ordres à Moïse, et confirmé à la fin du passage sur la traversée de la Mer (Ex. XIV, 31): Yahvé est alors respecté et craint de son peuple. Le récit est suivi du chant de victoire des Hébreux, traditionnellement attribué à Miryam, sœur de Moïse et d’Aaron : ce cantique (Ex XV, 1-21) exalte la victoire militaire sur l’armée de Pharaon : “il a jeté à la mer cheval et cavalier”(Ex. XV, 1) et rappelle l’alliance conclue entre Yahvé et le peuple “qu’il s’est acheté”(Ex. XV, 16).

 

II- La figure de l’élu parmi son peuple : Moïse

 

Moïse fut le médiateur de l’alliance entre Dieu et son peuple, l’intermédiaire par lequel le peuple se vit octroyer une charte unique de lois éthiques et religieuses. Moïse vécut d’abord en Egypte, puis fut le libérateur et le guide de son peuple.

 

A- Moïse et sa mission

 

Moïse, moshé en hébreu, vécut au XIIIe siècle avant Jésus-Christ. Né en Egypte de parents sémites, il fut abandonné sur le fleuve par sa mère qui craignait l’exécution de l’ordre de Pharaon “si c’est un fils, faites-le mourir”(Ex. I, 16) , et fut recueilli par la fille de ce dernier ; il reçut un nom égyptien dérivé du verbe égyptien “naître” . Les Israélites rapprochèrent le nom égyptien de Moïse du verbe hébreu masha (tirer), d’où l’étymologie populaire “tiré des eaux” (Ex. II, 10) .

Moïse, élevé par la fille de Pharaon, eut une adolescence digne d’un prince. Il dut être secrètement mis au courant de ses humbles origines hébraïques, peut-être par sa sœur Miryam, et ainsi avoir connaissance des épreuves imposées à son peuple. L’une de ses premières actions fut de visiter un chantier de travaux forcés : voyant un chef de corvée égyptien qui rouait de coups un esclave hébreu, il le tua sur le champ. Ce crime l’obligea à s’enfuir dans le désert, occasion pour lui de méditer et peut-être de pressentir l’existence d’une puissance divine. Au désert, il rencontra le Dieu de ses pères, Abraham, Isaac, et Jacob, sous la forme d’une voix l’appelant d’un buisson ardent et lui assignant une mission : “Maintenant va, je t’envoie auprès de Pharaon, fais sortir d’Egypte mon peuple, les Israélites”(Ex. III, 10). Les Israélites devaient être délivrés de la main des Egyptiens et menés jusqu’en Terre promise, en accomplissement de l’alliance formée entre Yahvé et les patriarches.

Moïse, de retour en Egyte, devint alors le chef charismatique des Hébreux. Il fut l’âme de leur résistance à l’oppression : les Hébreux, réduits à la dure condition de serfs depuis la chute de la dynastie asiatique des Hyksos, aspiraient à reprendre leur liberté contre la volonté de Pharaon qui avait besoin de main-d’œuvre bon marché. Yahvé, par l’intermédiaire de Moïse et grâce à une série de prodiges, sauva son peuple en le faisant sortir d’Egypte.

Durant de longues années, les Hébreux, sous la conduite de Moïse, menèrent dans l’actuelle péninsule sinaïtique une vie de pasteurs nomades. Le séjour au Sinaï, où le texte situe la remise des Tables de la Loi, fut une étape majeure pour la constitution de la religion de Moïse.

Moïse mourra au pays de Moab, sur le mont Nebo, aux portes de la Terre promise. La tradition judéo-chrétienne ne considère pas seulement Moïse comme le guide qui ramena ses frères dans la terre des grands ancêtres, Abraham, Isaac, et Jacob; mais aussi comme celui qui unifia les divers groupes en un seul peuple autour du culte de Yahvé. Il a posé les bases de la Torah, d’où le nom donné à cet ensemble religieux et législatif : loi mosaïque.

 

B- L’élu de Dieu : l’alliance

 

C’est par l’intermédiaire de Moïse que fut conclue l’alliance entre Dieu et les Israélites : le don du Décalogue inscrit sur les Tables de la Loi au mont Sinaï. Ce don confirme et renouvelle l’alliance faite avec Abraham dans le Livre de la Genèse : l’alliance est clairement étendue au peuple tout entier.

Yahvé s’est lié au peuple par une promesse de fidélité éternelle, fidélité manifestée concrètement dans le passage de la mer. En retour, les enfants d’Israël doivent aimer Dieu dans la joie, le servir avec dévotion et le prier avec zèle, en observant ses commandements : ainsi la nature de l’alliance est-elle une confiance profonde et réciproque. Transgresser les lois, c’est briser le lien du texte sacré, rompre l’alliance : la responsabilité du peuple d’Israël est grande.

 

III- Etude du passage de l’Exode : la traversée de la mer Rouge

 

A- “ Le miracle de la Mer ”: Exode XIV, 15-31

 

Le texte biblique est issu de deux sources principales : un document yahviste qui insiste sur la victoire militaire remportée sur les Egyptiens et fait de la destruction de l’armée égyptienne le miracle à proprement parler, un document sacerdotal plus récent qui insiste sur l’aspect miraculeux de l’ouverture des eaux et du passage de la mer : “Moïse brandit son bâton au-dessus de la mer qui se fend”, verset 21 . Ce miracle atteste concrètement le lien inébranlable entre Yahvé et son peuple.

La séquence Ex XIV, 15-31 est ouverte par les paroles divines, tout comme le peuple est précédé de la nuée divine. Au début de ce passage les Hébreux, bloqués entre les chars bruyants des Egyptiens qui arrivent et la masse d’eau qui les arrête, perdent espoir et croient Dieu impuissant : “car mieux vaut pour nous servir les Egyptiens que de mourir dans le désert”(Ex. XIV, 2). Dieu, suite à leurs cris “Pourquoi cries-tu vers moi?” (v.15) leur donne immédiatement la solution concrète attendue : il donne l’ordre à son élu de lever son bâton pour “fendre” les eaux, alors que Lui “endurcir[a] le cœur de Pharaon”. Le but de ces deux actions est exprimé au verset 18: “Les Egyptiens sauront que je suis Yahvé”, celui qui privilégie son peuple élu.

Des versets 19 à 25 se déroule l’action divine dans toute sa splendeur : jusqu’au verset 21, Yahvé, personnifié par “l’ange de Dieu” ou bien “la colonne de nuée”, protège son peuple en se plaçant entre les deux camps et en aveuglant le peuple offensif :“la nuit s’écoula sans que l’un puisse s’approcher de l’autre”, v.20 et en “refoulant la mer toute la nuit par un fort vent d’est”, v.21. Moïse tend son bâton vers la mer : “Les Israélites pénétrèrent à pied sec”,v.22, le texte sous-entend l’admiration toute humaine du peuple élu pour son Dieu sauveur ; puis Yahvé laisse les Egyptiens s’engager derrière son peuple, v.23. Sa vengeance s’exerce alors sur les Egyptiens, d’abord par sa main quand il jette la “confusion” dans l’armée égyptienne, puis par Moïse qui étend son bras pour refermer les eaux sur ses adversaires. Le sursaut des Egyptiens au verset 25 “Fuyons Israël car Yahvé combat avec eux contre les Egyptiens” est trop tardif : ils sont engloutis comme Yahvé l’avait annoncé : “Il n’en resta pas un seul”, v.28. Débute alors la troisième et dernière phase de notre texte : les Hébreux, voyant de leurs yeux l’efficacité de la puissance divine “Israël vit les Egyptiens morts au bord de la mer” (v.30) , affirment leur foi en Yahvé : “le peuple crut en Yahvé et en Moïse son serviteur”, (v.31).

On peut mesurer à travers ce passage la difficulté de la tâche de Moïse, seul interlocuteur d’un Dieu en qui le peuple, qui souffre, a du mal à avoir confiance. Pour obtenir l’adhésion de ce peuple, il a besoin des pouvoirs extraordinaires que Dieu lui confère. Dans cette première phase de la traversée du désert, les mots seuls sont encore impuissants, le peuple doit être éduqué par des exemples concrets de la puissance divine.

 

B- “ Le Chant de victoire “: Exode XV, 1-20

Ce chant se divise en deux parties à peu près d’égale longueur : les versets 2 à 10 célèbrent le miracle inimaginable accompli par Yahvé à la mer des Roseaux : on retiendra que le “miracle” de la mer consiste dans la destruction du bataillon égyptien : “Les chars de Pharaon et son armée, il les a jetés à la mer”, verset 4. Les versets 11 à 17 décrivent l’avancée du peuple hébreu vers la Terre promise. Yahvé est représenté comme un violent guerrier qui guide le peuple élu vers la Terre où il a décidé d’établir à jamais sa demeure : “lieu dont tu fis, Yahvé, ta résidence”, verset 17. Le verset 18 marque la fin de l’hymne : “Yahvé règnera pour toujours et à jamais”.

Le verset 19, narratif, présente le “miracle” comme un “passage”: “les Israélites avaient marché à pied sec au milieu de la mer”. Il s’agit sans doute d’un ajout sacerdotal. Puis Miryam entonne de nouveau le cantique ou « yok » : “Chantez pour Yahvé car il s’est couvert de gloire”, verset 21.

Ce chant de victoire est une sorte d’hymne triomphal des Hébreux en l’honneur de leur sauveur Yahvé. La préférence des Hébreux va à Yahvé pour des raisons d’ordre matériel, parce qu’il a mené son peuple à la victoire, et ne peut se comprendre que dans un contexte où le polythéisme est encore de règle : “Qui est comme toi parmi les dieux Yahvé ?”(Ex. XV, 11). Mais l’idée d’un dieu commun et propre au peuple hébreu fait son chemin : “Il est le dieu de mon père et je l’exalte”, v.2.

 

BIBLIOGRAPHIE

- Dans les pas des prophètes, Moshe Pearlman, Editions Arthaud, 1976.

- Moïse, Robert Michaud, Editions du Cerf “ Lire la Bible ”, 1979.

- Les grandes religions du monde (V), Arthur Hertzberg, Editions Georges Braziller.

- Grand Larousse Universel.

 

L’Exode : la traversée du désert, le don de la Loi

 

Marc Chagall, L'Exode, 1964.

 

 

 

PROTOCOLE DE RECHERCHE

Etapes :

 Recherche de documents : Nassira. (Bibliothèques : Lyon 2, Lyon 3, Part-Dieu.)

 Recherche de problématique, élaboration du plan, répartition du travail.

 Rédaction des parties : première : Nassira, deuxième et troisième : Céline.

 Nouvelle recherche de documents et incorporation dans les parties du dossier.

 Mise en commun du travail et élaboration de l'introduction, de la conclusion et de l'annexe.

 

Temps consacré : un mois.

 

Difficultés :

 Nassira : problèmes de binôme.

 Problème du départ du travail car mauvaise compréhension du sujet.

 Semaine de stage du 6 au 10 mars, ce qui réduit les possibilités de se rencontrer.

 

PLAN

Introduction.

I- Le désert ou l’éducation à la liberté.

1) l’expérience du désert : une épreuve …

2) … formatrice

3) le don de la Loi, étape constitutive d’un peuple unifié.

II- La postérité de l’Alliance.

1) l’affirmation du monothéisme.

2) la portée pédagogique du Livre de l’Exode.

3) la valeur universelle des commandements.

4) la nécessité de la législation.

Conclusion.

Bibliographie.

 

INTRODUCTION

A sa sortie d’Egypte, le peuple hébreu connaît l’exode à travers l’immense désert du Sinaï. Il lui faudra quarante ans pour le traverser et parvenir enfin à la Terre Promise. Durant toutes ces années, de nombreuses péripéties se sont produites. Souvent, le peuple s’est lassé, a perdu confiance en son Dieu et en son guide Moïse, l’épisode de la fabrication du Veau d’Or en étant la plus célèbre illustration. Pourtant, bon gré mal gré, le peuple hébreu devient le peuple de Dieu, celui qui reçoit les Dix Commandements par l’intermédiaire de Moïse lors de la théophanie du Sinaï.

Comment ce peuple « à la nuque raide », mené par un chef imparfait, a-t-il pu devenir le réceptacle de la Loi parfaite que constitue le Décalogue ? Comment une Alliance conclue d’abord avec un peuple si petit et particulier a-telle pu avoir un retentissement aussi durable ?

Nous verrons tout d’abord que l’aventure mosaïque a permis au peuple hébreu de rencontrer son Dieu, même si ce peuple éprouve bien des difficultés à accepter sa situation. Passant du particulier au général, nous nous demanderons ensuite si l’histoire biblique du désert, qu’elle soit mythique ou réelle, ne retrace pas en fait une expérience universelle.

 

Nicolas Poussin, Les Israélites recueillant la manne, 1639.

 

I- LE DESERT OU L’EDUCATION A LA LIBERTE.

1) l’expérience du désert : une épreuve …

Le Sinaï à travers lequel Moïse guide son peuple est un lieu rude dont la traversée ne peut que faire évoluer ceux qui l’accomplissent. Les Hébreux y feront l’expérience d’un dépassement de soi et d’une rencontre avec le Créateur qui leur permettront d’accéder à une liberté nouvelle.

 

Les Hébreux, au vu des nouvelles conditions matérielles qu’ils connaissent, ont pu légitimement percevoir la sortie d’Egypte comme un plus grand malheur que l’esclavage : nombreux sont leurs « murmures » de protestation.

Selon J. Steinmann, le désert est « le théâtre des tentations les plus redoutables et l'habitat du Diable », et le peuple s’y sent abandonné par un Dieu invisible qui l’oblige à supporter tant de difficultés. On comprend dès lors son besoin d’être rassuré en revenant à l’idolâtrie, en se façonnant une idole, un Veau d’Or pour honorer une divinité plus accessible et tangible, d’autant plus que son chef Moïse s’attarde en haut du Mont Sinaï. Le peuple ne comprend pas son Dieu :

« Je suis se dit et rien n’est pour l’entendre »

(Pierre Emmanuel, Le Taureau d’Or)

Il éprouve sa vacuité dans l’abandon :

 

« Quand le peuple se vit nul et nu et qu’il était son désert à lui-même »

« Rien n’est ! Qu’on

nous vende un soleil à voir

Forgeons de nos mains cette chose d’or pour qu’elle s’érige

Et couvre le peuple

Il suffira pour lui trouver forme de couler notre or dans

Le vide en nous »

(Pierre Emmanuel, Le Taureau d’Or).

 

Psautier D'Ingeburge de Danemark, Adoration du Veau d'or.

 

Pour Moïse non plus, la situation n’est pas facile. Comme le texte biblique le laisse parfois entendre, et comme le soulignent de nombreux auteurs modernes, Moïse souffre de son statut de prophète, qui l’isole du reste du peuple. Vigny lui fait dire en 1822 dans son poème Moïse : « Je suis, Seigneur, puissant et solitaire », « Je ne suis pas heureux ». Il est rejeté de la communauté des autres : « Les hommes se sont dits : Il nous est étranger » ; « Aussi, loin de m’aimer, voilà qu’ils tremblent tous ».

Moïse cède parfois à de violents accès de colère, dont le plus fameux est celui qui le conduit, à la vue du Veau d’Or, à briser les Tables de la Loi. André Neher le surnomme « l’homme aux grandes colères ». De nombreux artistes ont été inspirés par cet épisode : sur la gravure du Pirmigien reproduite ci-dessous, on voit un Moïse furieux, le visage durci par la colère. Mais souvent l’expression de colère s’efface sous celle de la tristesse : Moïse est déçu par son peuple, c’est ce que montre son regard dans la représentation du Psautier d’Ingeburge, c’est ce que Rembrandt peint avec un sens aigu du pathétique. : Moïse, saisi au moment intensément dramatique où il s’apprête à briser les Tables de la Loi, semble dévoré de tristesse, et ses bras sur lesquels la lumière du tableau se concentre tiennent encore les Tables dans un geste d’infini respect. Colère et tristesse sont les conséquences de l’impuissance de Moïse qui veut faire accomplir à un peuple peu attentif à Dieu la quête d’un absolu inaccessible. Lorsqu’il brise les Tables de la Loi, Moïse montre sa prise de conscience du fossé entre le réel, le peuple décevant, et l’idéal dont Dieu a suscité chez lui la soif. Aucun compromis n’est possible.

 

Rembrandt, Moïse brisant les Tables de la Loi, Neue Staatgalerie Berlin, XVIIe siècle.

 

Le Pirmigien, Moïse brisant les Tables de la Loi.

 

2) … formatrice.

 

Cependant, pour le peuple comme pour son chef, le désert sera le lieu d’une progression spirituelle. Paradoxalement, le désert n’est pas le lieu de l’isolement mais celui de la rencontre avec le Créateur.

« Il préfère ce désert d’hommes la Justice

S’y frayant seule route à travers le néant

Sa soif qu’en l’homme cette face s’accomplisse ».

(Pierre Emmanuel, La Face, recueil « Tu »)

 

Dieu met son peuple à l’épreuve en lui imposant ce long séjour en milieu hostile, il lui donne aussi le temps de vivre en Sa présence, d’apprendre à le connaître. Le peuple hébreu peut puiser à la source spirituelle qu’est le désert le courage et la foi qui lui manquent :

« Ici commence l’humanité ici donc le désert commence ».

(Pierre Emmanuel, Israël, recueil « Tu »)

 

Moïse, présenté par un texte égyptien écrit sous les Ptolémées comme un être rejeté des dieux, parti à la tête d’une troupe de lépreux expulsés d’Egypte, est vu par les polythéistes comme un adversaire de la religion. Mais dans la perspective des religions du Livre, il est un archétype du prophète soumis. Il semble qu’il a été comblé spirituellement au désert et que sa foi y a trouvé un nouvel élan. C’est en tout cas ce qu’affirme J. Steinmann dans son ouvrage Saint Jean Baptiste et la spiritualité du désert. Pour lui, le désert est « un lieu propice aux grandes ouvertures sur l’esprit ». La solitude de l’élu est aussi propice à son élévation spirituelle :

« Il grandira bien au-delà de lui-même

Et seul ».

(Pierre Emmanuel, Le Métis, recueil « Tu »)

 

3) le don de la Loi, étape constitutive d’un peuple unifié.

 

On pourrait considérer le Décalogue comme un code contraignant, imposé par Moïse, père haï mais respecté selon Freud, comme la manifestation d’un échec :

"Moïse a cru ramener aux hommes l'amour mais c'est la Loi

qu'il faudra qu'il leur jette"

(Pierre Emmanuel, Le taureau d'or, recueil « Tu »)

Cependant, l’idée prédomine que le don de la Loi est une conséquence de la libération et son accomplissement. Le désert est un passage obligé pour que le peuple soit prêt à « recueillir la Loi », pour reprendre une expression de Robert Michaud dans son ouvrage Moïse, histoire et théologie. Dieu ne pouvait pas révéler sa Loi en Egypte : comme l’explique Raphaël Draï dans La Traversée du Désert, « le Dieu de la liberté ne peut se révéler en terre d’esclavage ». Le premier événement est la libération, symbolisée par le passage de la Mer des Joncs, car la liberté est la condition sine qua non pour recevoir la Loi qui en sera la charte : « Les exigences de Dieu sur Israël ne viennent pas en premier lieu, elles sont précédées par la proclamation de la bonne nouvelle de la libération du peuple ».

 

Le peuple n’existe pas en tant qu’entité soudée avant que Moïse n’œuvre à son unité. Comme l’affirme le Talmud cité par P. E Hamel, « le peuple juif était jadis semblable aux volailles qui ne cessent de picorer dans leur fumier jusqu’au moment où Moïse vint leur prescrire des repas réguliers ».

Le moment où la Loi descend sur le peuple revêt une intensité dramatique très forte et concentre le processus de rassemblement. Chez la plupart des interprètes de la théophanie du Sinaï, Moïse, recevant les Tables de la Loi, manifeste clairement qu’il a conscience de l’ampleur de l’événement. Le Moïse de Philippe de Champaigne (Moïse et le Décalogue, XVIIe s.) est empreint de la sévérité classique, fier et soucieux de transmettre l’enseignement de Dieu. Si l’on songe à des représentations plus récentes, le Moïse de Chagall rayonne du don de la Loi. Quant au célèbre film de Cecil B. de Mille, Les Dix Commandements (1956), il met en scène un Moïse empreint de dignité, ruisselant de pluie sous les éclairs, et un peuple terrifié et prosterné au pied du mont Sinaï.

 

Philippe de Champaigne, Moïse et le Décalogue, XVIIe siècle.

 

Marc Chagall, Moïse, lithographie, 1960.

 

II- LA POSTERITE DE L’ALLIANCE MOSAÏQUE.

L’aventure mosaïque et le Décalogue exercent aujourd’hui encore une grande influence dans de nombreux domaines. Citons à ce propos Lagrange : « Ne lisons pas l’épisode de l’Alliance comme une scène historique mais comme une commémoration que chaque génération, chaque croyant revit à chaque étape de sa vie ».

 

1) L’affirmation du monothéisme.

Le peuple juif se définit toujours par sa fidélité à la Loi, à la Torah, transmise de génération en génération, et croit en l’Alliance que Dieu a scellée au Sinaï avec le peuple élu. L’adverbe « aujourd’hui », omniprésent dans le Deutéronome, garde tout son sens. Esther et les jeunes filles d’Israël, déportées à la cour du roi Assuérus, prient Dieu de se souvenir de son alliance avec son peuple, comme le rappelle Racine (1689).

Les trois religions monothéistes (judaïsme, christianisme et lislam) occupent une place très importante dans le monde. Moïse est reconnu par elles comme celui qui a fait évoluer le peuple hébreu du polythéisme au monothéisme. Certes, comme l’écrit V. Nikiprowetsky dans Judaïca, « c’est une assertion dépourvue de toute justification que d’affirmer que Moïse enseignait l’existence d’un seul dieu » ; Freud reprend cette idée, « jamais la Bible n’a clairement dit qu’il n’existait qu’un seul dieu », et fait référence aux innombrables dieux d’Egypte ainsi qu’à l’appellation plurielle Elohim utilisée pour l’Eternel. Cependant, on peut parler d’hénothéisme dans la mesure où le Décalogue définit clairement le Dieu d’Israël comme le Dieu unique pour le peuple d’Israël, le seul qui puisse être l’objet de l’adoration du peuple, même si l’existence éventuelle d’autres dieux n’est pas encore niée.

 

2) La portée pédagogique du Livre de l’Exode.

Selon Bruno Lagrange dans La traversée de la Bible, le livre de l'Exode est pédagogique dans la mesure où "il nous montre le rassemblement de ce peuple nouveau, difficile en ses débuts, sa fidélité et son adhésion à des lois qui organisent sa jeune vie. […]. Viendra ensuite le temps de l'adolescence du peuple, de ses infidélités et de ses révoltes, à l'image de toute vie humaine commençante. ".

 

3) La valeur universelle des commandements.

Le Décalogue constitue un cadre moral et juridique auquel il est sans cesse fait référence. Ce qu’il exprime semble posséder une dimension universelle. On peut noter que de nombreux codes législatifs anciens comportent de nombreux points communs avec lui : ainsi, on a trouvé sur une stèle d’Abidos postérieure à Moïse des assertions qui évoquent les commandements mosaïques : « Je n’ai pas tué le faible, je n’ai pas volé le malheureux ». De nos jours, les interdictions du meurtre, du vol, de l’adultère sont des constantes de nos législations.

On peut remarquer les similitudes formelles entre les Tables de la Loi et les tables de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, également arrondies en haut. Le caractère moderne des dix commandements, que Michaud souligne en disant qu’ils témoignent de « l’évolution avancée de la conscience morale » (Moïse, histoire et théologie) n’est pas sans rapport avec la volonté de progrès qu’incarnent les tables de la République.

On peut se servir du Décalogue pour instruire moralement les jeunes enfants, comme l’illustrent le jeu de l’oie et les gravures reproduites ci-dessous. Il peut également avoir un retentissement au plan personnel. André Gide s’oppose violemment dans Les Nourritures Terrestres (1897) aux commandements divins que sa mère lui a inculqués et qui ont « endolori [s]on âme ». En réaction contre eux, il veut écrire un « manuel d’évasion, de délivrance ».

 

André Gide, Les Nourritures Terrestres

"Commandements de Dieu, vous avez endolori mon âme.

Commandements de Dieu, serez-vous dix ou vingt ?

Jusqu'où rétrécirez-vous vos limites ?

Enseignerez-vous qu'il y a toujours plus de choses défendues ?

De nouveaux châtiments promis à la soif de tout ce que j'aurai trouvé de beau sur la terre ?

Commandements de Dieu, vous avez rendu malade mon âme,

Vous avez entouré de murs les seules eaux pour me désaltérer.

… Mais je me sens à présent, Nathanaël, plein de pitié pour les fautes délicates des hommes. »

 

Callot, Les Dix Commandements à usage universel, gravure.

 

Jeu de l'histoire sainte depuis la naissance de Moïse jusqu'à sa mort.

 

4) la nécessité universelle de la législation.

Tout peuple a un besoin vital de législation : cette idée est illustrée par Bialik lorsqu’il écrit dans une analyse de la crise spirituelle au XXe siècle « Forgez-nous la Loi ! » Mais cette législation doit être éthiquement fondée. De nombreux auteurs ont exprimé cette idée pendant le IIIe Reich, interprétant le nazisme comme une violation profonde du Décalogue — ainsi Benjamin Fondane, mort à Auschwitz en 1943, dans son poème L’Exode —, ou proclamant comme Joseph Budko dans une gravure réalisée en 1942 que Le monde a soif de la Torah.

 

 

CONCLUSION

La traversée du désert a permis au peuple d’Israël d’aller au-delà de lui-même et de rencontrer son Dieu, malgré ses réticences et sa fréquente lassitude. Cette aventure historiquement située (même si son existence effective n’est pas prouvée à ce jour) a eu d’immenses répercussions sur les siècles qui l’ont suivie, car la nécessité de se placer sous une législation éthiquement fondée pour exister en tant que société est ressentie par tous les groupes humains. Evénement ou mythe, la progression difficile vers le don de la Loi fait l’écho d’une expérience universelle, à la fois individuelle et collective puisque c’est l’édification d’un lien personnel entre Dieu et les hommes qui va permettre au message du Décalogue de devenir universel.

BIBLIOGRAPHIE

 

 Pierre Brunel, Dictionnaire des mythes littéraires, Edition du Rocher, 1988.

 Dictionnaire culturel de la Bible, Cerf, 1990.

 Dictionnaire des symboles, Robert Laffont, 1969.

 F. Comte, Les grandes figures dans la Bible, 1983.

 Pastourfan et Duchet-Suchaux, La Bible et les Saints, Flammarion, 1990.

 A. Cohn, Mythes et mythologie de la langue française, 1969.

 S. Freud, Moïse et le monothéisme, Folio Gallimard, Paris, 1942.

 Robert Michaud, Moïse, histoire et théologie, Paris, 1979.

 André Chouraqui, Moïse, Flammarion, Paris, 1997.

 André Neher, Moïse et la vocation juive, Seuil, Paris, 1956.

 P. Talec, Les patriarches et Moïse, Cerf, Paris, 1982.

 Claude Duvernoy, Moïse, Somogy, Paris, 1977.

 Raphaël Draï, La Traversée du désert, Fayard, 1988.

 Alfred de Vigny, Poèmes antiques et modernes.

 Pierre Emmanuel, Tu-Moïse (Poèmes mystiques), 1978.

 André Gide, Les nourritures terrestres, 1936.

 J. Steinmann, Saint Jean-Baptiste et la spiritualité du désert, 1955.

 Emmanuel Lévinas, Difficile liberté, 1994.

 

 

Alfred de VIGNY

Poèmes antiques et modernes

Moïse

 

 

Le soleil prolongeait sur la cime des tentes

Ces obliques rayons, ces flammes éclatantes,

Ces larges traces d'or qu'il laisse dans les airs,

Lorsqu'en un lit de sable il se couche aux déserts.

La pourpre et l'or semblaient revêtir la campagne.

Du stérile Nébo gravissant la montagne,

Moïse, homme de Dieu, s'arrête, et, sans orgueil,

Sur le vaste horizon promène un long coup d'œil.

Il voit d'abord Phasga, que des figuiers entourent,

Puis, au-delà des monts que ses regards parcourent,

S'étend tout Galaad, Ephraïm, Manassé,

Dont le pays fertile à sa droite est placé ;

Vers le Midi, Juda, grand et stérile, étale

Ses sables, où s'endort la mer occidentale ;

Plus loin, dans un vallon que le soir a pâli,

Couronné d'oliviers, se montre Nephtali ;

Dans des plaines de fleurs magnifiques et calmes

Jéricho s'aperçoit, c'est la ville des palmes ;

Et, prolongeant ses bois, des plaines de Phogor

Le lentisque touffu s'étend jusqu'à Ségor

Il voit tout Chanaan et la terre promise,

Où sa tombe, il le sait, ne sera point admise.

Il voit ; sur les Hébreux étend sa grande main,

Puis vers le haut du mont il reprend son chemin.

Or, des champs de Moab couvrant la vaste enceinte,

Pressés au large pied de la montagne sainte,

Les enfants d'Israël s'agitaient au vallon

Comme les blés épais qu'agite l'aquilon

Dès l'heure où la rosée humecte l'or des sables

Et balance sa perle au sommet des érables,

Prophète centenaire, environné d'honneur,

Moïse était parti pour trouver le Seigneur.

On le suivait des yeux aux flammes de sa tête,

Et, lorsque du grand mont il atteignit le faîte,

Lorsque son front perça le nuage de Dieu

Qui couronnait d'éclairs la cime du haut lieu,

L'encens brûla partout sur les autels de pierre,

Et six cent mille Hébreux, courbés dans la poussière,

A l'ombre du parfum par le soleil doré,

Chantèrent d'une voix le cantique sacré ;

Et les fils de Lévi, s'élevant sur la foule,

Tels qu'un bois de cyprès sur le sable qui roule,

Du peuple avec la harpe accompagnant les voix,

Dirigeaient vers le ciel l'hymne du Roi des Rois.

 

Et, debout devant Dieu, Moïse ayant pris place,

Dans le nuage obscur lui parlait face à face.

 

Il disait au Seigneur : "Ne finirai-je pas ?

Où voulez-vous encor que je porte mes pas ?

Je vivrai donc toujours puissant et solitaire ?

Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre.

Que vous ai-je donc fait pour être votre élu ?

J'ai conduit votre peuple où vous avez voulu.

Voilà que son pied touche à la terre promise,

De vous à lui qu'un autre accepte l'entremise,

Au coursier d'Israël qu'il attache le frein ;

Je lui lègue mon livre et la verge d'airain.

Pourquoi vous fallut-il tarir mes espérances,

Ne pas me laisser homme avec mes ignorances,

Puisque du mont Horeb jusques au mont Nébo

Je n'ai pas pu trouver le lieu de mon tombeau ?

Hélas ! vous m'avez fait sage parmi les sages !

Mon doigt du peuple errant a guidé les passages.

J'ai fait pleuvoir le feu sur la tête des rois ;

L'avenir à genoux adorera mes lois ;

Des tombes des humains j'ouvre la plus antique,

La mort trouve à ma voix une voix prophétique,

Je suis très grand, mes pieds sont sur les nations,

Ma main fait et défait les générations.

Hélas ! je suis, Seigneur, puissant et solitaire,

Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre !

 

Hélas ! je sais aussi tous les secrets des cieux,

Et vous m'avez prêté la force de vos yeux.

Je commande à la nuit de déchirer ses voiles ;

Ma bouche par leur nom a compté les étoiles,

Et, dès qu'au firmament mon geste l'appela,

Chacune s'est hâtée en disant : Me voilà.

J'impose mes deux mains sur le front des nuages

Pour tarir dans leurs flancs la source des orages ;

J'engloutis les cités sous les sables mouvants ;

Je renverse les monts sous les ailes des vents ;

Mon pied infatigable est plus fort que l'espace ;

Le fleuve aux grandes eaux se range quand je passe,

Et la voix de la mer se tait devant ma voix.

Lorsque mon peuple souffre, ou qu'il lui faut des lois,

J'élève mes regards, votre esprit me visite ;

La terre alors chancelle et le soleil hésite,

Vos anges sont jaloux et m'admirent entre eux.

Et cependant, Seigneur, je ne suis pas heureux ;

Voux m'avez fait vieillir puissant et solitaire,

Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre.

 

Sitôt que votre souffle a rempli le berger,

Les hommes se sont dit : Il nous est étranger ;

Et leurs yeux se baissaient devant mes yeux de flamme,

Car ils venaient, hélas ! d'y voir plus que mon âme.

J'ai vu l'amour s'éteindre et l'amitié tarir,

Les vierges se voilaient et craignaient de mourir.

M'enveloppant alors de la colonne noire,

J'ai marché devant tous, triste, et seul dans ma gloire,

Et j'ai dit dans mon cœur : Que vouloir à présent ?

Pour dormir sur un sein mon front est trop pesant,

Ma main laisse l'effroi sur la main qu'elle touche,

L'orage est dans ma voix, l'éclair est sur ma bouche ;

Aussi, loin de m'aimer, voilà qu'ils tremblent tous,

Et, quand j'ouvre les bras, on tombe à mes genoux.

Ô Seigneur ! j'ai vécu puissant et solitaire,

Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre. "

 

Or, le peuple attendait, et, craignant son courroux,

Priait sans regarder le mont du Dieu jaloux ;

Car s'il levait les yeux, les flancs noirs du nuage

Roulaient et redoublaient les foudres de l'orage,

Et le feu des éclairs, aveuglant les regards,

Enchaînait tous les fronts courbés de toutes parts.

 

Bientôt le haut du mont reparut sans Moïse.

Il fut pleuré. - Marchant vers la terre promise,

Josué s'avançait pensif et pâlissant,

Car il était déjà l'élu du Tout-Puissant.

 

(Ecrit en 1822)

 

L’arche d’alliance et les Tables de la Loi

 

Nous disons souvent de notre civilisation occidentale qu’elle est bâtie sur la morale judéo-chrétienne. Cette affirmation semble une évidence historique : par sa christianisation sous Constantin, tout l’empire romain adhère à une religion orientale et monothéiste, celle du livre saint et de ses évangiles. A sa chute, l’Eglise transmet cette croyance aux barbares envahisseurs, croyance qui parviendra, malgré toutes les vicissitudes de l’histoire, jusqu’à nos jours. Ainsi, comme les poèmes homériques étaient le fondement de la culture grecque, la Bible devient celui de la culture et de la morale européennes. Mais d’où nous vient cette morale, si ce n’est, avant même les paraboles du Christ, du Décalogue, des dix commandements eux-mêmes ? D’où nous vient la haine absolue de l’homicide sinon du «tu ne tueras point » ? Bien sûr, la plupart des cultures ont abhorré cette pratique, mais sans y ajouter une tension personnelle et l’idée de crime contre Dieu. Il n’y avait pas de crime contre Zeus ou un quelconque autre dieu lorsqu’on tuait un autre homme, ni même de crime envers soi-même. Personne ne reprochait à Ulysse le massacre des prétendants, et surtout pas sa conscience ! On pourrait objecter que le Décalogue est plus le fondement du judaïsme que celui du christianisme. Certes, mais le Nouveau Testament ne conserve-t-il pas les anciennes lois ? L’alliance du mont Sinaï, les deux tables de pierre ramenées par Moïse et l’arche d’alliance, souvenir de ce pacte passé avec Elohim, sont l’alpha de notre morale et fondent toujours la cohérence de notre société. Nous nous pencherons sur les récits bibliques avant de revenir sur le Décalogue lui-même et de montrer comment ces lois sont les racines de notre civilisation.

 

I / L’alliance du mont Sinaï et l’Arche du Seigneur

 

Les Hébreux groupés autour des patriarches dans les terres de Canaan émigrèrent en Egypte et s’installèrent dans la vallée du Nil autour du XIXe siècle avant notre ère. Le récit biblique nous rapporte cette migration à travers l’histoire de Jacob, de ses douze enfants de qui naissent les douze tribus d’Israël. Durant l’hégémonie de la dynastie des Hyksos (1750-1550), le peuple hébreu put vivre en paix. Cependant, dès l’avènement des pharaons thébains commence la répression des descendants d’Abraham. Moïse, le «sauvé des eaux » , se prépare à sa vocation de libérateur pendant une longue retraite dans la péninsule sinaïtique : détenteur du nom du Seigneur (je suis celui qui suis) révélé à lui dans le feu du buisson, lors de la théophanie de l’Horeb, il triomphe du pharaon en abattant les plaies sur l’Egypte. Il délivre ainsi Israël de sa servitude et lui fait traverser la mer des Joncs. Trois mois environ après l’exode d’Egypte, le peuple hébreu arrive au mont Sinaï et Moïse escalade seul la montagne pour recevoir de Dieu « les tables de pierre, la loi et les règles » (Ex 24,12) :

« …mais Moïse monta vers Dieu. Le Seigneur l’appela de la montagne en disant : ‘Tu diras ceci à la maison de Jacob et tu transmettras cet enseignement aux fils d’Israël : Vous avez vu vous-mêmes ce que j’ai fait d’Egypte, comment je vous ai fait venir à moi. Et maintenant, si vous entendez ma voix et gardez mon alliance, vous serez ma part personnelle parmi tous les peuples – puisque c’est à moi qu’appartient toute la terre – et vous serez pour moi un royaume de prêtres et une nation sainte’. »

Cette alliance est un prolongement de l’alliance passée entre Dieu et Abraham car là où Dieu n’exigeait que la circoncision des mâles du peuple élu, il offre désormais une loi gravée sur deux tables de pierre, appelées « tables de l’alliance » ou « tables de la loi » ou encore « tables du témoignage », et gravées « du doigt de Dieu »(Ex 31,18) : « Sur leurs deux côtés, elles étaient écrites de part et d’autre et l’écriture était l’écriture d’Elohim » (Ex 32,15-16). Mais en descendant de la montagne, Moïse voit les enfants d’Israël adorer le veau d’or et il brise ces deux tables (Ex 32,19). Par la suite, il fut appelé par Dieu au sommet de la montagne pour graver deux autres tables, identiques aux premières.

La tradition kabbalistique dit quant à elle que les deux tables n’étaient pas de même nature et qu’elles ne contenaient pas toute les deux les lois du Seigneur : la première contenait bien le décalogue, essence de l’arbre du bien et du mal du jardin d’Eden, mais la deuxième devait contenir la parole liée à l’arbre de vie et constituer une révélation divine perdue à cause de l’adoration du veau d’or .

Ces deux tables furent ultérieurement (Dt 10,2) placées dans l’arche d’alliance, selon la tradition sacerdotale. Cette arche est un coffre de bois construit dans le désert par l’artisan Betsalel sur un commandement de Dieu et il constitue l’objet rituel le plus sacré de l’ancien Israël (Ex 25,10 ; 37,1). Déposée au départ dans le sanctuaire et plus tard dans le saint des saints du premier temple, cette arche était confiée aux lévites ou prêtres et transportée chaque fois que le peuple se mettait en route ou partait en guerre. On la nommait de façons diverses : «l’arche du témoignage » (aron haédout, Ex 25,22), «l’arche d’alliance du Seigneur » (aron berit Adonaï), « l’arche d’alliance du Seigneur des armées qui siège sur les chérubins » (1 S 4,4), ou plus simplement « l’arche d’alliance » (Jos 3,6). La Bible fait référence à son utilisation de la révélation du mont Sinaï jusqu’à la fin du règne de Salomon. Cependant, les spécialistes de la critique biblique pensent qu’il peut y avoir eu des traditions différentes quant à son origine et à son assignation. L’arche décrite dans l’Exode est un coffre de forme rectangulaire (1,10x0,7x0,7), s’ouvrant sur le haut. D’autre part, elle est dite confectionnée de bois d’acacia couvert d’or et recouverte d’un couvercle en or où sont gravés deux chérubins se faisant face, les ailes déployées (« Les chérubins avaient les ailes déployées vers le haut et en protégeait le kapporeth ; ils se faisaient face, le visage tourné vers Lui » (Ex 37,9). Sur le côté se trouvaient quatre anneaux, à travers lesquels pouvaient passer des barres permettant le transport.

On a remarqué que des lieux sacrés similaires au tabernacle et que des répliques de créatures semblables aux chérubins se trouvaient aussi chez les peuples assyro-babyloniens de l’Antiquité : par exemple, un pacte conclu entre Ramses II et les Hittites fut placé dans un temple, sous les pieds d’un dieu. Les prêtres des autres civilisations déposaient donc aussi d’importants documents, dont les pactes et les alliances, dans leurs temples, sous le regard de leurs divinités. Cependant, à la différence des païens, les Hébreux n’y mettaient pas d’idoles et de représentations de dieux : l’arche contenait seulement les tables qui ne devaient pas être adorées mais qui servaient à rappeler l’alliance passée avec Dieu sur le mont Sinaï et à régler la vie selon ses préceptes. La tradition biblique associe aussi l’arche d’alliance aux guerres de conquêtes d’Israël. En effet, sa présence devant les armées symbolisait la présence de Dieu au sein du peuple et assurait la victoire : « lorsque l’arche partait, Moïse disait : ‘Lève-toi, Eternel, que soient dispersés tes ennemis et que fuient devant toi ceux qui te haïssent.’ » (Nb 10,35-36). De même, lorsque les Hébreux voulurent pour la première fois conquérir la terre promise, Moïse lui-même avertit l’armée de ne pas attaquer sans la présence de l’arche, «car l’Eternel n’est pas au milieu de vous » (Nb 14,39-45), mais on ignora ses conseils et l’armée subit un revers. On peut alors comprendre que l’arche incarne véritablement la divinité ou alors qu’elle en est simplement le symbole. Quoi qu’il en soit, l’arche se trouvait avec les Hébreux lorsqu’il traversèrent le Jourdain vers la Terre Promise (Jos 3,6) et lorsque les murailles de Jericho s’effondrèrent (Jos 6). Une fois le pays conquis, elle fut conservée dans le sanctuaire de Silo, où l’on venait en pèlerinage, mais les Lévites la sortaient pour qu’elle soit présente aux batailles.

Ainsi, pendant les guerres de Samuel (1 S 4-7) sa présence dans le camps des Israélites emplit le cœur des Philistins de peur et de révérence. Cependant, battus par ces derniers, les Israélites font porter l’arche dans leurs camps par les fils du grand prêtre Heli, ce qui indique bien une conception fétichiste de l’arche. Malgré cela, les Israélites sont vaincus et l’arche tombe aux mains des Philistins qui la transportent jusqu’à Ashod et l’enferment dans le temple de Dagon. La peste se répand alors dans la ville et l’arche est transportée d’abord à Geth, puis à Akkaron. Au bout de sept mois de fléaux endurés, les Philistins renvoient l’arche aux Hébreux qui la déposent à Beth-Shemesh puis à Qiryat-Yearim (1 S 5-6). Plus tard, voulant faire de Jérusalem un centre religieux, David y fit ramener l’arche de façon solennelle, avec de grandes danses sacrées et des chants liturgiques. Toucher l’arche était un sacrilège qui pouvait provoquer la colère d’Elohim (Nb 4,15 ; 1 S 6,19). Uzza, qui faisait partie de la procession, touche l’arche et est foudroyé par Dieu pour son offense à l’inviolable. Salomon installa ensuite l’arche dans le temple de Jérusalem, dans le saint des saints où elle demeura jusqu’en –586, date où elle fut détruite avec le temple par les Babyloniens. La tradition rabbinique veut que Jérémie, avant la chute de Jérusalem, l’ait cachée dans une grotte du mont Nebo, là où était mort Moïse et où on la retrouverait lorsque le peuple serait à nouveau unifié. On dit aussi qu’elle fut emportée à Babylone par Nabuchodonosor. De toute façon, elle n’était pas présente dans le second temple (Yoma 5,2). De nos jours, une réplique de l’arche sainte se trouve dans les synagogues du monde entier et, au lieu des tables de l’alliance, contient les rouleaux de la Torah.

II / Les termes de l’alliance mosaïque : le décalogue

 

Le terme de « Décalogue » apparaît pour la première fois chez Saint Irénée (Adv.haer. 4,25,3) et signifie les dix paroles. Or, nous possédons deux formes des dix commandements : la première, la plus courte, dans l’Exode (20, 1-17) et la seconde dans le Deutéronome (5,6-21). La version du Deutéronome semble en effet avoir été augmentée et l’on pourrait ramener le texte à son état le plus dépouillé de cette manière, comme le propose le Dictionnaire de la Bible de Dheilly :

 

- Tu n’auras pas d’autre Dieu que moi.

- Tu ne feras aucune image sculptée.

- Tu ne prononceras pas faussement le nom de YHVH.

- Souviens-toi de sanctifier le jour du sabbat.

- Honore ton père et ta mère.

- Tu ne tueras point.

- Tu ne commettras point d’adultère.

- Tu ne voleras pas.

- Tu ne feras pas de faux témoignages.

- Tu ne désireras ni la femme, ni le serviteur, ni le bœuf, ni l’âne de ton prochain.

 

On peut ici signaler une différence de décompte entre la tradition hébraïque et la tradition catholique. En effet, la parole « tu n’auras pas d’autres Dieu que moi » est considérée comme un commandement à part entière par les juifs, alors que pour les chrétiens cette parole n’est qu’une sorte d’introduction au Décalogue et pour garder dix commandements il font deux commandements du derniers. Ces dix paroles, accompagnées de la foudre, constituent les termes de l’alliance passée entre Dieu et le peuple hébreu.

 

L’idée d’alliance est fondamentale dans le mosaïsme : elle est, selon la formule de Chouraqui : « la rencontre de l’éternel incréé avec la créature. » ; « De plus, l’alliance implique une élection, un sacrifice, un signe et une loi.» Or, si l’alliance de Dieu passée avec Noé était universelle en ce qu’elle concernait l’humanité tout entière et si l’alliance avec Abraham, dont le signe est la circoncision, ne concernait que ceux qui se réclamaient du Dieu d’Abraham, l’alliance du Sinaï unit un peuple à son Dieu et ce peuple est élu pour promouvoir l’ordre de Dieu sur terre, pour devenir un peuple de prêtres. Notons que dans chacune de ces alliances, l’initiative vient de Dieu lui-même et que l’homme est libre de l’accepter ou non. D’ailleurs, la Aggadah signale qu’Elohim se présenta d’abord chez les Edomites, les Moabites et les Ismaélites en leur proposant la Torah. Mais ceux-ci la refusèrent car les interdictions de meurtre, de vol et d’adultère dérangeaient leur mode de vie (Sefer sur Dt 32,2). Ce don de Dieu revint donc aux Israélites qui surent en mesurer l’importance et l’aspect primordial, comme le montrent les paroles de Moïse avant sa mort : « Ces paroles que je te mande aujourd’hui, elles seront dans ton cœur, tu les inculqueras à tes fils et tu en parleras (…) quand tu te coucheras et quand tu te lèveras » (Dt 6,6-7). Suivant cette injonction, les juifs les récitent le matin et le soir. Le décalogue est le pilier de la morale juive, la référence des six cent treize autres commandements.

 

Il a d’ailleurs fait l’objet de nombreux commentaires. On remarqua notamment que, dans les deux premiers commandements, Dieu parle directement au peuple, à la première personne et que dans les autres, il est désigné à la troisième personne, ce qui signifiait pour les commentateurs que seules les deux premières paroles avaient été entendues par le peuple et que les autres avaient été rapportées par Moïse. Ils pensèrent aussi que puisque les quatre premiers commandements contenaient le nom de Dieu, ils traitaient des relations entre les hommes et leur créateur, contrairement aux six suivants qui traitent du comportement de l’homme envers son prochain et ne comportent pas le nom de Dieu, car celui-ci ne veut pas être confondu avec les péchés humains.

 

Arrivés à ce stade, nous pouvons être frappés par le contenu de ces dix paroles. Les cinq premières paroles sont d’ordre religieux et nous nous y intéresserons plus tard. Mais les cinq suivantes posent les bases de la vie en société : l’interdiction du meurtre s’interprète de façon évidente. Comment une collectivité humaine pourrait-elle garder une cohérence si ces membres s’entre-déchirent ? Dans l’Antiquité, on pouvait réparer un homicide en payant la famille du défunt et ainsi éviter la vengeance. Cette loi met donc fin à la loi du talion et de la vengeance naturelle, tout comme l’instauration de la loi à Athènes relatée dans les Euménides d’Eschyle : si le premier meurtre n’existe pas, il n’appelle pas à la réparation ou à la vengeance et s’il advient, il est puni. Pour ce qui est de l’interdiction de l’adultère, nous pouvons penser qu’il s’agit là de conforter la notion de famille et sa stabilité. En effet, s’il n’y a pas d’adultère, il y a une certitude sur la paternité des enfants et la famille n’éclate plus ; au contraire, elle forme une maison au sein des autres maisons et est propice au développement. N’oublions pas d’autre part que la civilisation juive est une civilisation patriarcale et qu’interdire l’adultère est un moyen de limiter la sexualité, notamment celle de la femme qui doit assurer le rôle de génitrice. Le vol est lui aussi prohibé, car il déstabilise le commerce et la possession personnelle. Le vol n’est pas égalitaire car il spolie celui qui mérite, ou le faible, au profit du criminel ou du puissant, il est un frein à l’essor de la collectivité. Le faux témoignage est tout aussi indésirable en société car il nuit au juste et permet au coupable de ne pas être puni.

 

En définitive, nous pouvons percevoir, outre l’aspect religieux, une fonction d’ordre social dans le Décalogue, celle d’instaurer un code de loi. Cependant, le Décalogue ne peut être réduit à son aspect de loi humaine ; il est aussi une parole divine que l’homme accepte de suivre. Cette acceptation de la loi nous pousse à nous interroger sur la notion d’alliance, de pacte à la fois entre l’homme et son créateur et entre les hommes eux-mêmes.

 

III / L’alliance

 

Nous pourrions définir le mot alliance comme accord ou contrat entre deux parties. Cette définition, qui est l’acception moderne du terme, ne peut aucunement nous suffire. Il semble donc intéressant de s’attarder sur l’étymologie hébraïque du terme. En hébreu, alliance se dit berit, et l’origine du mot semble douteuse : certains ont suggéré que berit dérivait d’une racine signifiant « couper », tandis que d’autres ont proposé une connexion avec une racine signifiant « manger », en se fondant sur la pratique antique consistant à marquer une alliance par un repas cérémoniel, pratique que nous trouvons aussi dans la Genèse (Gn 26,26-33). Le point de vue dominant, cependant, fait dériver berit du biritu accadien signifiant « chaîne ». Selon cette étymologie, les deux acteurs d’une alliance apparaissent comme liés l’un à l’autre, forcés de cohabiter, ne faisant finalement plus qu’un dans leur action.

 

Le Zohar définit ainsi cette unité dans le passage dit de l’alliance sainte :

 

« Rabbi Abba cita le verset : ‘et qui est, comme Ton peuple, comme Israël, une nation une sur la terre ?’( 2 S 7,23). Il dit : Dieu a fait choix d’Israël et de nul autre parmi tous les peuples ; et Il en a fait une nation unique en ce monde et l’a appelée, d’après son propre Nom, une « nation unique ». Pour couronner les enfants d’Israël, Il leur a fait don d’une multitude de prescriptions, parmi lesquelles celle des phylactères pour la tête et les bras, qui rendent l’homme un et complet. L’homme n’est appelé « un » que lorsqu’il est complet, et non s’il y a en lui quelque manque ; et ainsi en est-il de Dieu qui est appelé « un » lorsqu’il est complété avec les patriarche et la communauté d’Israël. »

 

Or l’alliance du Sinaï est l’alliance biblique par excellence et son caractère unique réside moins dans la nature de ses lois que dans la révélation de ses lois par la divinité. Le Décalogue n’est pas l’œuvre d’un législateur comme Solon ou bien Pisistrate, ou encore une loi civique comme le code mésopotamien d’Hammourabi, mais l’ordre de Dieu. Ainsi, non seulement le culte, mais l’éthique et le fonctionnement de la société deviennent l’expression de la volonté divine . La loi n’est pas séculière mais religieuse.

 

Le Décalogue représente donc une injonction divine qui délivre l’homme de sa nature idolâtre et animale et qui lui fait reconnaître son Dieu au-delà de l’apparence. Elohim devient le Seigneur et le Roi d’Israël : l’alliance consacre tout un peuple à son Dieu. Albert Cohen, dans Belle du Seigneur, développe une vision de l’Alliance proche de celle-ci. Pour lui, elle est un défi lancé à la nature et à ses lois ; là où l’homme païen suit ses instincts, l’homme de Dieu suit les lois d’Elohim ; là où les gentils cèdent à la violence, l’enfant d’Israël se souvient des dix commandements. Toute la beauté de ce pacte réside dans sa difficulté, dans l’ambition incroyable qui consiste pour la loi à supplanter la nature. Ainsi, lorsque Flavius Josèphe, dans son Histoire des Juifs, parle de théocratie pour définir le régime politique de l’état d’Abraham, il commet un contre-sens. En effet, les prêtres ne sont pas à la tête de l’état, mais chaque citoyen est un prêtre, car l’alliance passée avec Dieu produit un effet de ricochet sur le peuple tout entier : du fait qu’ils ont prêté le même serment envers l’Eternel, la société hébraïque devient une sorte de fraternité, liée par une même aspiration religieuse, par une même loi divine, et par les même rites. Quand chacun s’identifie à son prochain, alors un inéluctable phénomène de rapprochement se produit. De façon générale, on se ligue face à l’adversité, comme lors de la traversée du désert, et quel meilleur facteur commun qu’une pensée, qu’une loi ? Or, si l’on considère que l’exode est l’histoire du peuple juif, on peut aussi penser que la loi mosaïque en est le ciment. Les tables de l’alliance sont donc le symbole de cette loi qui unit tout un peuple dans son observance et l’arche d’alliance doit être l’objet qui fait se souvenir de ce pacte passé pour l’éternité.

 

Nous pouvons donc considérer que le Décalogue est indissociable de la foi monothéiste, en ce qu’il unit un peuple à son Dieu, tout comme il constitue à lui seul l’éthique sociale d’un peuple ou plus simplement la base de la culture d’un peuple. Aujourd’hui cependant, dans la culture de l’Occident, la place et l’importance du sentiment religieux tendent à s’amenuiser, et pourtant notre morale porte encore les échos du Décalogue. Tous nos préceptes, toutes nos lois en portent encore la trace et notre âme se sent coupable, de façon presque inconsciente, de manquer à l’une de ces paroles. Il n’est donc pas outré de dire que les deux tables rapportées par Moïse du mont Sinaï dans le récit biblique ont eu une postérité sans équivalent, comme l’écrivait Alfred de Vigny dans son poème Moïse : « Et le monde à genoux adorera mes lois. »

Nous pouvons toutefois nous demander si prêter serment de façon solennelle autour d’une loi et d’un Dieu comme l’a fait le peuple de Moïse ne pourrait pas engendrer des phénomènes néfastes ? En effet, se sentir unis dans une même loi est une condition sine qua non à la cohérence d’une société. Mais se sentir unis contre le reste du monde n’est il pas un écueil pernicieux ?

Le personnage de Cohen, Solal, soumet d’ailleurs cette question à notre jugement : le peuple juif n’est-il pas soudé autour de sa loi et par là même ne se sent-il pas exclu du reste du monde, qui n’a pas prêté le serment d’éternité ? Autrement dit, la cohérence trop forte d’une société n’est-elle pas un mur entre elle et le reste du monde ?

 

BIBLIOGRAPHIE

 

- Histoire du judaïsme, André Chouraqui, Presses universitaires de France, 1957.

- Dictionnaire biblique, J. Dheilly, édition Desclée, 1964.

- Tseenah Ureenah, Jacob Ben Isaac, (édition originale au 17e siècle), édition Verdier, 1987.

- La philosophie de la loi ou l’origine de la politique dans la Torah, Shmuel Trigano, édition Cerf, 1991.

- Le Zohar, Le livre de la splendeur, extraits, Gershom Scholem, édition Points, 1980.

 

Le veau d’or

 

PRESENTATION METHODOLOGIQUE DU TRAVAIL

 

 Recherche de documents et d’idées pour la composition du dossier.

 

Pour préparer mon dossier, j’ai à peu près suivi le même parcours que pour l’élaboration du dossier sur Caïn et Abel.

Tout d’abord, je me suis rendue à la bibliothèque centrale Droit-Lettres. Dans cette bibliothèque, j’ai trouvé beaucoup de dictionnaires bibliques, dans lesquels j’ai relevé de nombreuses définitions. Je suis ensuite allée à la bibliothèque municipale de la Part-Dieu ; c’est là que j’ai trouvé la plupart des documents ayant trait à l’épisode du Veau d’Or. Enfin, (en passant par Bellecour), je suis retournée à la bibliothèque St Jean ; j’ai cherché dans les Mondes de la Bible pour savoir si, par chance, il existait un numéro spécial sur le chapitre XXXII de l’Exode comme pour Caïn et Abel, mais c’est dans Les dossiers de la Bible que j’ai trouvé ce que je cherchais.

 

 Evolution des idées pour la constitution du dossier.

 

A priori, n’ayant rassemblé que des documents généraux sur les différents symboles du veau, je pensais axer complètement mon plan sur des questions du type : “quels sont les différents symboles du veau dans le monde biblique ?”. Mais cette démarche s’est révélée trop restrictive, du fait que j’avais trouvé aussi des parallèles à l’épisode du veau d’or dans le 1er livre des Rois (Chap. XII, 26 - XIII, 6), avec l’histoire de Jéroboam.

C’est pourquoi j’ai décidé d’établir un plan d’approche plus général de ce mythe, ce qui me permettait d’y inclure ces références.

 

PLAN DU DOSSIER

 

Introduction

Présentation du texte biblique.

I-Attitude du peuple face à Yahvé.

Retour au polythéisme.

Opposition entre l’adoration du veau d’or et le Décalogue.

1°) L’adoration du veau d’or et ses différentes valeurs symboliques.

2°) La condamnation de l’idolâtrie dans le Décalogue.

3°) L’attitude lâche et oublieuse du peuple.

 

II- Rôles de Moïse, intercesseur et agent de la justice divine.

Moïse joue plusieurs rôles, auprès du peuple et de Yahvé.

1°) Moïse, intercesseur auprès de Dieu.

2°) Moïse, justicier de Dieu.

3°) Moïse, représentant de Dieu.

 

III- La place et l’importance de l’idolâtrie dans la Bible.

1°) Similitudes avec l’épisode de Jéroboam dans le Livre des Rois.

a°) Résumé de l’épisode.

b°) Mise en relation avec Ex, XXXII.

2°) L’idolâtrie selon les prophètes.

 

Conclusion

Bibliographie

 

Le Veau d’or (Ex, XXXII, 1-29)

 

1Quand le peuple vit que Moïse tardait à descendre de la montagne, le peuple s’assembla auprès d’Aaron et lui dit : “Allons, fais-nous un dieu qui aille devant nous, car ce Moïse, l’homme qui nous a fait monter du pays d’Egypte, nous ne savons pas ce qui lui est arrivé.” 2Aaron leur répondit : “Otez les anneaux d’or qui sont aux oreilles de vos femmes, de vos fils et de vos filles et apportez-les-moi.” 3Tout le peuple ôta les anneaux d’or qui étaient à leurs oreilles et ils les apportèrent à Aaron. 4Il reçut l’or de leurs mains, le fit fondre dans un moule et en fit une statue de veau ; alors ils dirent : “Voici ton Dieu, Israël, celui qui t’a fait monter du pays d’Egypte.” 5Voyant cela, Aaron bâtit un autel devant la statue et fit cette proclamation : “Demain, fête pour Yahvé.”

6Le lendemain, ils se levèrent de bon matin, ils offrirent des holocaustes et apportèrent des sacrifices de communion. Le peuple s’assit pour manger et pour boire, puis ils se levèrent pour se divertir.

7Yahvé dit alors à Moïse : “Allons ! descends, car ton peuple que tu as fait monter du pays d’Egypte s’est perverti. 8Ils n’ont pas tardé à s’écarter de la voie que je leur avais prescrite. Ils se sont fabriqué un veau en métal fondu, et se sont prosternés devant lui. Ils lui ont offert des sacrifices et ils ont dit : Voici ton Dieu, Israël, qui t’a fait monter du pays d’Egypte.” 9 Yahvé dit à Moïse : “J’ai vu ce peuple : c’est un peuple à la nuque raide. 10Maintenant laisse-moi, ma colère va s’enflammer contre eux et je les exterminerai ; mais de toi je ferai une grande nation.”

11Moïse s’efforça d’apaiser Yahvé son Dieu et dit : “Pourquoi, Yahvé, ta colère s’enflammerait-elle contre ton peuple que tu as fait sortir d’Egypte par ta grande force et ta main puissante ?

12Pourquoi les Egyptiens diraient-ils : “C’est par méchanceté qu’il les a fait sortir, pour les faire périr dans les montagnes et les exterminer de la face de la terre ?” Reviens de ta colère ardente et renonce au mal que tu voulais faire à ton peuple. 13Souviens-toi de tes serviteurs Abraham, Isaac et Israël, à qui tu as juré par toi-même et à qui tu as dit : Je multiplierai votre postérité comme les étoiles du ciel, et tout ce pays dont je vous ai parlé, je le donnerai à vos descendants et il sera leur héritage à jamais.” 14Et Yahvé renonça à faire le mal dont il avait menacé son peuple.

15Moïse se retourna et descendit de la montagne avec, en main, les deux tables du Témoignage, tables écrites des deux côtés, écrites sur l’une et l’autre face. 16Les tables étaient l’œuvre de Dieu et l’écriture était celle de Dieu, gravée sur les tables.

17Josué entendit le bruit du peuple qui poussait des cris et il dit à Moïse : “Il y a un bruit de bataille dans le camp !” 18Mais il dit :

“Ce n’est pas le bruit de chants de victoire,

ce n’est pas le bruit de chants de défaite,

c’est le bruit de chants alternés que j’entends.”

19Et voici qu’en approchant du camp il aperçut le veau et des chœurs de danse. Moïse s’enflamma de colère ; il jeta de sa main les tables et les brisa au pied de la montagne. 20Il prit le veau qu’ils avaient fabriqué, le brûla au feu, le moulut en poudre fine, et en saupoudra la surface de l’eau qu’il fit boire aux Israélites . 21Moïse dit à Aaron : “Que t’a fait ce peuple pour l’avoir chargé d’un si grand péché ?” 22Aaron répondit : “Que la colère de Monseigneur ne s’enflamme pas, tu sais toi-même que ce peuple est mauvais. 23Ils m’ont dit : “Fais-nous un dieu qui aille devant nous, car ce Moïse, l’homme qui nous a fait monter du pays d’Egypte, nous ne savons pas ce qui lui est arrivé.” 24Je leur ai dit : “Quiconque a de l’or s’en dessaisisse.” Ils me l’ont donné. Je l’ai jeté dans le feu et il en est sorti le veau que voici.”

25Moïse vit que le peuple s’était déchaîné - car Aaron les avait abandonnés à la honte parmi leurs adversaires - 26et Moïse se tint à la porte du camp et dit : “Qui est pour Yahvé, à moi!” Tous les fils de Lévi se groupèrent autour de lui. 27Il leur dit : “Ainsi parle Yahvé, le dieu d’Israël : ceignez chacun votre épée sur votre hanche, allez et venez dans le camp, de porte en porte, et tuez qui son frère, qui son ami, qui son proche.” 28Les fils de Lévi firent ce que Moïse avait dit, et du peuple, il tomba ce jour-là environ trois mille hommes . 29Moïse dit : “Vous vous êtes aujourd’hui conféré l’investiture pour Yahvé, qui au prix de son fils, qui au prix de son frère, de sorte qu’il vous donne aujourd’hui la bénédiction.”

(Trad. Bible de Jérusalem.)

 

INTRODUCTION

 

“C’est moi le Seigneur ton Dieu qui t’ai fait sortir du pays d’Egypte et de la maison de l’esclavage. Tu n’auras pas d’autres dieux face à moi”... (Ex, XX, 1-3) Cette parole, que Yahvé formule à Moïse en lui donnant le Décalogue, est trahie par le peuple d’Israël dans l’épisode relaté au chapitre XXXII de l’Exode. Moïse est au sommet du Sinaï depuis quarante jours et “s’entretient” avec Dieu. Le peuple perd confiance en cet homme et demande à Aaron de lui faire un Dieu, un veau d’or. Au sommet du Sinaï, Yahvé avertit Moïse de cette trahison et ce dernier tente d’apaiser Yahvé dans sa colère. Mais de retour au pied du Sinaï, Moïse cède à son tour à la colère et brise les tables de la loi ; il demande à la tribu de Lévi de massacrer tous les traîtres. Il y eut trois mille morts.

Dans quelle mesure et pourquoi cet épisode est-il une condamnation de l’idolâtrie dans la Bible ? Dans un premier temps, nous verrons les relations entre Yahvé et son peuple, en dégageant les différentes valeurs symboliques du veau d’or, image de l’adoration opposée au Décalogue. Pour sauver son peuple du châtiment divin, Moïse intervient auprès de Dieu ; cela ne l’empêche pas, d’un autre côté, d’être plein de fureur contre ce même peuple ; c’est ce que nous étudierons dans un second temps. Enfin, nous verrons la place et l’importance de l’idolâtrie dans la Bible en étudiant l’épisode de Jéroboam (1R, XII, 26-XXIII, 6) et certains livres prophétiques. En effet, dans ces différents textes bibliques, se retrouvent, comme dans de nombreuses autres circonstances, une condamnation de l’idolâtrie et un engagement à l’amour absolu d’un dieu unique.

 

I- Attitude du peuple face à Yahvé.

 

Les relations entre Yahvé et son peuple se révèlent difficiles. Le peuple d’Israël a “la nuque raide” (Ex, XXXII, 9) et Yahvé ne semble pas un dieu très présent auprès des siens. C’est pour cette raison que le peuple demande à Aaron de lui faire des dieux qui les guident, ,deos qui praecedant ; il retombe donc dans l’idolâtrie en érigeant ce veau d’or. Ce retour au polythéisme ou à l’idolâtrie, comme nous allons le voir, s’oppose aux paroles prononcées par Yahvé peu auparavant.

 

1°) L’adoration du veau d’or et ses différentes valeurs symboliques.

 

Pourquoi avoir érigé une statue de veau en or ?

Peut-être le peuple réclamait-il plusieurs simulacres, figurant, comme en Egypte, les différents attributs de la divinité ? En tout cas, une chose est sûre, ce n’est pas la première fois dans l’histoire que l’on a rapporté des récits avec des statues de veau (en hébreu : egel massêkah ; dans la Septante :  ; dans la Vulgate : vitulus conflatilis).

Dans l’Ancien Orient, le taureau est un symbole de force virile, c’est pourquoi plusieurs dieux portent l’épithète de “taureau”, par exemple le dieu lune (Sin) et Marduk en Babylonie, Thot et Osiris en Egypte, El en Phénicie. Les Egyptiens vénéraient, sous les noms d’Apis et de Mnévis, des taureaux vivants considérés comme des dieux incarnés. Chez les Babyloniens, les Araméens et les Hittites, le taureau était l’animal sacré du dieu de la fécondité et de la tempête ; en Canaan, le taureau ou le veau représentait Baal (Hadad), le dieu de la fertilité, de la végétation et de la force. Dans certaines tribus arabes, il était le symbole du dieu lune. Ceci explique pourquoi les Israélites, dont les ancêtres avaient vénéré d’autres dieux parmi lesquels le dieu lune (Jos, XXIV, 2), représentèrent Yahvé sous l’image d’un taureau.

Les archéologues pensent le plus souvent que les veaux d’or étaient censés être les piédestaux de statues absentes : ainsi, la règle de ne pas représenter l’Eternel était satisfaite (Ex, XX, 4-5), mais elle faisait entrer le dieu de la révélation dans la famille des divinités mythologiques.

 

Reste à expliquer le remplacement d’un taureau par un veau : on admet le plus souvent que les statues représentaient des taureaux mais que les fidèles du temple de Jérusalem les appellèrent par dérision des veaux.

Nous nous sommes intéressés à la figure animale de cette statue, mais nous aurions pu aussi nous intéresser à son métal : en effet, le fait que la statue soit en métal, et spécialement en or, symbolise l’oisiveté que le peuple devrait pourtant bannir.

 

2°) La condamnation de l’idolâtrie dans le Décalogue.

 

Le troisième mois après le début de l’Exode, les Israélites arrivèrent au pied du Mt Sinaï et y dressèrent leurs tentes. Dieu appela Moïse au sommet de la montagne et le chargea de proposer au peuple une alliance spéciale. Le peuple accepta les propositions divines. Après trois jours de préparation, le Seigneur se manifesta au milieu d’éclairs et de tonnerre, et, dans cette atmosphère saisissante, il promulgua les conditions de l’alliance, le Décalogue, et un code spécial, nommé le livre de l’alliance. L’alliance fut conclue par l’engagement du peuple à observer toutes les ordonnances divines et par un sacrifice solennel. Moïse lut le livre de l’alliance et il répandit sur le peuple la moitié du sang versé lors d’holocaustes. D’ailleurs, dans la Bible, le veau (taureau) est ce que l’on sacrifie en signe d’observance de l’alliance, et non ce que l’on adore (Ex, XXIV, 5). Dieu se manifesta à Moïse et aux Anciens. Moïse monta seul ensuite au sommet du Sinaï et Dieu lui remit les tables de la loi. Parmi ces Dix Commandements, le premier condamne l’idolâtrie et l’adoration d’autres dieux. Ex, XX, 3-5 : “Tu n’auras pas d’autres dieux devant moi./Tu ne feras aucune image sculptée, rien qui ressemble à ce qui est dans les Cieux, là-haut, ou sur la terre, ici-bas, ou dans les eaux, au-dessous de la terre”.

 

3°) L’attitude lâche et oublieuse du peuple.

 

Malgré la clarté de ce premier commandement, le peuple ne tarda ni à oublier son Dieu, ni à tomber dans l’idolâtrie.

En effet, Yahvé stigmatise ce peuple à la mémoire courte. Quelques jours d’absence de Moïse suffisent à lui faire oublier ce que Dieu vient de réaliser en sa faveur : la fuite du pays de l’oppression, la traversée de la mer, le don de la manne...

Avec une facilité déconcertante, le peuple supprime de sa mémoire le Dieu de ses pères et le remplace immédiatement par des dieux de son invention : “Fais-nous des Dieux.” L’éloignement de Moïse n’est-il pas une aubaine pour se “débarrasser” d’un Dieu libre, exigeant, qui vient partager la vie de ce peuple? (Les dossiers de la Bible, “l’Exode”, n°36, p.19)

Le doute s’installe. Se croyant abandonné de ce Dieu trop peu visible, le peuple “se prend en main” et construit une image, pour que la force de Dieu passe dans cette image et le guide. (car avant, le peuple ne voyait pas où il était et se sentait délaissé par un Dieu invisible). Il cherche une fausse sécurité dans des idoles qui se voient, se touchent et dont on peut disposer quand on veut. C’est pourquoi le peuple baise le piédestal, “comme s’il était Dieu lui-même” (Osée, XIII, 2), car il ne sait pas distinguer un porteur de Dieu d’une représentation de Dieu.

C’est pour lutter contre cette idolâtrie que Yahvé ordonna plus tard à Moïse de construire l’arche et la tente, qui assureront la présence perpétuelle de Yahvé au milieu de son peuple. Le temple de Jérusalem assumera plus tard la même fonction. L’arche si longuement décrite (Ex, XXV, 10-22) symbolise primitivement la présence invisible de Yahvé. La tente, quant à elle, est la Demeure où l’on rencontre Dieu.

Le peuple d’Israël se montre donc oublieux et “lâche” en faisant ériger le veau d’or par Aaron. Un personnage éminent se révèle pendant cet épisode de l’Exode, c’est Moïse qui sert d’intermédiaire entre le peuple et Yahvé.

 

II- Rôles de Moïse, intercesseur et agent de la puissance divine.

 

Après avoir vu l’attitude du peuple face à Yahvé, nous allons étudier le rôle d’intermédiaire de Moïse : en effet, c’est lui qui parle au peuple au nom de Yahvé ; c’est lui aussi qui joue le rôle de justicier et de représentant de Dieu.

 

1°) Moïse, intercesseur auprès de Dieu.

 

Moïse, lors de son séjour au sommet du Mont Sinaï, est averti par Yahvé de l’apostasie de son peuple. (Le mot apostasie vient du grec qui signifie “abandon”. Le mot est ici employé dans son sens théologique, qui veut dire “abandon de la foi”). Alors que Yahvé s’enflamme de colère contre “ce peuple à la nuque raide”, qui n’obéit pas à ses commandements et qu’il est impossible de dompter, Moïse s’interpose, calme le courroux de Dieu en lui rappelant ses antiques promesses (Gn, IX, 8-11) et obtient le pardon de son peuple. S’il n’avait pas été là, Yahvé aurait laissé sa colère s’enflammer et il aurait exterminé le peuple tout entier. Mais en ce qui concerne le peuple, c’est Moïse qui laisse s’enflammer sa colère et qui apparaît comme le justicier de Dieu.

 

2°) Moïse, justicier de Dieu.

 

Averti par Yahvé de la mauvaise conduite de son peuple, Moïse descend de la montagne, et après avoir aperçu son peuple adorant et dansant autour du veau d’or, il s’indigne d’abord vivement contre Aaron et le juge responsable de toute cette “mascarade” : “Que t’a fait ce peuple pour que tu aies amené sur lui un tel péché? ”. Ensuite Moïse s’enflamme de colère contre son peuple en brisant les tables de la loi et en broyant le veau d’or, symbole de l’idolâtrie du peuple. Il se révèle être le justicier de Dieu en tuant tous les coupables. En effet, il fait appel à ceux qui voudraient venger l’offense faite à Dieu : les enfants de Lévi fondent sur les coupables au milieu de leurs festins et massacrent trois mille traîtres. Ainsi envoyé par Dieu comme justicier, Moïse représente Dieu sur terre.

 

3°) Moïse, le représentant de Dieu.

 

Face à l’inconstance d’un peuple si prompt à oublier ce que Dieu vient de faire pour lui, Moïse rappelle la fidélité de Dieu, sans faille et depuis toujours. Elle, au moins, ne fait jamais défaut. En effet, Moïse, depuis le début de l’Exode, apparaît comme le sage intermédiaire qui lie Dieu et son peuple. De la fuite d’Egypte jusqu’au séjour au Mont Sinaï, lors de l’alliance et du Décalogue, Moïse a toujours “servi” Yahvé, en rapportant ses recommandations au peuple. En effet, quand Yahvé demande à Moïse de faire sortir son peuple d’Egypte, ce dernier accomplit sa mission : “Maintenant va, je t’envoie auprès de Pharaon faire sortir mon peuple, les Israélites” (Ex, III, 10). Quand Yahvé donne les instructions pour construire l’arche et la tente, Moïse suit entièrement les instructions de construction : “Fais-moi un sanctuaire que je puisse résider parmi eux. Tu feras tout selon le modèle de la Demeure et le modèle de son mobilier que je vais te montrer.” (Ex, XXV, 8-9)

Moïse est en fait le porte-parole de Dieu, il Le représente en quelque sorte sur terre. Et lors des entretiens avec Lui, Moïse apparaît comme un interlocuteur de Dieu, puisqu’il s’interpose et qu’il Le fait changer d’avis...

 

“Et, debout devant Dieu, Moïse ayant pris place,

Dans le nuage obscur lui parlait face à face.”

(Alfred de Vigny, Poèmes antiques et modernes, “Moïse”, 1826)

 

Moïse semble donc bien incarner le personnage principal de cet épisode biblique car il sert d’interprète entre le peuple et Yahvé. Cette présence considérable de Moïse rend l’épisode du veau d’or unique par rapport aux textes que nous allons maintenant étudier, à savoir le 1er Livre des Rois, avec l’histoire de Jéroboam, et certains livres prophétiques.

III- La place et l’importance de l’idolâtrie dans la Bible.

 

L’adoration du Veau d’Or (Ex, XXXII) n’est pas la seule présence de l’idolâtrie dans la Bible. Comme nous allons le voir dans le Premier Livre des Rois et dans les Ecrits des prophètes, l’idolâtrie occupe une place très importante dans la Bible.

 

1°) Histoire de Jéroboam.

 

Il existe dans le Premier Livre des Rois un épisode presque identique à celui du Veau d’Or. En effet, il met en scène le Seigneur, un pécheur et non pas un, mais deux veaux d’or. Nous allons étudier cet épisode en le mettant en parallèle avec celui de l’Exode, XXXII.

 

a°) Résumé de l’histoire.

 

Dans le Premier Livre des Rois (XII,26-XIII,6) après la scission du royaume, Jéroboam fut élevé au trône par les tribus du Nord. Le Seigneur lui promit, s’il était fidèle à ses lois, de bénir sa maison comme il l’avait fait pour David. La division du royaume demeurait donc compatible avec le maintien du culte traditionnel. Mais Jéroboam n’eut pas une foi suffisante en cette promesse divine : il institua un culte spécial afin que le peuple n’aille pas en pèlerinage à Jérusalem aux fêtes annuelles, car cela aurait pu porter préjudice à la solidité de son pouvoir. Il décida donc d’ériger aux deux anciens lieux consacrés de Béthel et de Dan deux statues d’or de jeunes taureaux et il les montra au peuple en prononçant ces paroles, qui ressemblent étrangement à l’épisode du Veau d’Or d’Aaron : “Vois tes Dieux, Israël, qui t’ont fait monter du pays d’Egypte.” Comme cela, son peuple n’aurait rien à envier à celui de Juda. Le Seigneur signifia à Jéroboam combien son entreprise lui déplaisait. Mais le roi ne changea rien. Cette nouvelle institution détournait pratiquement les Israélites du culte qui leur était prescrit dans le temple de Jérusalem. Abia, roi de Juda, reprocha en vain à Jéroboam son entreprise sacrilège. Les deux veaux d’or demeurèrent en place.

 

b°) Mise en relation avec Ex, XXXII.

 

Comme pour “le veau d’or de Moïse”, les égyptologues s’accordent à dire que la “source” des deux veaux de Jéroboam est aussi la mythologie et le culte de bœuf Apis. En effet, tout comme pour le chapitre XXXII de l’Exode, le taureau est choisi comme support de Dieu parce qu’il s’est imposé fortement à l’imagination populaire sémitique comme l’animal sacré sur le dos duquel se tient Dieu qui fait le temps. Cela se voit aussi, par exemple, dans les images de pierre du IVe millénaire, provenant précisément de la région d’Haran, d’où Abraham était parti pour le pays de Canaan, puis dans l’art hittite.

En érigeant ces deux veaux d’or, le roi d’Israël n’avait pas le dessein d’ériger des idoles, mais seulement des représentations visibles de Dieu. Néanmoins, son initiative était condamnée par le texte du Décalogue et par les suites qu’avait occasionnées l’aventure du veau d’or, au pied du Sinaï.

L’épisode du Premier Livre des Rois, avec toutes les similitudes étudiées, vient renforcer et compléter le problème posé dans le chapitre XXXII de l’Exode : la condamnation de l’idolâtrie qui demeure au sein des deux épisodes bibliques et qui se retrouve assez fréquemment dans toute la Bible.

 

2°) L’idolâtrie selon les Prophètes.

 

La tentation d’adorer des idoles visibles est compréhensible et récurrente chez le peuple d’Israël. Personne à cette époque n’avait une notion de la foi véritable en un Dieu unique et non matériel ; le peuple avait peur de “l’invisible”. Il était inévitable en effet que les Israélites en vinssent peu à peu à prendre l’effigie pour la divinité elle-même et à tomber dans la plus grossière idolâtrie : le peuple voyait dans ces images le symbole de Yahvé. Dans le Livre d’Osée (chap. VIII, 4-7), le prophète dénonce et attaque cette idolâtrie : “Ton veau, Samarie, je le repousse (...) Oui, le veau de Samarie tombera en miettes.” Cette attaque contre les idoles sera suivie de beaucoup d’autres dans la littérature prophétique, notamment dans le Livre d’Isaïe (XL, 18-20 / XLI, 21). Au chapitre XLI, versets 21-29, Dieu intente un procès aux idoles et incite les “faux dieux” à comparaître devant Lui. Leur incapacité à prédire l’avenir et à agir sur le monde est la preuve de leur néant : “Voici, tous ensemble ils ne sont rien, néant que leurs œuvres, du vent et du vide leurs statues” (v.29). Ce culte, conforme à la mentalité des Cananéens, fut aussi combattu par le prophète Amos au chapitre IV, 4-5 : “Allez à Béthel et péchez! (...) Apportez le matin vos sacrifices, tous les trois jours vos dîmes, (...) vos offrandes volontaires, annoncez-les, puisque c’est cela que vous aimez, enfants d’Israël!” : il y voyait une dégradation du culte de Yahvé, que l’on mettait ainsi au même rang qu’un Baal, dieu de la fécondité. C’est pourquoi Osée se moque de ses contemporains qui “donnent des baisers à des veaux” (II, 18), et qui vénèrent une image qu’ils ont faite eux-mêmes.

Tous les prophètes se sont intéressés à cette question de l’idolâtrie (voir aussi Jérémie, X, 1-16 / Daniel, XIV ...). Israël n’est arrivé que très lentement à une définition philosophique du monothéisme : l’affirmation de l’existence d’un Dieu unique et la négation de l’existence de tout autre Dieu. C’est dans le Livre d’Isaïe que s’exprime pour la première fois le monothéisme absolu : “Je suis Yahvé, il n’y en a pas d’autres, moi excepté, il n’y a pas de Dieu”. Cette parole revient comme un leitmotiv dans son Livre prophétique (chap. XLIII, 8-13 / XLIV, 6-8 / XLV, 5...).

La croyance en un Dieu unique et non visible ne se raffermit que petit à petit au fil des écrits bibliques, et ceci parallèlement au développement de la croyance en la résurrection et en un salut spirituel, qui renforce alors ce monothéisme.

CONCLUSION

 

L’épisode du Veau d’Or est un épisode très important de l’Exode. Il montre la perte de confiance du peuple en Moïse et Yahvé. Trahissant et oubliant ainsi les paroles du Décalogue délivrées par Yahvé peu auparavant, le peuple fragile est tombé dans l’idolâtrie. Heureusement, Moïse intercède auprès de Yahvé, qui renonce à faire tout le mal qu’il voulait faire. D’un autre côté, Moïse, “le juste persécuteur”, venge la trahison faite à Yahvé en tuant les trois mille coupables avec l’aide des fils de Lévi. Moïse représente donc le peuple aux yeux de Yahvé et inversement : il est aussi Yahvé aux yeux du peuple ; il joue un rôle fondamental de précurseur, car il annonce en quelque sorte les problèmes postérieurs, toujours liés à la condamnation de l’idolâtrie, qui continueront à se poser dans l’épisode de Jéroboam, roi d’Israël, et dans les Livres prophétiques d’Amos, d’Isaïe, d’Osée, de Jérémie...

Nous avons analysé l’idolâtrie à travers des scènes concrètes de sa manifestation matérielle... mais elle est aussi, fondamentalement, une déviance possible dans l’attitude intérieure de l’homme face à la divinité. Cette dimension spirituelle, qui transparaît déjà dans les écrits des prophètes sera au cœur des réflexions patristiques sur le sujet : désir de possession de l’autre, etc... Mais ça, on le réserve pour un prochain dossier peut-être...

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

Livres bibliques :

- Editions de la Bible :

 Bible de Jérusalem, Cerf, Paris, 1973.

La Bible des enfants, J. Bentley, Pélican, Paris, 1983.

 - Dictionnaires bibliques :

 Dictionnaire de la Bible, F. Vigouroux (4e et 5e tomes), Paris, 1928.

 Dictionnaire biblique universel, L. Monloubou, F.M. Du Buit, Desclée, Paris, 1984.

 Dictionnaire de la Bible, F. Poswick, G. Rainsdte, SA Brepols, 1985.

 Dictionnaire encyclopédique de la Bible, publié sous la direction du centre informatique et Bible, abbaye de Maredsous, Brepols, 1987.

 Dictionnaire biblique pour tous, Editions LLB, 1989, Paris.

- Revue biblique :

 Les dossiers de la Bible, “l’Exode”,n° 36 (Janvier 1991), Cerf, Paris.

 

Livres d’initiation :

 Moïse, M. Buber, Paris, 1957.

 Moïse, histoire et théologie, R. Michaud, Cerf, Paris, 1979.

 Les allusions bibliques, J.C. Bologne, Larousse, Paris, 1991.