Sodome et Gomorrhe

 

M.J. Stève, Sur les chemins de la Bible, Arthaud, 1961.

 

Gn XVIII, 16 – XIX, 29 : Sodome et Gomorrhe

16S’étant levés de là, les hommes regardèrent du côté de Sodome ; Abraham allait avec eux pour les reconduire. 17Et Yahvé dit : « Cacherai-je à Abraham ce que je vais faire, 18alors qu’Abraham doit devenir une nation grande et forte, et que par lui se béniront toutes les nations de la terre ? 19Car je l’ai distingué, afin qu’il commande à ses fils et à sa maison après lui d’observer la voie de Yahvé en pratiquant justice et droit, afin que Yahvé fasse venir sur Abraham ce qu’il a dit sur lui. »

20Yahvé dit : « Le cri contre Sodome et Gomorrhe, qu’il est intense ! et leur péché, qu’il est grave ! 21Je vais donc descendre et voir si la clameur qui, contre eux, est venue jusqu’à moi, répond à tout ce qu’ils ont fait ; sinon, je le saurai. »

22Les hommes repartirent de là et allèrent vers Sodome, tandis que Yahvé se tenait encore devant Abraham.

23Abraham s’avança et dit : « Vas-tu vraiment faire périr le juste avec le méchant ? 24Peut-être y a-t-il cinquante justes au milieu de la ville. Vas-tu vraiment les faire périr ? Ne pardonneras-tu pas à ce lieu, en raison des cinquante justes qui s’y trouvent ? 25Loin de toi d’agir de cette manière : faire mourir le juste avec le méchant, de sorte qu’il en soit du juste comme du méchant ! Loin de toi ! Celui qui juge toute la terre ne pratiquerait pas le droit ! » 26Yahvé dit : « Si je trouve à Sodome cinquante justes au milieu de la ville, je pardonnerai à tout ce lieu, à cause d’eux. »

27Abraham prit la parole et dit : « Voici que j’ose parler à mon Seigneur, moi qui suis poussière et cendre ! 28Peut-être des cinquante justes en manque-t-il cinq : vas-tu, pour ces cinq, détruire toute la ville ? » Il dit : « Je ne détruirai pas, si j’y trouve les quarante-cinq. » 29[Abraham] reprit encore la parole et lui dit : « Peut-être s’y en trouvera-t-il quarante ? » Il dit : « Je ne le ferai pas, à cause des quarante. »

30[Abraham] dit : « Daigne mon Seigneur ne pas se mettre en colère, si je parle : peut-être s’y en trouvera-t-il trente. » Il dit : « Je ne le ferai pas, si j’y en trouve trente. » 31[Abraham] dit : « Voici que j’ose parler à mon Seigneur : peut-être s’y en trouvera-t-il vingt. » Il dit : « Je ne détruirai pas, à cause des vingt. ». 32[Abraham] dit : « Daigne mon Seigneur ne pas se mettre en colère, si je parle encore une fois : peut-être s’y en trouvera-t-il dix. » Il dit : « Je ne détruirai pas, à cause des dix. » 33Yahvé s’en alla, lorsqu’il eut achevé de parler à Abraham, et Abraham retourna chez lui.

XIX.

Les deux anges arrivèrent à Sodome sur le soir. Lot était assis à la Porte de Sodome. Dès qu’il les vit, Lot se leva pour aller à leur rencontre et, se prosternant le visage contre terre, 2il dit : « De grâce, mes seigneurs, détournez-vous je vous prie, vers la maison de votre serviteur et passez-y la nuit ; lavez-vous les pieds, puis demain matin, vous irez votre chemin. » Ils dirent : « Non ! Nous passerons la nuit sur la place. » 3Mais il les pressa si fort qu’ils se détournèrent vers lui et entrèrent dans sa maison. Il leur prépara un festin, fit cuire des pains sans levain, et ils mangèrent.

4Ils n’étaient pas encore couchés que les hommes de la ville – les hommes de Sodome – cernèrent la maison, depuis les jeunes jusqu’aux vieux, le peuple entier sans exception. 5Ils appelèrent Lot et lui dirent : « Où sont les hommes qui sont entrés chez toi cette nuit ? Fais-les sortir vers nous, pour que nous les connaissions. »

6Lot sortit vers eux, à l’entrée, et ferma la porte derrière lui. 7Il dit : « Non, de grâce, mes frères, ne faites pas le mal ! 8Voici que j’ai deux filles qui n’ont pas connu d’homme ; je vais donc les faire sortir vers vous. Traitez-les comme bon vous semble. Seulement, à ces hommes ne faites rien, puisqu’ils sont entrés à l’ombre de mon toit. » 9Ils dirent : « Tire-toi de là. En voilà un qui est venu résider comme étranger, et il fait le juge ! Eh bien ! Nous te ferons plus de mal qu’à eux. » Ils pressèrent fortement l’homme, Lot, et s’avancèrent pour briser la porte. 10Mais les hommes étendirent la main, firent rentrer Lot auprès d’eux dans la maison et fermèrent la porte.

11Quant aux hommes qui étaient à l’entrée de la maison, ils les frappèrent d’aveuglement, du plus petit au plus grand, si bien qu’ils durent renoncer à trouver l’entrée.

12Les hommes dirent à Lot : « Qui as-tu encore ici ? Tes fils, tes filles et tout ce qui est à toi dans la ville, fais-les sortir du lieu. 13Nous allons en effet détruire ce lieu ; car elle est grande devant Yahvé, la clameur qui s’élève contre eux, et Yahvé nous a envoyés pour les détruire. » 14Lot sortit et parla à ses gendres, qui devaient épouser ses filles : « Debout ! dit-il, sortez de ce lieu ; car Yahvé va détruire la ville. » Mais aux yeux de ses gendres, il parut plaisanter.

15Et quand monta l’aurore, les anges insistèrent auprès de Lot, en disant : « Debout ! Prends ta femme et tes deux filles qui se trouvent [ici], de peur de périr dans le châtiment de la ville. » 16Comme il s’attardait, les hommes saisirent sa main, la main de sa femme et la main de ses deux filles, car Yahvé voulait l’épargner ; ils le firent sortir et l’installèrent hors de la ville.

17Lors donc qu’ils les eurent fait sortir à l’extérieur, il dit : « Sauve-toi, sur ta vie. Ne regarde pas derrière toi, ne t’arrête nulle part dans tout le District, sauve-toi à la montagne, de peur de périr. » 18Lot leur dit : « Non, je t’en prie, mon seigneur. 19Voici que ton serviteur a trouvé grâce à tes yeux, et c’est une grande faveur que tu as témoignée envers moi en me conservant la vie, mais je ne puis, moi, me sauver à la montagne, sans que le malheur ne s’attache à moi et que je ne meure. 20Voilà cette ville, assez proche pour y fuir, et elle est peu de chose. Permets que je me sauve là-bas – n’est-elle pas peu de chose ? – et que je vive. » 21Il lui dit : « Soit ! Je t’accorde encore cette grâce : je ne bouleverserai pas la ville dont tu parles. 22Hâte-toi de te sauver là-bas, car je ne puis rien faire que tu n’y sois entré. » Voilà pourquoi on a appelé la ville du nom de Soar.

23Le soleil sortait sur la terre quand Lot arriva à Soar. 24Et Yahvé fit pleuvoir sur Sodome et sur Gomorrhe du soufre et du feu venant de Yahvé, du ciel. 25Il bouleversa ces villes et tout le District, ainsi que tous les habitants des villes et les germes du sol. 26La femme de [Lot] regarda en arrière, et elle devint une statue de sel.

27Abraham se leva de grand matin [et vint] au lieu où il s’était tenu devant Yahvé. 28Il regarda du côté de Sodome et de Gomorrhe et vers tout le pays du District, et voici qu’il vit monter la fumée de la terre comme la fumée d’une fournaise.

29Ainsi, quand Dieu détruisit les villes du District, Dieu se souvint d’Abraham, et il retira Lot du milieu du bouleversement, quand il bouleversa les villes où habitait Lot.

 

 

 

Situation de Sodome et Gomorrhe.

 

 

PLAN

 

Introduction

I/ Sodome et Gomorrhe : villes de corruption châtiées par Dieu pour l’exemple

A-Le viol de la loi de l’hospitalité

B- L’irrespect envers Dieu et le matérialisme

II/ Les interprétations contemporaines de la violence, la haine et l’homosexualité

A-La dénonciation de la haine à travers le règne de l’argent et de la prostitution : la déchéance de Paris en parallèle avec celle de Sodome.

B-La dénonciation du châtiment de l’homosexualité.

III/ Autodestruction et révolte de l’homme : la séparation du couple originel

A-Deux sexes différents

B-Le couple originel

C-La révolte contre Dieu

 

Bibliographie

L’épisode biblique de Sodome et Gomorrhe (Gn XIX, 1-26) se démarque du reste de la Genèse. S’il fait partie de la saga d’Abraham, puisque le patriarche intercède pour les deux villes (cf. texte), le récit de la destruction elle-même ne se rattache à l’ensemble que parce que Loth, le neveu d’Abraham, habite Sodome. Après l’intervention d’Abraham, l’auteur yahviste met en scène deux Anges arrivant à Sodome au coucher du soleil. Loth, homme juste, leur offre l’hospitalité comme l’avait fait Abraham, mais s’oppose en cela aux autres habitants qui veulent « abuser » (au sens biblique) des Anges. Loth, obéissant à la loi d’hospitalité, offre ses filles pour protéger ses hôtes. Mais les hommes de Sodome refusent et assaillent sa maison. Les Anges les frappent alors de cécité et préviennent Loth que la ville sera détruite par Dieu en raison de son péché, car ils n’ont même pas trouvé dix justes à Sodome. Ils pressent Loth et sa famille de s’enfuir, en leur enjoignant de ne pas se retourner. Cependant le châtiment «poursuit » la femme de Loth qui ne respecte pas la volonté divine et regarde en arrière : elle est aussitôt transformée en statue de sel. Sodome et Gomorrhe sont frappées d’une pluie de soufre et de feu : ce châtiment, qui témoigne une nouvelle fois de la puissance de Dieu, punit le viol de la loi d’hospitalité, l’irrespect à l’égard de Dieu. Les interprétations de ce mythe ont été influencées par le developpement de l’urbanisme et l’évolution des mœurs. Comment ont été interprétés le péché et le châtiment de Sodome et Gomorrhe ? Nous étudierons dans un premier temps Sodome et Gomorrhe en tant que villes de corruption châtiées par Dieu pour l’exemple, puis les interprétations contemporaines face aux déviances sexuelles, et enfin la thématique plus générale de la séparation du couple originel, forme de révolte contre Dieu.

 

I/ Sodome et Gomorrhe : villes de corruption châtiées par Dieu pour l’exemple.

 

Les anges visitant Loth (Gn XIX, 1) : enluminure d’une Bible réalisée pour le roi de France Philippe III en 1279, British Museum (tirée de Origines et histoire de la Bible).

Sodome et Gomorrhe ont tout d’abord été perçues comme des exemples de corruption : dans les textes bibliques postérieurs à cet épisode, mais aussi dans la littérature et dans la peinture.

En effet, dans la Bible, le « péché » de Sodome est décrit comme une forme d’irrespect envers Dieu, stigmatisé diversement : « injustice », « inhospitalité », « laxisme », « cruauté ». Pour les prophètes, Sodome est le symbole de la corruption et de l’impiété (Is 1, 9-10), son anéantissement est donc un châtiment attestant la puissance de Dieu contre le mal exemplaire – dont Loth, rescapé, est le témoin. Les textes bibliques vont se référer au châtiment de Sodome pour prévenir et remettre dans le droit chemin le pécheur. Par exemple, la destruction de la ville est évoquée par Moïse après la conclusion de l’alliance (Dt 29, 22), par Jérémie quand il maudit l’homme qui annonce sa naissance (Jr 20, 16) , par Amos quand il appelle Israël à la fidélité (Am 4, 11), par Sophonie quand il menace Moab (So 2, 9). Enfin, Jésus lui-même annonce aux villes qui refusent le message évangélique (Mt 16, 15), qu’elles seront traitées plus durement que Sodome le jour du jugement.

 

 

Le premier péché de Sodome est le viol de la loi de l’hospitalité. Ce thème est central, c’est ce qu’illustre l’enluminure du Moyen Age, Les Anges visitant Loth, qui représente Loth et ses hôtes au premier plan, et au second plan, la ville de Sodome (p. 120). L’hospitalité de Loth (le vieil homme, le sage) est mise en valeur : il parle avec les Anges et pose sa main sur l’épaule du premier. Loth est le seul juste et s’oppose aux habitants inhospitaliers, qui ne sont pas représentés. Il semble inquiet face au calme des Anges et cette angoisse, associée aux tons rouges et chauds de la gravure, laisse présager la destruction .

 

Sodome, La Saincte Bible, Lyon, 1613, p. 14 (B.N. 1 295)

 

L’attitude positive de Loth, le juste hospitalier, contraste avec la haine, la violence des autres habitants : la gravure du XVIIe siècle reproduite ici les représente à terre, souffrants, frappés de la cécité qui préfigure leur châtiment. La maison abrite Loth et les deux Anges, et ces derniers ont un rôle protecteur en entourant Loth sur le seuil de la porte. Ainsi, ils s’opposent à la ville, à l’extérieur, à la fureur des habitants qui font mouvement vers la maison mais se heurtent à la puissance divine qui les repousse, les « courbe ». Les femmes et les vieillards au second plan sont des spectateurs passifs. L’ombre de la destruction plane déja sur Sodome.

 

A la destruction des villes s’ajoute le châtiment de la femme de Loth. Cette dernière est transformée en statue de sel car elle se retourne sur la ville. Nous pouvons penser que la femme de Loth représente d’autres péchés dont la ville est aussi coupable.

Dieu punit tout d’abord l’irrespect de cette femme qui lui désobéit. L’expression « être changé en statue de sel » signifie rester immobile sous le coup de la stupéfaction, de la peur, devant une menace. Dans le tableau de Raphaël, La fuite de Loth (p. 122), la femme de Loth est frappée du châtiment divin en raison de sa curiosité et de sa désobéissance. Retournée, elle a déjà un caractère statique, s’assimile à

Raphaël, La fuite de Loth, Vatican

(tiré de P. de Vecchi, Tout l’œuvre peint de Raphaël, Flammarion, 1969)

 

une statue qui s’efface peu à peu. Au contraire, Loth et ses filles, détachés de la femme au second plan, marchent rapidement en se tenant la main pour fuir la malédiction des villes. Leurs visages baissés témoignent de leur respect envers Dieu et sa puissance. Ils font peut-être aussi preuve de compassion pour les habitants noyés dans le nuage noir de la destruction.

Nous pouvons remarquer que Loth et ses filles, les mains vides, s’opposent à la femme qui porte un bagage, symbole de son matérialisme. La femme de Loth est coupable de s’être retournée pour voir la cité où étaient restés ses biens. On compare de nos jours à la femme de Loth ceux qui sont paralysés par leur passé, et en particulier par l’amour des possessions matérielles.

 

 

La statue de sel, Christian Loret, Zefa Picture Library

 

La photographie de Christian Loret placée ci-dessus illustre la puissance du châtiment divin. Elle nous présente une roche saline qui semble humaine par sa forme et sa taille. Elle est ancrée dans la réalité : la malédiction des deux villes pèse sur le paysage fantomatique de la Mer Morte. Le mont de Sodome est surmonté de protubérances salines dont la forme évoque des silhouettes humaines voûtées. Nous ressentons la puissance divine à travers l’association de la lumière, des nuages blancs, image de calme, et de l’ombre présente sur la droite de la photographie, qui symbolise la colère, la destruction. Au cœur de ces contrastes, la roche , témoin et signe du châtiment au milieu des éléments : l’eau, la terre, le ciel et implicitement le feu.

Viol de la loi de l’hospitalité, irrespect envers Dieu ; mais le péché de Sodome c’est aussi la haine, la violence engendrée par l’homosexualité, l’hystérie de ce groupe d’hommes qui se précipitent pour violer deux inconnus.

 

II/Les interprétations contemporaines de la haine, de la violence et de l’homosexualité.

 

Le péché de Sodome et Gomorrhe revêt une dimension particulière du fait qu’il s’agit d’un péché « urbain » : c’est la vie collective et sédentaire qui génère corruption et perversion. Le poème de Jean Ovise, Sodome, en associant Paris à Sodome, illustre cette idée (la question de sa valeur proprement littéraire reste ouverte…)

 

Ils sont nés d’un amour bien trop vague

ces enfants qui marchent les yeux pliés

la crainte l’emporte et la peur divague

ils sont fils de roi leur père était berger

ils ont l’empire des preux au cœur de la ville

Sodome est leur gloire et Gomorrhe le berceau

le temps laisse leurs pas filer tranquilles

ils ont Paris sous le pied

la haine sous manteau

ils ne sont beaux qu’à la lueur des nuits rances

leurs étoiles sont de néon

leurs paradis de bordels

Sodome c’est Paris et Paris c’est la France

l’on y crève à genoux l’on y vit tout pareil

 

Sodome ton empire de gloire et déchéance

le pauvre se doit de dormir debout

on ne loge que l’argent en douce France

le pauvre et le rat se terrent dans les trous

elles viennent d’ailleurs par centaines

rêver d’argent qu’elles n’ont pas

et d’amour qu’elles n’ont plus

elles ont quitté la Provence et la Touraine

avec l’œil du conquérant en nouvelle tenue

elles sont jolies les filles de nos campagnes

que Paris voit venir si tôt matin

elles ne pleurent pas encore

leur lointaine Bretagne

elles ont le rire d’enfant

Paris les fait putains

et ceux-là qui traînent le rire au cœur de la nuit

en vivant de l’argent que la Bretonne a gagné

ont face honorable et sont gens bien assis

Sodome rime leur nom on les fait députés

 

Sodome fleuron de la brigade mondaine

qui fait son beurre au pied des maquereaux

ton nom porte en titre lumière en arme pleine

l’ombre y couche l’enfant et non pas le salaud

 

on accroche l’histoire au pied de Notre-Dame

ce grand immeuble où l’on parle charité

la chaise s’y vend et Paris s’y pâme

quand Riquet le bavard y louche les entrées

c’est encore là que tout se vend ou s’achète

au prix du vendeur malgré le vendu

on y porte l’honneur à hauteur de braguette

l’on s’y fait une gloire en y montrant son cul

les couples heureux qui passent à l’histoire

ont de Cocteau l’esprit

de Jean Marais la virilité

les orgies d’alcôve les sabbats de mémoire

ont Sodome pour église et Paris pour cité

 

http://bibliotheque.le-village.com/glenmor/sodome.htm

 

 

 

Le poème traite de la haine et de la peur. Paris aux « nuits rances » se définit par une beauté de pourriture, d’obscurité : les termes poétiques et célestes d’« étoile » et de « paradis » se joignent aux évocations urbaines plus violentes de « néons » ou de « bordels ». En utilisant pour donner plus de force à son évocation le présent de vérité générale, l’auteur décrit l’origine des « enfants » de la ville « nés d’un amour vague », connoté négativement. Ces enfants ont les « yeux pliés »: ils sont caractérisés par l’angoisse, la soumission de la fragilité. L’innocence et le pouvoir inscrits dans leurs origines – ils sont fils de bergers et de rois – sont corrompus par la ville.

L’ argent, personnifié « on ne loge que l’argent en douce France » domine le poème. Celui qui n’en a pas, « le pauvre », doit vivre comme un animal ; « un rat » n’a pas de droits : il se « terre ». Sa vie n’est que soumission, avec la mort en perspective : « l’on y crève à genoux l’on y vit tout pareil ». Le pauvre s’oppose à « ceux-là », aux riches qui « traînent leur rire » malsain, aux mondains et aux « députés ». L’argent fait exister, il signifie pouvoir, gloire, honneur : « député » rime avec « gagné ». Mais il signifie aussi avilissement : « salaud ». L’argent donne à l’être une « face honorable », alors qu’il est gagné d’une façon malhonnête. L’expression « on parle de charité », ainsi que le jeu des contrastes entre ombre et lumière, illustrent le fossé entre être et paraître.

Le sexe en particulier est objet de commerce : « l’honneur » est mis en parallèle avec la « braguette », la « gloire » avec le « cul ». Paris la grande prostituée plonge dans le péché l’enfant naïf qui rêve « d’argent » et « d’amour » ; les « filles de nos campagnes », les pures, n’ont plus d’espoir : elles perdent « l’œil du conquérant », deviennent des « putains ». Le Paradis rêvé se transforme en enfer de l’exploitation. L’Eglise Notre-Dame n’est plus sous le pouvoir de Dieu, mais, « grand immeuble » figure la domination du sexe. Les valeurs morales de l’Eglise sont bafouées au profit de la prostitution, où le « vendeur » fait sa loi. Les seuls heureux sont des couples d’hommes qui « ont de Cocteau l’esprit/de Jean Marais la fidélité ».

L’Eglise est Sodome, conclut le poète. Paris, la grande ville par excellence, est vouée à la même fin que la ville biblique et perçue comme le symbole de la déchéance ; elle bafoue les valeurs morales au profit de la haine, de l’argent, du sexe.

Ce poème aborde la question plus spécifique de l’homosexualité. Dans l’épisode biblique, cette dernière est présente dans la menace de viol collectif des deux envoyés de Dieu, paroxysme du péché qui conduit à la décision du châtiment. C’est en référence à ce texte que le mot « sodomie » désigne aujourd’hui la pratique du coït anal.

 

Sceaux d’hommes égaux morts (J. Prévert, La pluie et le beau temps, 1955)

 

Sur les fesses du chef décapité était tatoué le prénom du soldat familier

et le prénom du chef était tatoué sur la poitrine de son homme fusillé

Leurs mains enlacées et crispées faisaient semblant de vivre encore

Misogynie mère des guerres

Tasses et théières

Seaux d’eau

Mégots morts

Deux corps sous les décombres

dans l’ombre du décor.

 

Jacques Prévert, dans le poème Sceaux d’hommes égaux morts, joue sur le nom des deux villes en imaginant l’amitié d’un chef et d’un soldat (« hommes égaux »), tatoués chacun du prénom de l’autre (« sceaux »). Mais ils se sont fait exécuter (« morts »)...

Tout d’abord, le poème évoque la tendresse sincère unissant ces deux hommes : chacun a tatoué sur son corps le prénom de l’autre, en signe d’amour. Le tatouage, en des endroits intimes tels que les fesses ou la poitrine, signifie l’appartenance à l’autre. Les deux hommes se tiennent la main, c’est-à- dire que l’amour les lie, et cela jusque dans la mort.

Le texte n’est pas exempt de pathétique : les mains « crispées » font semblant de vivre encore, mais les corps des amants sont statiques. La mort se substitue à l’amour et devient omniprésente à travers les mots « fusillé », « décapité ».

Le poème condamne la loi de la guerre, qui bannit l’amour des femmes « Misogynie mère des guerres » et des hommes et suscite la cruauté des soldats. La guerre ne laisse place qu’au crime et à la matérialité des « décombres ». L’homosexualité est ici considérée comme une forme d’amour bafouée par la guerre. Mais on peut se demander si cette relation amoureuse entre deux personnes correspond à la même attitude de cœur que la tentative de viol collectif relatée dans la Bible…

 

III/ Autodestruction et révolte de l’homme contre Dieu : la séparation du couple originel

 

Dans Sodome et Gomorrhe, pièce de Giraudoux, Dieu punit la haine entre l’homme et la femme : la mort de leur amour, de cet amour qui était au fondement du projet divin. Cela rejoint le péché de Sodome et Gomorrhe : la matérialité peut être une des causes de cette déterioration, mais aussi l’hystérie des hommes qui veulent abuser des Anges et ne s’intéressent plus aux femmes. Giraudoux essaie d’analyser dans sa pièce l’incompréhension qui conduit les hommes à délaisser les femmes et inversement.

Dans un prélude, l’Archange et le jardinier s’entretiennent à propos du péché de Sodome et Gomorrhe : les hommes et les femmes sont séparés, ce qui est contraire à la volonté divine. Samson et Dalila seraient le seul espoir. Les autres couples sont malheureux et se déchirent : Jean et Lia, Jacques et Ruth. Ce dernier couple voudrait se séparer, Jacques voulant s’unir à Lia, et Ruth à Jean. Mais Jean essaie de retenir Lia. Elle ne l’écoute pas et part avec Jacques, Jean fait de même avec Ruth. Ces nouveaux couples sont à leur tour voués à l’échec. Quant au jardinier, avant de frapper de mort son jardin, il sauve une rose rouge : il préserve la beauté dans un monde de haine. Ruth s’associe à cet espoir : elle croit que Jean et Lia sont le seul couple sincère qui peut sauver la ville. Tous s’efforcent de les réunir mais ce couple ne peut plus s’aimer : la femme et l’homme sont trop fondamentalement différents. La foudre et la mort s’abattent sur Sodome et Gomorrhe.

La pièce traite de l’incompréhension entre les hommes et les femmes. Ils sont, dans leur caractère, opposés. L’homme est un être d’apparence : il cache sous ses biceps sa gourmandise et son matérialisme. Il est aussi orgueilleux et grossier Jean insulte sa femme de façon cynique : « le cantique des cantiques de la femme menteuse ». Les hommes se considèrent comme maîtres du monde et de la femme mais cette « force est faiblesse, ce travail est paresse, ce devoir vanité. L’homme, maladroit, s’oppose à la femme toute en nuance. Elle est gracieuse, intelligente, fine : « tout en elle est ignorance, elles comprennent tout ». Elle est sensible : Lia ressent la mort qui plane sur Sodome et Gomorrhe.

Certes, la dissonance peut susciter l’attrait : Samson représente le type d’homme que déteste Dalila mais « ce n’est pas un défaut ». Mais le couple ne résiste pas à la durée : Lia reproche à Jean d’avoir changé de jour en jour, et Ruth à Jacques d’être resté le même. Le couple ne peut être qu’éphémère : « j’ai vu un matin (...) ma main sortir de toi » puis « mon corps tout entier (...) j’ai compris que c’était fini ».

A travers cette image de la mort de l’amour, Lia fait référence au couple originel, à l’idéal d’union. Dieu a créé un couple, l’homme et la femme destinés à vivre ensemble. Seuls, ils ne sont que la moitié d’un tout, ils deviennent orgueilleux ; la haine naît de la séparation de ceux qui étaient « jumeaux ». Tous les couples de la pièce sont marqués par le péché originel : le couple de Samson et Dalila incarne « le mariage de la bêtise et de la perfidie » ; Jean et Lia sont sincères, mais ils ne peuvent plus s’aimer.

En fait, les difficultés entre les hommes et les femmes reflètent le divorce de l’homme d’avec Dieu. La surveillance des Anges, qui traduit aussi la volonté divine de lier l’homme et la femme, est insupportable pour l’humanité. Lia défie Dieu par ses outrages et évoque l’impossibilité de l’unité. Elle symbolise la révolte contre un Dieu spectateur et, bien qu’omniprésent à travers les Anges, impuissant : il assiste à la séparation des couples et ne peut que concrétiser la destruction de son projet. L’homme lui reproche son imprévoyance et son impuissance « Dieu pourquoi cette inconséquence, tu avais l’homme » , mais Dieu ne comprend pas lui-même la division des sexes, « le secret de cette malfaçon ».

Le seul avenir de la séparation dans cette pièce très sombre est la mort : « Félicitez Dieu, notre ange. C’est une fin du monde idéale », « Merci, ciel! Quelle aurore! ». Mais « la mort n’a pas suffi », « la scène continue » : la division de l’humanité et le mal semblent éternels.

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

L’Ancien Testament Tome 1, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1956.

D.Fouilloux, Dictionnaire culturel de la Bible, Cerf Nathan, 1988.

J.Giraudoux, Théâtre, Bernard Grasset éditeur, 1959.

JR.Porter, Origines et Histoires de la Bible, Bordas, 1996.

G.Poirier, L’homosexualité dans l’imaginaire de la Renaissance, Honoré Champion, 1996.

J.Prévert, La Pluie et le Beau Temps, Gallimard, 1955.

J.Robichez, Le théâtre de Giraudoux, SEDES, 1976.

C.Salles, L’Ancien Testament, coll sujets, Belin, 1993.

MJ.Stève, Sur les chemins de la Bible, Arthaud, 1961.

P. de Vecchi, Tout l’œuvre peint de Raphaël, Flammarion, 1969.